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«Les 10 fondamentaux de la relation bilatérale  Maroc-Espagne»

Malgré un partenariat stratégique, les paradoxes, les asymétries économiques, les perceptions négatives de l’autre sont toujours présents dans les relations Espagne-Maroc. Il reste que ces relations, selon Larbi Jaidi, économiste, expert des relations euro-méditerranéennes, qui reposent sur 10 fondamentaux, sont plus que jamais incontournables et irremplaçables. Décryptage d’une relation des plus singulières…

Larbi Jaidi

14 Juillet 2013 À 15:39

Le Matin : Les relations entre l’Espagne et le Maroc sont des relations complexes, souvent paradoxales, déséquilibrées et empreintes souvent de méfiance et de passion. Pourtant, elles sont, dites-vous, incontournables et fondamentales ? Larbi Jaidi : La géographie et l’histoire ont donné à ces deux voisins l’opportunité d’être des partenaires incontournables et d’entretenir des relations sans équivalent dans la région euro-méditerranéenne. Ces deux pays ont en commun beaucoup de choses, un héritage culturel partagé, mais surtout des intérêts bien compris et des aspirations communes pour l’avenir. De par leur structure étatique, d’un côté, et la diversité culturelle de leurs régions, on serait presque tenté de dire que le Maroc et l’Espagne sont les deux pays de la région euro-méditerranéenne les plus destinés à travailler étroitement ensemble. Ces deux pays sont les seuls dans la région qui pourraient être identifiés comme de réels «partenaires», un partenariat dont la «dynamique» se grippe ou tombe en panne si le «tandem» qu’ils forment ne pédale pas dans la même direction ou à la même vitesse, même si l’on sait que la bonne entente ne va jamais de soi.La nature de la relation bilatérale développée par les deux partenaires a profondément évolué au cours des soixante dernières années. C’est précisément cette capacité à se réinventer et à s’adapter qui lui a permis de durer et de s’imposer tout en conservant une légitimité importante dans la région. La relation maroco-espagnole se caractérise avant tout par le développement d’une capacité de négociation quasi quotidienne entre deux pays, d’un dialogue constant, dans lequel les responsables nationaux aussi bien qu’une partie de la société civile sont impliqués, instituant ainsi de façon inédite une véritable «politique de conversation avec l’autre». Une conversation parfois nerveuse, tendue, mais toujours à la recherche d’un dialogue pour un compromis. Cette particularité de la relation maroco-espagnole et la multiplication des canaux d’échange aux niveaux économique, politique, social… a permis l’établissement d’une confiance renforcée et l’approfondissement des réseaux de coopération et d’intégration créés entre le Maroc et l’Espagne, qui sont devenus indispensables au bon fonctionnement à différents niveaux de nos économies.

Vous avez évoqué un certain nombre d’inquiétudes, certaines ombres au tableau ? Le Maroc et l’Espagne partagent l’une des frontières les plus inégalitaires au monde. Dans les années 70, le PIB per capita de l’Espagne représentait 4 fois celui du Maroc, aujourd’hui, il a été multiplié par 3 et représente 15 fois celui du Maroc. Dans d’autres régions du monde, les mécanismes de convergence ont mieux fonctionné, je pense à l’exemple Mexique-États-Unis ou Allemagne-Pologne. Les écarts entre l’Espagne et le Maroc se sont élargis, c’est une source d’inquiétude qui nous interpelle pour améliorer nos échanges multidimensionnels. La deuxième source d’inquiétude, c’est la zone de turbulence, de perturbation de notre région, aussi bien au nord qu’au sud de la Méditerranée. L’euro-méditerranéen est aujourd’hui à la croisée des chemins : au Nord, l’UE fait face à des bouleversements importants, économiques, institutionnels qui limitent ses capacités d’être un acteur central international et régional. Dans le Sud, le Printemps arabe a apporté beaucoup d’incertitudes sur les évolutions démocratiques, certains pays s’en tirent mieux que d’autres. On aurait eu besoin d’une locomotive forte, mais celle-ci s’affaiblit et nous attendons de l’Europe qu’elle donne une proposition mobilisatrice pour l’avenir. Or nous sommes face à plusieurs propositions qui s’emboitent, la Conférence de Barcelone et l’Euroméditerrannée, l’UpM, la politique de voisinage, toutes ces initiatives participent d’une même volonté, celle, dit-on, de la prospérité et sécurité partagée. Il reste que ces différentes composantes ne vont pas dans le sens d’une unité de vue et d’action et perturbe la vision qu’ont les pays du Sud de son partenariat avec l’Europe. Il faudrait remodeler le modèle de coopération en réfléchissant ensemble au modèle économique institutionnel et social pour faire face à un certain nombre d’enjeux que nous partageons au Nord et au Sud avec des intensités différentes : l’enjeu de la croissance, la création de la richesse, la solidarité, la sécurité prise dans toutes ses dimensions, énergétique, interne et externe, la mobilité, la question de la citoyenneté, tous les acteurs devant prendre part à la construction de ce modèle.

Comment la relation bilatérale peut-elle être le vecteur d’une dynamique dans un moment difficile et venir au secours du régional ? On peut identifier dix caractéristiques qui représentent la base des relations maroco-espagnoles, lesquelles se démarquent ainsi de toutes les autres relations bilatérales existantes dans la région euro-méditerranéenne. La première c’est l’exemplarité dans la gestion des relations sur le long terme, ce qui ne signifie pas absence de tensions ou même de conflits. Les relations hispano-marocaines n’ont jamais été un long fleuve tranquille. L’exemplarité s’entend comme la volonté toujours exprimée par les deux parties d’éviter l’irréparable, la rupture et de dénouer les sources de conflits dans le dialogue et l’écoute réciproque. Entre Madrid et Rabat, la raison finit toujours par triompher.Deuxième élément, c’est la vision du long terme qui est toujours présente sur les enjeux communs et les enjeux régionaux. Quelles que soient les perturbations de la relation, l’avenir doit être toujours préservé. Les relations maroco-espagnoles reposent sur l’existence d’une «norme de coopération», une norme qui découle du Traité d’amitié. Ce traité de coopération interétatique oblige les deux gouvernements à se consulter régulièrement sur toutes les questions importantes et en premier lieu sur les questions d’intérêt commun, en vue de parvenir, autant que possible, à une position analogue. L’effet pédagogique produit s’avère décisif sur le long terme. Autre fondamental, la densité, la diversité et la vitesse de la relation économique. Le Maroc et l’Espagne sont les premiers partenaires commerciaux l’un de l’autre : 13% des exportations marocaines sont destinées à l’Espagne, qui livre en retour 9,6% de ses exportations au Maroc. 850 entreprises espagnoles existent au Maroc et emploient des milliers de personnes, mais peu d’entreprises marocaines sont implantées en Espagne, qui est devenue en 2012 le premier partenaire commercial du Maroc.

La diversité des domaines de coopération et la relation multi-acteurs ont permis de bâtir le socle de la coopération. Comment ?L’aspect multidimensionnel et la présence des entreprises espagnoles au Maroc donnent une pérennité à la relation, car les échanges des biens et services sont construits sur la base d’une articulation des systèmes productifs. La coopération économique et financière est soutenue par une coopération technique, culturelle et scientifique. Ce sont des vecteurs qui font l’objet de programmes, de projets partagés entre les deux pays avec des crédits concessionnels accordés par l’Espagne et un accompagnement du Maroc. La dimension humaine dans notre relation est forte. Nous n’avons pas seulement une relation forte bâtie entre les États, nous avons une relation multi-acteurs qui rend la relation diversifiée et pérenne : réseaux de liens, tant au niveau politique qu’au niveau de la société civile, comme en témoignent les relations entre les organisations professionnelles : patronat, jumelage, administrations marocaines et espagnoles dans le cadre du Statut avancé. Le rapprochement politique s’accompagne de la création d’une «infrastructure humaine» : jumelages de villes marocaines et espagnoles, échanges d’étudiants, création de comités d’étude et d’instituts, etc. Nous avons aussi une relation multiniveaux : des régions comme l’Andalousie et la Catalogne sont en compétition sur le Maroc et il y a une présence forte des organisations professionnelles. Dans ce sens, il faudrait réfléchir à la manière dont la coopération décentralisée peut être un vecteur et un lien de coopération entre régions, au moment où le Maroc entame le chantier de la régionalisation.

Dans votre intervention, à Barcelone, au cours de la réunion CDS-IEMed, vous avez également développé l’aspect résilience, malgré la crise. Qu’entendez-vous par là ? C’est un élément fondamental de cette relation. Les relations économiques pâtissent dans une situation de crise. On observe dans nos courants d’échanges que nos relations se maintiennent avec une même intensité et parfois la crise diversifie et intensifie ces relations. En témoignent la coopération plus intelligente entre Tanger Med et Algésiras, le développement de la logistique, le développement du transport aérien… le maintien du courant des échanges à un niveau plus élevé que la moyenne enregistrée avec les autres partenaires européens, les implantations d’entreprises de sous-traitance automobile espagnoles dans la région de Tanger, les prospections en continu des possibilités de délocalisation des entreprises espagnoles, le changement de l’orientation des flux migratoires avec une attractivité plus grande du Maroc dans la situation de crise du marché de l’emploi en Espagne… Tout cela démontre que le potentiel de développement entre les deux pays est encore très fort dans différents domaines : automobile, agroalimentaire, bâtiment, énergie, tourisme…

Préserver l’avenir d’une relation irremplaçable

La coopération se décline dans un contexte régional donné. Quel est-il de ce contexte ? Nous avons un autre niveau de coopération prometteur, c’est l’ouverture des deux partenaires sur d’autres régions du monde. Nos deux pays peuvent travailler en commun pour diversifier leurs relations avec l’Afrique, avec les pays d’Amérique latine. Autre dimension fondamentale, c’est la mise en cohérence du bilatéralisme et du multilatéralisme. À la veille de la mise en place du programme «Réussir le Statut avancé», de nouvelles perspectives s’offrent aux deux partenaires : consolider les relations commerciales en dénouant les obstacles à une plus grande intensité des échanges agricoles ; recadrer les relations dans le secteur de la pêche par une coopération plus innovante, responsable et durable qui rompt avec la logique d’accès à la ressource et compensation financière ; réguler la mobilité des échanges humains sur des bases moins sécuritaires et des dispositifs qui tiennent compte de la liberté de mouvement et du respect des droits humains ; contribuer à la mise en place d’une intégration approfondie, équilibrée et élargie au secteur de la finance, au droit d’établissement ; accompagner le Maroc dans l’accès aux agences européennes, réussir la convergence normative entre les administrations. Il faut réussir ce modèle qui interpelle différents acteurs, l’État, bien sûr, mais aussi les régions, les acteurs économiques...

Malgré les paradoxes, les dissonances, mais aussi les contentieux, la relation entre les deux pays demeure pour vous irremplaçable. En quoi l’est-elle ? Les dissonances, même importantes, ne sont pas en mesure d’entamer la confiance que les deux États se portent et qui doit être partagée par tous les acteurs. L’unilatéralisme politique ou la recherche ponctuelle de nouveaux partenaires privilégiés pour s’affranchir d’une relation parfois ressentie comme trop exclusive ne peut durer qu’un temps. Nombre d’intérêts convergents marocains et espagnols, à de multiples niveaux, en subiraient trop de préjudices. Autrement dit, l’«entente cordiale» n’est pas prête à remplacer l’amitié de deux nations, dont l’avenir se construit à l’échelle d’une région. Il reste que la confiance mutuelle des deux États partenaires n’empêche pas pour autant l’existence d’une certaine compétition ou même d’une concurrence. Cette concurrence se manifeste principalement dans certains domaines économiques, mais elle ne déstabilise pas la relation entre les deux partenaires. Et plutôt que d’opter vers un hasardeux «protectionnisme économique», il conviendrait plutôt aujourd’hui d’orienter cette relation dans une perspective plus ouverte, afin de contribuer à l’attractivité et à la compétitivité du site de production des deux pays. Seul ce terrain permet «un jeu à somme positive» évitant l’exacerbation de la rivalité. Les différences politico-culturelles entre les deux partenaires : méthodes de travail, processus décisionnel, communication politique, etc., ont toujours existé et il ne faut pas les sous-estimer, surtout au moment des crises. La relation maroco-espagnole dans la région, même si on lui prédit une perte de poids géopolitique dans une UE élargie, demeure cependant irremplaçable. Mais ce partenariat privilégié nécessite davantage de communication, davantage de travail de concertation et davantage de signaux de confiance à l’égard des autres pays de la région qui peuvent se méfier de cette exemplarité. C’est justement la projection vers les autres membres de la région de cette capacité de penser, vouloir et agir en commun, et du socle de valeurs qui l’anime, qui est à même de renforcer la légitimité de la relation maroco-espagnole à leur égard.

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