26 Août 2013 À 16:12
C’est dans une zone reculée à El Oulja (périphérie de Salé) que se cache la cité de la poterie. Il faut emprunter un chemin labyrinthique pour y accéder. Une trentaine d’ateliers éparpillés çà et là abritent des ouvriers qui vaquent à leurs occupations dans la pénombre. Ils disent qu’ils préfèrent éviter la lumière. À l’extérieur, différents produits sont exposés sous le soleil éclatant du mois d’août. De grandes jarres, qui évoquent la légende de Ali Baba et les quarante voleurs, sont étalées à la porte de chaque atelier. Un «métaâlam» (un jeune garçon dans le premier stade d’apprentissage, chargé de faire les petites tâches) s’active en faisant des aller-retour pour sortir des articles qui viennent d’être fabriqués par les mains habiles des maitres-potiers. À l’intérieur, les «mâalams» (artisans professionnels) travaillent avec application. Pas question d’avoir un moment de répit. Il faut travailler le maximum de séries avant le coucher du soleil pour profiter de la chaleur de la journée qui permet de sécher l’argile.
Une série de poterie est composée généralement de 150 pièces dont la réalisation peut prendre deux mois. «Une série nécessite au moins une dizaine de jours pour être achevée ; vient ensuite la deuxième étape qui consiste à exposer au soleil les articles pour qu’ils sèchent et ensuite arrive l’étape finale de la cuisson. Un seul article doit rester au moins 12 heures dans le four avant d’être exposé une deuxième fois au soleil», explique El Mokhtar, 56 ans, propriétaire de magasin et également «mâalam» chevronné.Malgré la faible contrepartie financière de ce travail de longue haleine, les ouvriers trouvent consolation dans le sentiment d’avoir accompli leur tâche avec dévouement et talent. «Certains articles que nous réalisons n’ont jamais pu être imités par les fabriques, malgré les différents tests qu’ils ont faits», annonce Mohammed avec fierté. Il n’empêche que ce métier souffre d’une véritable crise à cause de la concurrence des usines. «Ils fabriquent en une seule journée 1 000 articles grâce aux machines qu’ils possèdent, mais leurs produits restent mal faits et présentent bien des imperfections parce qu’ils manquent de finition. Pourtant, leurs articles se vendent comme des petits pains parce qu’ils sont les moins chers sur le marché», lance El Mokhtar, non sans amertume.
En effet, depuis l’avènement de cette nouvelle industrie de poterie en 1994, la vente des articles a connu une chute vertigineuse. Cet artisan qui a roulé sa bosse dans le métier reconnaît n’avoir vendu cette semaine que quatre pièces. Actuellement, pour contourner la concurrence, les maâlams préfèrent fabriquer des articles qui ne peuvent être confectionnés qu’à la main comme les abat-jours, les jarres et les grands vases. Mais les difficultés des potiers ne sont pas pour autant surmontées. «Je pense que les industriels ont déclaré la guerre aux petits artisans comme nous. Et ce que les usines ne peuvent pas imiter, des investisseurs chinois s’en chargent», ajoute El Mokhtar sur un ton triste.Mais le principal défi auquel ce savoir-faire ancestral fait face est le manque de main-d'œuvre qualifiée et l’absence de relève.
Le revenu limité perçu par les mâalams a fait que beaucoup d’entre eux ont décidé de changer de métier et les plus jeunes ne sont plus attirés par un métier peu lucratif. En effet, un vrai «maâlam» n’est pas payé pour la journée de travail, mais pour le nombre d’articles qu’il fabrique durant la journée. À raison de 1,5 DH par pièce, la recette de la journée s’avère très modique.