06 Mai 2012 À 11:04
La violence sexuelle est l’une des pires formes de violence qui peuvent être infligées aux enfants et qui portent un sérieux préjudice à leur santé physique et mentale. Afin de sensibiliser le plus grand nombre d’enfants à ce sujet extrêmement délicat, l’Association meilleur avenir pour nos enfants (Amane), en partenariat avec la société WITI WITI spécialisée dans la création et organisation d’événements culturels pour enfants, a réalisé un spectacle de marionnettes baptisé «Mina wa Ddib». Une façon indirecte et ludique de sensibiliser les plus petits aux dangers des abus sexuels. «C’est l’équipe d’Amane qui est à l’origine de l’idée du spectacle. Le choix du spectacle est venu après une recherche sur les outils les plus appropriés pour la sensibilisation d’enfants, scolarisés ou non et âgés de 7 à 12 ans, sur un sujet assez sensible. Durant notre recherche, on avait constaté qu’un spectacle de marionnettes de sensibilisation sur la scolarisation de la petite fille, intitulé «La lettre de Sarah» et réalisé par la société marocaine Witi Witi, avait connu un franc succès auprès des enfants.
C’est ainsi qu’on a opté pour un spectacle de marionnettes comme moyen de sensibilisation», affirme Najia Bounaim, Directrice de l’association Amane. Joignant l’utile à l’agréable, le spectacle vise à faire des enfants des acteurs de leur propre protection en leur permettant d’acquérir des informations et des compétences pour éviter le risque d’abus sexuel telles que connaître les manœuvres d’approche développées par les abuseurs, repérer les situations à risques et les éviter, savoir dire «non» et trouver de l’aide. Le spectacle s’adresse également aux enseignants, directeurs d’écoles, parents et éducateurs dans les associations prenant en charge des enfants vulnérables et victimes de violence sexuelle. L’objectif est de les aider à amorcer le débat auprès des enfants autour de la thématique des violences sexuelles. Un sujet qui est toujours classé parmi les tabous de la société marocaine. Inspiré du célèbre conte «Le petit chaperon rouge», le spectacle raconte l’histoire de la petite «Mina» qui sera confrontée à des tentatives d’abus sexuel par le loup. Le spectacle est réalisé en «Darija» et accompagné de chansons pour enfants réalisées et interprétées par le jeune groupe «Kelma».
«On a opté pour une adaptation du fameux conte «Le petit chaperon rouge», car c’est une histoire connue par les enfants, chose qui facilitera son assimilation et la transmission des messages. De plus, on a voulu que le personnage de l’abuseur soit incarné par «le loup» pour ne pas stigmatiser les personnages de l’histoire (la lessiveuse, le vendeur de bonbons et le couturier)», souligne Bounaim. Au total, 4 090 personnes ont assisté à ces spectacles à travers le Maroc (une avant-première et 10 présentations), dont 3 604 enfants, 218 éducateurs, 98 enseignants et 170 parents.
L’avant-première du spectacle a eu lieu le mercredi 13 avril 2011 à la salle Bahnini, du ministère de la Culture, à Rabat avec la participation de 196 enfants et 47 accompagnateurs. Prévue initialement, le samedi 26 février 2011 au théâtre national Mohammed V à Rabat, elle a été reportée, par mesure de précaution, en raison des multiples manifestations organisées par le mouvement 20 février. De ce fait, il a été décidé que la nouvelle date soit en milieu de la semaine, vu que les marches et sit-in de protestation sont programmés toujours durant les weekends.
A Tanger, le spectacle a été accueilli par le théâtre municipal Mohammed El Haddad. Il a eu lieu durant la matinée du dimanche 12 juin 2011. La collaboration du directeur du théâtre a permis la mobilisation d’un grand nombre d’écoliers. Ainsi, 300 enfants issus de quatre écoles primaires privées ont assisté au spectacle. Il s’agit des écoles Al Mahd, Al Amal, Al Achraf et Al Houssaini. Les enfants sont venus dans le cadre de sorties scolaires accompagnés de 20 enseignants et administrateurs d’écoles. Côté associations, 22 enfants en situation de handicap de l’Association Enfants du Paradis, accompagnés de leurs parents, ont pris part au spectacle. La représentation de Tanger a été marquée par une grande interaction des enfants avec le spectacle. Les chansons sont relayées d’applaudissements et les situations où Mina est en danger sont suivi avec attention et dans un silence royal.
Les enseignants et les parents ont exprimé leur appréciation du spectacle. Les directeurs de toutes les écoles représentées ainsi que les parents ont fait des demandes du CD de Mina wa Ddib.Les deux dernières présentations ont eu lieu les 28 et 29 avril dernier à Marrakech et à Chichaoua.Dans la ville ocre, le spectacle a été présenté au complexe socio-sportif de Bab Lakhmiss. Ont été présents lors de cette représentation 600 enfants pris en charge par des associations de protection de l’enfance, notamment Al Karam, Keep smiling et «Achbal Al Ghad» et des élèves d’écoles publiques. Les enfants ont été accompagnés par des parents, éducateurs et responsables pédagogiques. La deuxième représentation a eu lieu à «Dar Attalib» à Chichaoua. Le show a réuni 300 enfants, enseignants et éducateurs de Groupes scolaires Azzahra, Hay Annahda et Al Boussayri, Dar Attalib et l’association jeune pour jeune. «On continue à chercher des financements pour organiser d’autres représentations du spectacle. Et pour pérenniser l’expérience, on a filmé le spectacle pour le diffuser sur CD auprès d’associations de protection de l’enfance. Les CD seront accompagnés d’un guide permettant de faire de la projection, une séance interactive de sensibilisation des enfants. Une partie des CD sera diffusée dans le cadre d’un programme d’autoprotection mené par Amane et qui comprend des activités d’animation auprès des enfants et parents pour la prévention des enfants contre les violences sexuelles», affirme la directrice d’Amane.
Deux agneaux nommés «Witi» «Witi» entrent en scène pour introduire l’histoire. Ils appellent les enfants à bien suivre ses péripéties et les réactions de Mina face au comportement du loup. Mina entre en scène avec son amie la chatte et sa maman. Celle-ci lui demande d’aller lui faire des achats en compagnie de ses deux amies la chatte et la fourmi. Sur le chemin, elles rencontrent le sage chien qui leur conseille de ne pas emprunter le chemin, non sécurisé, de la forêt. Elles se méfient de son conseil et choisissent de passer par le chemin de la forêt, plus court, que d’emprunter un autre plus sécurisé, mais très long. Là-bas, elle y croise le méchant loup qui essaye à plusieurs reprises de la piéger pour assouvir ses désirs malsains. Mina a réussi à déjouer tous ses mauvais tours et rencontre par la suite un ami Ali qui lui raconte son histoire avec un ami de son père qui a voulu la harceler. L’homme lui a demandé d’aller avec lui, mais il a refusé et a tout raconté à son père.
Les amis de Mina lui conseillent donc d’aller raconter aussi les péripéties de cette journée à sa maman ou sa tante. Le sage chien qui a entendu leur conversation réapparait et va aider les petits à piéger le loup. Il va, accompagné d’Ali et les deux agneaux Witi Witi, guetter le loup près de la fontaine et lui préparer un piège. Ils l’attirent à la fosse et réussissent enfin à faire tomber le malfaiteur. De retour à la maison, Mina rencontre sa tante et lui raconte toute l’histoire. Sa maman n’était pas loin et a tout entendu. Elle la rassure et lui explique qu’elle n’a rien fait de mal. Elle a au contraire fait preuve de vigilance face aux tentatives du loup. Le sage chien, Ali et Witi Witi entrent en scène tirant le loup par une corde. Tout le monde est content. Le loup est enfin puni.Le spectacle est clôturé par une chanson pour rappeler aux enfants d’être plus prudents et de suivre l’exemple de Mina.
Croyez-vous que ce spectacle sensibilise réellement les enfants aux abus sexuels ? A la fin de l’avant-première du spectacle, on a procédé à une évaluation du spectacle auprès d’un groupe d’enfants. On a trouvé que les enfants, âgés de 7 à 9 ans, n’associent pas le loup à l’éventuel abuseur sexuel. Pour les enfants âgés de 9 à 12 ans, ils ont pu faire le lien loup/abuseur et assimiler les messages du spectacle. Afin de fixer les messages chez tous enfants, on a commencé à programmer, à la fin de chaque représentation, une séance interactive de questions/réponses avec les enfants pour leur expliquer qui est exactement le loup et les pratiques d’autoprotection qu’ils doivent adopter en cas de risque. Comment décrivez-vous la situation des enfants victimes d’abus sexuels au Maroc ? Les chiffres sur les enfants victimes de violences sexuelles restent insuffisants. Les dernières statistiques remontent à 2009. Il s’agit du bilan décennal (1999-2009) du centre d’écoute relevant de l’Observatoire national des droits de l’enfant. Le centre avait été consulté, entre 1999 et 2009, par 3 708 cas. Ces consultations ont connu une tendance à la hausse, avec une moyenne annuelle de 371 cas, un minimum de 92 cas en 2000, et un maximum de 607 cas en 2007.En 2009, sur les 493 cas ayant eu recours au Centre d’écoute, 137 sont des cas d’agression physique et 94 d’agression sexuelle. Celle-ci est plus présente dans le milieu rural qu’urbain. Elle est de 25% au rural contre 19% en urbain. Côté âge, tous les âges sont cibles aux agressions et aux mauvais traitements: 64% des agressions sexuelles sont âgées de 7 à 18 ans : 38% appartiennent à la tranche d’âge 13-18 ans et 26% sont âgés de 7 à 12 ans. Ce phénomène n’épargne pas l’enfance infanto-juvénile (25%). Quant au profil de l’agresseur, les agressions sont commises par des étrangers (42%), des voisins/proches (42%), les parents (8%), les éducateurs (2%), ainsi que des enfants mineurs (6%). Quelles sont les autres activités d’Amane ? Amane a développé tout un dispositif de renforcement des capacités des acteurs de la protection de l’enfance pour l’amélioration de la prévention et prise en charge des enfants vulnérables et/ou victimes de violences sexuelles. Ce dispositif, comprenant des activités de formation et mis en réseau des acteurs de la protection de l’enfance, a été réfléchi sur la base des résultats d’une étude menée par Amane en 2010. Elle a porté sur les besoins en renforcement des capacités des acteurs de la protection de l’enfance au Maroc, en Algérie et au Liban. Côté formations, l’association a dispensé plusieurs formations au profit du personnel des centres de sauvegarde de l’enfance, relevant du ministère de la Jeunesse et des Sports, des associations d’accueil et de prise en charge des enfants en situation difficile et des associations d’accueil et prise en charge des enfants migrants. Ces formations sont constituées de deux modules portant sur les concepts de base sur les violences sexuelles et l’accompagnement psychosocial des victimes. Pour la mise en réseau des acteurs de la protection de l’enfance (au Maroc, en Algérie et Liban), l’association a mené, entre autres activités, un voyage d’échanges qui a réuni, au Liban, des intervenants sociaux marocains et libanais en mars dernier. L’objectif étant d’échanger les pratiques et expériences des associations participantes en matière de prévention et prise en charge des victimes de violences sexuelles.