18 Novembre 2012 À 13:30
Parler français, arabe classique ou dialectes libanais, égyptien et khaliji semble s’imposer aux Marocains comme si notre dialecte «darija» est incompréhensible aux autres. Les exemples ne manquent pas. 1er cas de figure : un jeune marocain se présente au casting d’une émission de musique sur une grande chaîne arabe. Questionné par le jury, le jeune talent répond en dialecte libanais, sans la moindre hésitation. A en jurer qu’il a passé sa vie dans le pays des cèdres. Malheureusement, il n’est pas le seul. La grande majorité des participants marocains dans les émissions télévisées programmées par les chaînes arabes, parlent soit le libanais, soit l’égyptien, voire même le dialecte des pays du Golfe (khaliji).
Une minorité de ces participants marocains, pour ne pas se confondre avec les autres nationalités, préfèrent l’arabe classique. Rares sont ceux qui osent utiliser le dialecte marocain.2e cas de figure : quand il s’agit de collecter les avis des passants ou leurs commentaires, dès que la caméra s’allume et le micro est activé, les jeunes Marocains en perdent leur dialecte, place à l’arabe classique ou à un français haché. Seules exceptions quand il est question d’exprimer une émotion, après la victoire de l’équipe nationale de football ou l’effondrement d’une maison ou encore lors des émissions amazighes des télévisions nationales où des Marocains semblent à l’aise dans leur langue maternelle respective.
3e cas de figure : hormis les jeunes barbus qui s’obstinent à se parler en arabe classique, les jeunes «normaux» dans un café qui discutent, rigolent et se lancent des vannes, cela se déroule en français bien sûr sauf éventuellement quelques mots en dialecte marocain. Pourquoi les «vannes» en français, ils sont catégoriques «c’est moins agressif et moins vulgaire». Idem dans les entreprises que ça soit lors des réunions ou lors de discussions entre les collègues, le français s’impose comme langue parlée ; même pour les salutations, le bonjour et le bonsoir sont de mise. Alors qu’il suffit de faire un tour dans les entreprises tunisiennes ou encore égyptiennes pour constater que les collègues communiquent en arabe...
4e cas de figure : Laurent, un Français résidant au Maroc depuis dix ans, marié à une Marocaine et travaillant dans une entreprise marocaine, comprend parfaitement le dialecte marocain et s’essaye à prononcer quelques phrases en arabe. Pourtant, dans son entourage, au Maroc, tout le monde s’adresse à lui en français. «Tous les gens que je connais, que ce soit au travail avec ma belle-famille ou au marché, ne me parlent qu’en français, même s’ils savent que je comprends parfaitement le dialecte marocain. Je suis conscient que leur objectif est d’éviter de me gêner, pourtant, je me sentirais mieux si on me parlait arabe. À force de me rappeler que je suis français, j’ai l’impression que je ne réussirais jamais à me fondre dans la société marocaine», confie-t-il. Et d’ajouter : «En France, par exemple, personne ne fournira l’effort de parler une autre langue que le français, quelle que soit la nationalité de l’étranger».
Devant la multiplication de ces cas de figure, on ne peut que se poser des questions sur l’identité des Marocains : pourquoi avons-nous autant de mal à nous exprimer en notre dialecte, en présence d’étrangers ? Est-ce une façon de se montrer accueillant et ouvert ? Ou bien est-ce une sous-estimation de notre histoire et de notre identité ? Cela ne cacherait-il pas un malaise ou une faiblesse ? Psychiatre, psychosociologue, sociologue et philosophe se penchent sur la question et tentent d’apporter des éclaircissements à ce sujet.
Selon le professeur Abdelkarim Belhaj, psychosociologue, avant de parler d’identité marocaine, il faut commencer par la définir. «L’identité marocaine se présente comme étant composite dans ses dimensions sociologiques, anthropologiques et religieuses. Mais, dans ces cas de figure, on peut dire qu’il s’agit d’un processus que les psychologues sociaux associent entre les processus de la catégorisation sociale et de l’identité sociale, selon lesquels, dans le cas du premier processus, l’individu tente de maintenir ou d’augmenter son estime de soi en étant en interaction avec autrui appartenant à d’autres groupes socialement ou culturellement différents. Quant au second processus, il renvoie à la façon dont se construit l’image que l’individu a de lui-même en fonction du contexte social dans lequel il vit, de sa socialisation dont il a fait l’objet», explique-t-il.
De son côté, Dr Mohamed Hachem Tyal, psychiatre, considère que l’identité de l’individu est, en psychologie sociale, la reconnaissance de ce qu’il est, par lui-même ou par les autres. «L’identité sociologique d’un individu regroupe tous les signes d’appartenance de celui-ci à un groupe particulier. On y retrouve toute les caractéristiques communes à ce groupe telles que la langue commune, les limites territoriales, son histoire commune, l’aspect général des personnes le constituant...», souligne-t-il. «L’identité des Marocains a ceci de particulier que de par leur histoire et la situation géographique de leur pays d’appartenance, ils vont avoir tendance à voir leur identité se fondre avec celle des étrangers dès lors qu’ils sont en face d’eux. C’est une des raisons qui fait que, entre autres, ils auront tendance à parler la langue de l’étranger plutôt que la leur, dès que celui-ci engagera la discussion avec eux», précise Dr Tyal.Pour le professeur Rachid Bekkaj, enseignant chercheur, doctorat d’État en sociologie politique, selon la règle scientifique, chaque comportement doit être interprété relativement à son contexte. À partir de là, on peut dire que cette insistance à parler la langue de l’autre alors que ce dernier comprend la langue du Marocain peut-être expliqué à partir de trois éléments. «D’abord, c’est un signe parmi d’autres qui révèle la présence d’une culture de la dépendance. Une dépendance apprise et développée chez le Marocain durant sa socialisation sans avoir des alternatives. Deuxième point, c’est faire abandon de l’environnement social dans lequel le Marocain vit, et selon le contexte sociopolitique et économique une forme de “hrigue”. Sans doute, ce type de Marocain a la conviction que son milieu est stérile et que rien ne laisse place à l’optimisme. Seulement dans notre contexte, il s’agit d’un “hrigue” linguistique, comme le cas du “hrigue sportif”. Nombreux sont les Marocains qui se prennent pour des supporters de clubs espagnols Real Madrid et FC Barcelone et qui insistent à suivre leur match dans les cafés comme s’il s’agit d’un public dans le stade en Espagne», soutient-il. Et de poursuivre : «Que le Marocain semble grandi dans un milieu qui manque de culture de la reconnaissance, mais plutôt une mentalité de démenti et de dénigrement. Aucune valeur donnée à ce que produit le Marocain. Dans ce cas, et comme résultat bien prévu, là où il n’y a pas la reconnaissance, s’installent le pessimisme et la méfiance et par conséquent se déclenche un processus de décadence».
Même son de cloche chez Abdelkarim Belhaj. «L’identité sociale est définie en ce qu’elle résulte de la conscience qu’a cet individu d’appartenir à un groupe social ainsi que la valeur et la signification émotionnelle qu’il attache à cette appartenance. Ainsi, cet aspect de l’identité sociale pour le Marocain se trouvant dans de telles situations en présence d’étrangers, parait traduire une réalité qui ne manque pas de paradoxes. C’est que celui-ci semble ne pas valoriser son groupe d’appartenance chez lui, alors que cette valorisation devient élevée en termes de solidarité ainsi que son identité est renforcée lorsqu’il se trouve à l’étranger», affirme le psychosociologue.
Et d’ajouter : «En fait, avec ces processus qui sont mobilisés dans ce cadre, c’est le concept de soi, dans la portée relative à la représentation et l’estime, qui est à l’épreuve. C’est dire, aussi, que le Marocain se trouve dans la situation à vouloir manifester une valorisation élevée de soi, en adoptant de telles attitudes dans le cadre de l’échange et de la communication, mais parait faire preuve d’une forme d’aliénation, en s’adaptant à la personne et à la situation quel que soit le contexte. Par ailleurs, il est à constater que ces attitudes ne favorisent aucunement l’identité sociale et culturelle, autant pour les individus que pour la société».
L’aliénation est également ce que pointe du doigt Bekkaj. «A notre sens, parler la langue de l’étranger dans ce contexte constitue un cas de désintégration et une condition d’aliénation imposée par la réalité. Cette réalité n’est en fait qu’une réalité d’une langue abandonnée, arabe ou langue familière. Ce phénomène est une déviation de l’usage de la langue, qui ne pose pas seulement un problème d’identité, mais témoigne aussi de la réalité politique sociale et éducative dans sa globalité comme une réalité de dysfonction. Autrement dit, le phénomène doit être compris à partir du contexte de contrainte sociale, puisque la langue n’est qu’une forme parmi d’autres de cette contrainte», souligne le sociologue.
Parler la langue de l’étranger est une manière de reconnaitre et de respecter son statut politique, économique, scientifique… et de vouloir se comparer à lui. C’est en tout cas, ce que pense Abdessamad Tamouro, doctorat d’État en philosophie, histoire, pensée et civilisation de l’Islam. «Ibn Khaldoun explique ce phénomène dans son livre “Le malheur des vainqueurs”, parce que les vainqueurs sont imités. C’est un trait de faiblesse, un sentiment d’infériorité, une défaillance morale ou une aliénation intellectuelle. Dans l’histoire, les catholiques et les juifs en Andalousie considéraient, pendant des siècles, que la maitrise de l’arabe est une formidable source de civilisation. Al Bayrouni expliquait à son ami Avicenne qu’il préférait écrire en arabe, plutôt qu’en persan, parce que c’est la langue de la culture et la science. D’ailleurs, Avicenne n’a lui-même écrit qu’un seul livre en persan : “La science”. Le renoncement aux langues nationales n’est qu’un signe de faiblesse. L’utilisation d’une langue étrangère doit avoir une finalité culturelle ou scientifique, non pour accéder à un statut social, politique ou économique. D’ailleurs, dans le meilleur cas de la francophonie, on ne peut être que francophile et non français», explique le philosophe.
Par ailleurs, le sociologue estime que la diversification des langues peut avoir un côté positif. «Avec la détérioration de la langue, il y a une régression du système social et politique. La science nous demande de bien faire la différence entre diversité et anarchisme langagière, parce que la diversité langagière se réfère inévitablement à la question de la richesse culturelle et le multi-linguistisme prouve la capacité de lier les ponts et le pouvoir de transmettre les valeurs culturelles et sociales, contrairement à l’anarchisme langagier qui est un signe de l’écroulement du système social et un signe de dysfonction politique. Ce qui explique pourquoi justement aborder ce phénomène sociolinguistique qui attire notre intention et qui nous pousse par conséquent à poser plus de questions», souligne-t-il. Et de continuer : «La première observation consiste en ce que la langue arabe est la langue officielle, mais elle n’est pas celle qui répond pratiquement aux exigences administratives par exemple. Aussi à un certain niveau d’échange intellectuel, on se réfère à une langue étrangère et en particulier la langue française. Autrement dit, le Marocain se trouve obligé d’abandonner sa langue pour entamer ses idées et pour exprimer ses attitudes. La seconde observation concerne la relation linguistique avec un étranger. En effet, cette relation semble cacher une réalité sociale marquée par se vouloir se positionner par rapport à la personne marocaine et son milieu social».
De son côté, Dr Tyal trouve que parler avec un étranger en sa langue est une richesse. «Ce genre de comportement renvoie à l’étranger l’image d’un Marocain accueillant et ouvert sur l’autre, mais cela peut aussi avoir des effets pervers comme un affaiblissement de l’affirmation de l’identité marocaine dans son rayonnement international, l’annihilation de la “fibre patriotique” chez les générations à venir, l’absence de cohésion au sein du groupe ou un affaiblissement des comportements altruistes. Par ailleurs, bon nombre de nos concitoyens parlent français “en société”, cela constitue l’expression d’appartenance identitaire à une catégorie sociale particulière, considérée comme différente des autres, plus “civilisée” et constituant une sorte d’élite sociale». Et de poursuivre : «Le discours en arabe classique en réunion ou devant les caméras relève du même mécanisme, sauf que l’appartenance est là à une élite considérée comme “intellectuelle”. Il est intéressant d’avoir conscience de ces éléments afin d’avoir une perception objective des conséquences sur l’identité non plus sociale, mais individuelle des pressions collectives exercées sur les individus par de tels fonctionnements et tenter d’y apporter les réponses adéquates».
Justement, Abdessamad Tamouro propose d’encourager l’excellence des Marocains à s’exprimer dans leurs langues par la promotion des penseurs intellectuels nationaux. «Il faut que notre pays reconnaisse l’excellence de ses enfants. Encourager l’enseignement, la communication et l’information en langue nationale n’est que l’indice d’être sur la voie du respect de notre histoire. Il faut être fier de son pays et contribuer à sa fierté par le respect de ses fondements», indique le philosophe. «Les articles en relation annoncées dans la nouvelle Constitution sont la base pour mener à bien cette stratégie. Nous devons passer d’un pays, qui était presque analphabète, à un pays enseigné, cultivé, fier de ses langues et de son histoire, à une société du savoir qui utilise ses langues partout dans l’enseignement, la communication, l’information…», ajoute-t-il.