26 Août 2013 À 16:09
Le Matin : D’abord, racontez-nous comment est venue l’idée de création de cette association ?Amina Baaji : L’Association marocaine pour l’écoute et le dialogue a été créée en 2005 dans le but d’aider les élèves en situation difficile à surmonter les entraves qui les empêchent de s’intégrer au sein de leur établissement. Riche d’une expérience de plus de 20 ans dans le domaine de l’enseignement (j’étais professeur de philosophie dans un lycée à Rabat), je me suis rendue compte que les élèves rencontraient de nombreuses difficultés qui, conjuguées au laisser-aller des parents, conduisent à certaines dérives comme la drogue ou la prostitution. C’est à partir de ce constat que l’idée de la création des observatoires d’écoute et de dialogue au sein des établissements est née. En effet, nous avons constaté que l’échec scolaire n’était pas dû, dans la plupart des cas, au retard de l’élève, mais souvent à des problèmes psychiques et des difficultés familiales. Nous avons par conséquent décidé de nous pencher de plus près sur ces difficultés en engageant des psychologues et des assistantes sociales qui nous aident dans notre projet.Combien y a-t-il d’observatoires d’écoute à Rabat ?D’abord, il faut savoir que le premier observatoire d’écoute et de dialogue a été créé en 2004 dans le lycée Omar El Khiyam à Rabat. Cette structure a pu voir le jour grâce à plusieurs partenariats, notamment celui avec l’Hôpital Arrazi, à travers le professeur Jalal Taoufik.Quels sont les principaux problèmes dont souffrent les jeunes au niveau de Rabat ?Je suis désolée de vous dire que beaucoup d’élèves souffrent d’addiction à la drogue. Outre le problème de dépendance à la drogue, il y a aussi la prostitution des jeunes filles. Au cours de ces cinq dernières années, les filles se sont adonnées plus que les garçons à la consommation des psychotropes, voire à l’héroïne. Pour avoir l’argent nécessaire à l’achat de la drogue, les filles sont prêtes à vendre leur corps pour une somme dérisoire. Une situation alarmante qui nous pousse à redoubler d’efforts pour pouvoir sauver ces élèves et leur éviter de sombrer davantage dans des difficultés qui compromettent leur avenir.Les écoles primaires sont-elles touchées également par ces fléaux ?Tout à fait, la consommation des drogues démarre parfois chez les élèves du primaire. Et là, j’assume toute la responsabilité de mes déclarations. La drogue sévit même dans les écoles primaires privées, mais je me garde de citer les noms de certains établissements scolaires. Ce que je peux vous dire c’est que le taux d’addiction à la drogue peut atteindre des proportions alarmantes dans les collèges et lycées situés dans les quartiers très populaires, comme à Douar El Hajja ou encore Yaacoub Al Mansour. Ce taux est moins important dans les lycées et collèges situés dans les zones abritant des couches sociales mieux loties.Quelles sont donc les actions entreprises par votre association pour contrecarrer ce phénomène ?Notre association mène, en effet, plusieurs actions pour aider les jeunes à surmonter les difficultés de ce genre. Elle a pu ainsi conclure un nouveau partenariat avec le CHU Ibn Sina en 2012, dans le but de garantir au maximum d’élèves d’accéder aux centres de traitement de la toxicomanie. Ces centres ont pu profiter à 15 élèves au niveau de la ville de Rabat, dont 8 filles et 7 garçons. Nous nous penchons aussi sur le suivi des élèves souffrant de maladies mentales comme la schizophrénie. Certains de ces jeunes ont même été hospitalisés à l’hôpital Arrazi après le diagnostic de leurs maladies. Le cas de ces élèves serait passé sous silence et ils n'auraient pas été traités s’ils n’avaient pas bénéficié de ce contrôle. Et là, je voudrais attirer l’attention sur l’importance du contrôle parental. À mon avis, les parents devront adopter une nouvelle approche dans le contact avec leurs enfants. Notre association est d’ailleurs en phase d’élaboration d'un projet, en collaboration avec l’organisation internationale «Montor», visant à former des éducateurs pairs pour sensibiliser les familles et les élèves.Quels sont les obstacles que rencontre l’association dans la mise en œuvre de ses actions ?Certains directeurs d’établissements évitent de parler de la violence au sein des collèges et des lycées. Mais le déni n’est pas une solution. Il faudrait peut-être, au lieu de cela, essayer de créer des activités culturelles ou sportives pour occuper les élèves. Comme vous savez, l’oisiveté est la mère de tous les vices. Cette oisiveté, conjuguée à l’insouciance des parents et des enseignants, mène directement à la dérive. Il faut changer l’approche de l’enseignement, la méthode d’apprentissage et les programmes scolaires. J’adresse ce message d’ailleurs au ministère de l'Éducation nationale qui devrait se pencher sérieusement sur cette problématique.