16 Février 2012 À 19:12
La drogue, sujet tabou par excellence, concerne tout autant certaines femmes du nord du Maroc que les hommes. mardi dernier, le sujet a été traité au sein des locaux de l’École de gouvernance et d’économie à Rabat (EGE) par Kenza Afsahi, docteur en Économie de l’Université Lille 1(France) et postdoctorante du Centre international de criminologie comparée de l’Université de Montréal. « Je ne travaille pas seulement sur le rôle de la femme dans la culture de cannabis, mais leur invisibilité dans le monde de la drogue en général (consommation et production). C’est un sujet qui a suscité ma curiosité », explique le docteur Kenza Afsahi. « Durant mes recherches, j’ai globalement constaté que les études sur le rapport des femmes à l’illégalité et à la déviance sont rares, les études sur la drogue le sont encore plus. Les raisons sont multiples : vision paternaliste, traitement différentiel des femmes dans le champ pénal ; c’est un peu comme si les femmes n’étaient pas capables d’être dans l’illégalité...», continue le docteur qui a déjà collaboré à plusieurs études sur le cannabis au Maroc, en France et en Belgique.
« L’idée a émergé après plusieurs études sur la sécurité, le terrorisme et bien sûr les trafics de drogue », explique pour sa part Djallil Lounnas, professeur-assistant à l’EGE et responsable Sécurité en Afrique et Méditerranée. « Avec Kenza Afsahi, nous nous sommes dit qu’il était plus intéressant de traiter la problématique de la drogue sous l’angle de la femme et de son degré d’implication ». En effet, les conditions des femmes dans la culture du cannabis, dans les régions du Nord en particulier, sont des plus difficiles. Selon les études menées, le travail des femmes passe inaperçu alors que leur rôle dans la production et le processus de commercialisation est important. Un rôle qui dépend des régions et du sexe. Les hommes seraient plus impliqués dans les techniques d’irrigation ainsi que dans la consommation. Dans la région du Rif par exemple, les femmes sont interdites de consommer toute sorte de drogue. « Au stade de la culture primaire de cannabis (hors transformation et commercialisation), elles participent en fonction du besoin de main-d’œuvre et du savoir-faire. Ce sont les hommes qui généralement leur ont appris ce savoir-faire », témoigne le Dr Afsahi.
Une situation des plus précaires puisque la femme rurale n’est pas cantonnée qu’aux seuls travaux agricoles, mais également aux tâches domestiques et à ses fonctions de mère. « Les hommes réalisent des tâches plus techniques comme l’irrigation, le traitement phytosanitaire, la transformation. Les femmes sont plutôt présentes lors des étapes de désherbage, de démariage, de récolte... En général, ce ne sont pas elles qui gèrent le revenu, donc on ne peut pas vraiment parler de parité», poursuit le docteur Afsahi.
De plus, elles exercent dans la peur et le danger puisque cette économie est illégale. Ces femmes risquent leur vie et celle de leurs enfants. Obligées de tout faire en famille, la main-d’œuvre étant chère, femmes, maris et enfants s’attellent tous à la tâche. Ces femmes seraient payées de 1 à 5% de la valeur réelle du cannabis sur le marché. « Les femmes sont très réceptives aux programmes de développement, aux questions sociales et souvent conscientes des conséquences de cette culture illicite sur leurs familles », conclut Kenza Afsahi.
L’addiction des femmes à la drogue est un sujet dont on parle peu. Qu’en est-il de la consommation de la drogue chez les Marocaines ?Les chiffres sont plus importants chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les chiffres de prévalence révèlent une augmentation de l’usage des drogues par les femmes durant ces dernières années. Au niveau du Centre, nous avons une unité de traitement réservé aux femmes depuis deux années et demi pour des cures de sevrage et post-cure. On a senti que le besoin existait. Néanmoins, la demande reste rare même si aujourd’hui l’unité est pleine et nous avons une quarantaine de cas. Les familles n’osent encore pas, c’est toujours tabou surtout pour une mère de famille ou une fille qui se dit de « bonne famille ». Le poids du statut social de la femme pousse les familles à les cacher au lieu de les soigner.
Les femmes sont-elles plus sensibles à la consommation de la drogue ?En général, les conséquences psychiques et physiques sont les mêmes. C’est vrai que la femme est plus assujettie aux risques puisque sa consommation de la drogue se fait généralement en présence de l’homme. Le contraire n’est pas forcément vrai. Elle est donc confrontée aux agressions, aux viols et donc au risque de tomber enceinte.
Justement, quels sont les risques pour les enfants de mères abusant de drogues ?Pour les femmes enceintes, la drogue va du tabac jusqu’aux drogues les plus dures. Les conséquences sont nombreuses : retard de croissance intra-utérine, naissances prématurées, enfants mal formés, imprégnés d’effets à substance, grossesses difficiles et accouchements problématiques, avortements et interruptions de grosses. De plus si la femme est toxicomane, comment pourra-t-elle jouer son rôle de mère ?.