Michael Hoey et Karen Lunn sur le podium

Le climat souffle le chaud et le froid

À l’avenir, les Marocains devraient s’attendre entre les mois de septembre et mai à la sécheresse, mais aussi aux inondations.

Le nouveau cycle de l’eau imposerait une nouvelle distribution géographique des ressources hydriques dans le monde.

18 Mai 2013 À 16:07

Au moment où le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoit qu’à l’avenir le réchauffement climatique engendrerait une réduction des précipitations, une hausse des températures et entraînerait une rareté d’eau, d’autres voix annoncent qu’un nouveau climat est en train de s’installer dans la région. «Les Marocains devraient s’attendre entre les mois de septembre et mai à toute sorte de fluctuations extrêmes et contradictoires (chaleur et froid). Cette période serait marquée par la sécheresse, mais aussi aux inondations», a souligné Mohammed-Saïd Karrouk, professeur de climatologie à l’Université Hassan II et membre du GIEC.

Que faire face à ce nouveau climat ? «Il faut être convaincu que nous vivons dans un autre climat dans lequel l’exception est devenue la règle et où les responsables ne doivent plus se justifier que ces phénomènes naturels sont devenus exceptionnels, mais doivent agir en conséquence. D’où la mise à niveau des structures sociales et économiques pour minimiser les dégâts du changement climatique et profiter des avantages de cette nouvelle réalité», a ajouté M. Karrouk.

Toujours selon ce dernier, «le nouveau cycle de l’eau imposerait une nouvelle distribution géographique des ressources hydriques dans le monde. Par exemple en 2010, il y a eu de grandes inondations au Pakistan entre juillet et août et en même temps des feux de forêt éclataient en Russie. Ces deux événements ont entraîné un manque de blé sur le marché international et une flambée des prix des céréales.»

Ces phénomènes extrêmes ont aussi touché l’outre-Atlantique. «Les États-Unis ont connu en 2012 une sécheresse exceptionnelle et en septembre 2011, l’ouragan “Sandy” qui a fait des ravages à l’est du pays et surtout à New York. Tous ces événements sont dus au réchauffement climatique et à la nouvelle distribution de l’eau. Au Maroc, la même nouvelle distribution de l’eau doit être prise en considération. La pluie peut tomber à n’importe quel moment entre septembre et mai. De même, la sécheresse peut arriver de la même manière brève et forte», a noté M. Karrouk. Ces changements brutaux sont devenus une réalité. «Durant la semaine du 17 avril dernier, la chaleur a augmenté brutalement, alors que jusqu’à la semaine du 8 avril, les pluies étaient régulières.

Grâce à cette nouvelle donne, la neige est revenue sur l’Atlas marocain et cette neige alimente les bassins versants du sud de l’Atlas, ce qui représente une bonne nouvelle pour les oasis», a poursuivi M. Karrouk. Quant à Mohamed Sinan, expert en ressources en eau et changements climatiques et enseignant à l’École Hassania des travaux publics, lui, explique que les projections à long terme ne sont pas encourageantes. «Les dernières projections climatiques effectuées par le Maroc ont été présentées dans la Seconde communication nationale à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques en avril 2010, qui constitue la référence nationale aujourd’hui.

Les principaux résultats de ces projections effectuées à l’horizon 2080 indiquent une augmentation de la température de l’air (variant entre 4 et 6 °C selon les régions) et de l’évaporation (variant entre + 105 et 110%) et par une baisse des précipitations (variant entre 5,5 et environ 28%).» Toujours d’après M. Sinan, «ces résultats corroborent ceux obtenus par la plupart des travaux de recherche effectués au niveau du bassin méditerranéen. Le changement climatique aura des impacts sur les ressources en eau du Maroc.» Et d’ajouter : «Le potentiel des ressources en eau renouvelables risque de baisser de façon importante. En effet, ce potentiel annuel qui était estimé à 29 milliards de m3 en 2020 ne serait plus que de 25,5 milliards de m3/an. Les ressources en eau mobilisables seraient de 17 milliards m3/an au lieu de 20 milliards de m3/an considérées actuellement (réparties en 13,6 milliards de m3/an pour les eaux superficielles et 3,4 milliards de m3/an pour les eaux souterraines)».

Cette situation devrait engendrer un manque d’eau. «Le capital eau serait de 682 m3/an/habitant au lieu de 775 m3/hab/an dans l’hypothèse d’absence de changements climatiques. Les niveaux des nappes continueront à s’approfondir en raison d’une recharge plus faible et d’un accroissement des prélèvements dans les puits et forages. La qualité des ressources en eau subirait une dégradation supplémentaire, en raison d’une plus faible dilution de la pollution d’origine humaine (infiltration des eaux usées brutes, des engrais chimiques et pesticides, etc.) et d’une invasion des eaux marines dans les nappes côtières surexploitées», conclut M. Nissan.


Questions à : Mohammed-Saïd Karrouk, professeur de climatologie, Université Hassan II

«À l’avenir, il faut construire des barrages malins»

Quel regard portez-vous sur la politique nationale d’adaptation au changement climatique ?Le Maroc a ratifié la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) en décembre 1995, et les gouvernements qui se sont succédé depuis ont déployé beaucoup d’efforts pour le développement des stratégies et des programmes d’adaptation aux changements climatiques, principalement depuis le Conseil national de l’environnement de 2000 ; ce qui a abouti à la première communication nationale sur le changement climatique, lors de la Conférence des Parties (COP 7), réunie à Marrakech en 2001, et la deuxième communication nationale, présentée lors de la COP 15 qui s’est déroulée à Copenhague en 2009. Donc officiellement, le Maroc est engagé dans un processus d’adaptation et exécute son agenda convenablement. En parallèle, la réalité du terrain contredit ce discours officiel : nous observons le développement des immeubles (pied dans l’eau) en bord de mer, d’une agriculture trop consommatrice de l’eau destinée à l’exportation, faisant du Maroc une ferme gigantesque, d’un tourisme qui puise des ressources naturelles hautement vulnérables au réchauffement climatique.

Quel est l’effet du nouveau cycle planétaire de l’eau sur les ressources hydriques au Maroc ?Effectivement, depuis la fin du siècle dernier, nous vivons un nouveau climat, caractérisé par une nouvelle circulation atmosphérique, un nouveau cycle de l’eau et une nouvelle distribution pluviale planétaire. L’augmentation thermique fait augmenter l’évaporation et la capacité d’absorption d’humidité par l’atmosphère ; et par conséquent, le retour de l’eau devient abondant, et n’obéit plus à la distribution spatio-temporelle habituelle. D’où les diverses inondations et sécheresses que nous observons ces dernières années. Le Maroc, parmi d’autres régions du monde, subit les effets du nouveau climat sur ses ressources en eau. En effet, nous observons depuis 2005 que la circulation méridienne prédomine dans l’hémisphère Nord, et les flux aériens Nord-Sud (frais et humides) très profonds alternent avec ceux du Sud-Nord (chauds et secs) très avancés. De sorte que les vallées planétaires porteuses de pluies se succèdent plus fréquemment qu’auparavant, et nous donnent plus d’eau ; d’où les multiples cas d’inondations, de vagues de froid et de chaleur observés ces dernières années.

Comment gérer l’abondance de l’eau au Maroc ?Les Marocains, il faut le rappeler, sont de grands gestionnaires de la rareté de l’eau, et leur savoir dans ce domaine fait référence au niveau mondial. Cependant aujourd’hui, avec le nouveau climat, on continue de traiter les nouveaux problèmes par notre ancienne culture, anciens idées et outils, en considérant les caractéristiques inhabituelles du climat comme étant exceptionnelles. C’est faux ! Par ses ondulations, la nouvelle circulation atmosphérique nous garantit le retour plus fréquent des précipitations, et nous impose une autre manière de gérer l’eau. En premier lieu, on doit ajuster nos infrastructures hydrauliques pour les adapter à gérer aussi l’abondance de l’eau, afin de protéger les personnes et les milieux des inondations ; cela est facilement réalisable pour les grands barrages, en diminuant le niveau de stockage et en augmentant la capacité de captage temporaire. Mais surtout dans l’avenir, il faut penser à construire des barrages malins, qui alimenteraient les nappes phréatiques, pour minimiser l’évaporation, transférer l’eau abondante du Nord vers les autres régions en déficit, et réguler l’écoulement pour qu’il n’y ait ni excès, ni manque d’eau.

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