Naissance de SAR Lalla Khadija

«Les librairies ? Il y en a de 60 à 600 selon la période !»

Pour savoir si les Casablancais lisent et s’ils sont des lecteurs réguliers ou occasionnels, il conviendrait tout d’abord de s’interroger sur le nombre de librairies dans la métropole.

M. Roudani est un des bouquinistes les plus connus de Casablanca. Dans sa boutique, située près du Centre Culturel Al Maarif, on trouve souvent des livres rares

15 Avril 2012 À 12:40

Au chapitre des questions à choix multiples, cette interrogation pourrait détenir la palme d’or, car il y a autant de réponses que de libraires interrogées : 10, 15, 20… à chacun son chiffre. Mais c’est, peut-être, Rachid Bennani, président l’Union des associations des libraires du Maroc qui donne à ce flou artistique la réponse la plus imagée : «ce nombre varie de 60 à 600». Le gérant de la libraire Le Monde actuel, au quartier des Habous, explique ce jeu de yoyo du nombre de librairies par la rentrée scolaire : «À cette époque de l’année, la demande en livres scolaires est très forte, puis c’est la léthargie et certaines librairies ferment». Même si ce constat est partagé par Abdellah Achour, qui paraissait s’ennuyer à mourir dans la Librairie des écoles de l’avenue Hassan II, laquelle comme son nom l’indique est spécialisée dans les manuels scolaires et universitaires. Est-ce à dire que les Marocains sont peu portés sur la lecture ?

Lire ou ne pas lire ?

«Faux !» répond El Basri Khadija, gérante depuis 5 ans de la librairie de France située au cœur de la métropole. Selon cette licenciée en sciences économiques, il y a une certaine catégorie de la société qui lit de façon régulière, mais malheureusement elle est peu visible : «On dit que les Européens lisent beaucoup, car on les voit le faire dans les transports publics, dans les jardins. Chez nous, il faut d’abord pouvoir trouver une place dans un bus et les espaces verts sont d’abord rares et généralement squattés par les SDF». Et l’on n’a pas besoin de lire entre les lignes pour deviner son enthousiasme pour ce métier qu’elle dit pratiquer surtout pour le plaisir qu’il procure : «Nous sommes situés dans un lieu de passage et je puis vous affirmer qu’enfants, hommes et femmes rentrent à la librairie et y dépensent de 5 jusqu’à 2 000 DH». Cette même passion de l’écrit est partagée à la lettre par Yacine Retnani, directeur général du Carrefour des livres, qui étale ses belles jaquettes au quartier Maarif : «Cette librairie existe depuis 30 ans et nous ne vendons que les livres, pas de cahiers, pas de tabac… Vous croyez que si nos concitoyens ne lisaient pas ou peu, nous aurions pu exister pendant toute cette période ? Avant, ce n’était que la classe aisée qui achetait les livres, maintenant c’est un peu tout le monde. Le prix n’est plus un obstacle, car plusieurs éditeurs ont compris qu’il fallait revoir les prix à la baisse.» En voilà une réponse noir sur blanc. Cependant, Brahim Alhmoum, gérant de la librairie Khalssi, sise rue Moussa Bnou Noussair, tempère quelque peu l’enthousiasme de ses confrères : «Le prix des ouvrages de la littérature marocaine varie entre 50 et 80 DH. Comparé aux livres français, dont le prix dépasse largement les 100 DH, le livre marocain n’est pas cher. Ce ne sont pas les livres qui manquent, mais ce sont les lecteurs qui font défaut. Les gens qui lisent n’ont pas beaucoup de temps et ceux qui en ont ne lisent pas. Le livre est concurrencé par Internet, la télé et la presse». Pour sa part, Layla B. Chaouni, directrice des éditions Le Fennec, pense qu’«on ne lit jamais assez, comparativement à la jubilation que cela peut nous apporter. C’était une réponse générale et personnelle. En ce qui concerne les Marocains, on peut dire qu’ils lisent vraiment très peu».

À l’école de la concurrence

Quels que soient les avis, il est aisé de constater que les librairies de Casablanca sont aussi des points de vente où s’écoule tout un bric-à-brac de marchandises : cigarettes, cahiers, papeterie, journaux, bureautique… qui côtoient en bonne intelligence les livres. À la librairie Gandhi Connaissance, située au boulevard du même nom, le gérant, qui dit avoir travaillé 30 ans durant dans le domaine du livre, atteste que sans ces produits un libraire ne pourrait tenir longtemps. «Même si la presse se vend bien et permet au magasin d’avoir une certaine affluence, ce sont surtout les livres techniques et scolaires qui s’écoulent le mieux». À ce sujet, un véritable problème semble se poser : «Nous sommes concurrencés par les écoles privées qui vendent le livre directement aux parents d’élèves au sein même des établissements, que ce soit des ouvrages de littérature ou des manuels scolaires, ce qui constitue un manque à gagner pour les libraires qui font un métier très fragile», témoigne Brahim Alhmoum, dont les propos sont rejoints par Rachid Bennani, également membre de l’Association internationale des libraires francophones : «Nous avons créé notre Union en novembre 2011 pour plusieurs raisons, dont la principale est de dénoncer la concurrence déloyale que nous imposent les écoles privées. Ces dernières sont censées vendre un service, l’enseignement, et non pas un produit. J’ai personnellement saisi, par courrier, le nouveau ministre de l’Éducation nationale et celui de la Culture dont j’attends les réponses». Mais à entendre certains libraires, dont Yacine Retnani, ils seraient concurrencés également par les distributeurs auxquels ils reprochent d’approvisionner directement les institutions et les écoles sans passer par les libraires.

Tous s’accordent à dire que la chaîne du livre n’est pas respectée : «Une très belle médiathèque comme celle de Hassan II a été ouverte il y a de cela deux ou trois ans, des milliards de DH ont été consacrés à l’acquisition de livres. Si la chaîne du livre avait été respectée, ces livres auraient été achetés auprès des libraires, ce qui leur aurait permis de se diversifier, d’améliorer leur chiffre d’affaires. Mais les responsables se sont directement adressés à la Librairie nationale qui n’est pas libraire, mais diffuseur», assure Yacine Retnani. Si le nom de la Librairie nationale est souvent revenu lors de cette virée, l’Alliance des éditeurs indépendants avait averti, en 2008, qu’«après avoir contacté les différents acteurs impliqués dans la polémique qui semble agiter actuellement le monde du livre marocain, il apparaît que la Librairie nationale, filiale du groupe Hachette Livre (France), représente au Maroc le catalogue de 120 éditeurs français. Elle alimenterait directement, sans intermédiaire, environ 1 000 établissements d’enseignement secondaire et supérieur (...) Cette position (…) pourrait permettre à la Librairie nationale d’approcher une situation de monopole en pratiquant des remises importantes, fragilisant ainsi de fait la plupart des librairies indépendantes marocaines», conclut l’alliance, qui précise qu’elle a alerté le gouvernement et l’UNESCO sur cette situation. S’ajoute à cette rivalité, la marge, comprise entre 20 et 30%, fixée par les distributeurs et qui ne permet pas de vivre de la seule vente du livre, selon El Basri Khadija.

La promotion n’a pas voix au chapitre

Polémique ou pas, concurrence ou non, le printemps, signe de renouveau, est aussi la saison des bonnes feuilles. Et les Casablancais ne semblent pas s’en priver. Parmi les auteurs marocains les plus lus, aux dires des libraires rencontrés, il y a bien sûr les inévitables Tahar Ben Jelloun, Abdelatif Laabi, lauréat du Prix Goncourt de la poésie en 2009, l’économiste et écrivain Fouad Laroui… Mais il y a également la jeune génération, représentée par Youssef Amine Alami, qui a remporté le Grand Prix Atlas 2001 avec «Les clandestins», en ex æquo avec Mohamed Nidali, auteur de «Le bonheur des moineaux», paru aux éditions Le Fennec (2008), Mahi Binebine, qui manie aussi bien le pinceau que le stylo, la sociologue Soumaya Naamane Guessous… Cependant, tous les libraires se disent convaincus que si le roman marocain bénéficiait d’opérations de marketing et de promotion, il intéresserait un public encore plus large : «Vous avez déjà vu une pub sur un livre ?» s’interroge le gérant du Carrefour des livres, alors que El Basri Khadija dit : «Commercialement parlant, je ne peux pas passer commande d’un livre si je ne sais quel accueil lui réservera le public». À ce sujet, écoutons la réponse de Layla B. Chaouini : «Les libraires ont sans doute raison. Mais eux-mêmes, font-ils leur travail quand ils ne font pas l’effort de lire les (trop rares) chroniques littéraires qui paraissent de manière hebdomadaire dans les journaux nationaux ? Sont-ils en mesure d’énumérer les prix littéraires marocains, quand et à qui ils sont attribués ? Nous sommes dans un pays en plein changement et nous devons tous nous entraider si l’on veut que la culture vive et perdure au Maroc». Les libraires apprécieront sans doute. Mais ne faut-il pas tourner la page des polémiques pour le plus grand bien du livre marocain ?

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