27 Janvier 2014 À 16:04
Le Matin : Qu'est-ce qui a motivé l’écriture de cet ouvrage avec ce titre un peu spécial ?Annie Devergnas : Avant d’écrire ce livre, fruit de nombreuses années de recherche, j’avais d’abord «rencontré» le Maroc, ses habitants et ses paysages, il y a une trentaine d’années, et j’ai tout de suite aimé les uns et les autres. J’ai découvert en même temps quelques œuvres écrites en français par des auteurs aujourd’hui célèbres, qui m’ont donné l’envie d’en lire davantage et surtout m’ont aidée à mieux comprendre le pays «de l’intérieur». Comme j’étais en train de choisir un sujet de thèse, j’ai pensé qu’un travail sur l’environnement naturel tel qu’il est perçu par les divers auteurs réunirait à la fois mon amour de la littérature et celui de la nature. J’ai dû abandonner mon projet durant plusieurs années pour des raisons personnelles, sans cesser de rassembler tous les ouvrages d’auteurs marocains francophones que je pouvais me procurer. Après avoir finalement rédigé et soutenu ma thèse sur ce même sujet, j’ai voulu entièrement la réécrire pour la simplifier et la rendre accessible à un plus large public : c’est ce qui a donné le livre dont nous parlons aujourd’hui.
En tant que spécialiste de la littérature maghrébine, quelle est, d'après vous, la spécificité de la littérature marocaine ?Je ne peux répondre à une question aussi vaste que de mon point de vue un peu particulier, qui est celui de la vision du monde naturel. Ce que j’ai pu constater ce sont des tendances générales dans l’ensemble du corpus, qui correspondent aux différentes parties de mon livre. À savoir, de nombreuses citations, puisées dans le patrimoine oral (contes, chansons, proverbes…) ou scolaire, ou encore en référence au Coran. D’autre part, une forte tendance aux descriptions, souvent bien détaillées de paysages, d’animaux… qui accompagnent les récits en les colorant de diverses façons, parfois lumineuses, parfois sombres. Et bien sûr, les liens particuliers d’amour, parfois de haine, s’expriment aussi de façon souvent originale, avec parfois une dimension sacrée affirmée. Ces grandes lignes me semblent assez générales pour constituer, je crois, une spécificité marocaine. Mais il serait intéressant d’aborder la littérature maghrébine non marocaine sous le même angle, pour pouvoir faire de véritables comparaisons.
Sur quoi vous êtes-vous basée pour le choix des extraits insérés dans votre ouvrage ? Y avait-il des critères bien précis ?Chaque fois que se dégageait une des tendances que je viens d’évoquer, je choisissais un certain nombre d’extraits des œuvres pour l’illustrer. Comme j’ai travaillé sur 165 auteurs, connus et moins connus, et plus de 365 ouvrages variés, j’ai vraiment pu dégager des points communs entre eux et procéder à des relevés statistiques qui révèlent des sortes de familles d’écrivains : ceux qui citent beaucoup, ceux qui aiment décrire, ceux qui ont une forte conscience écologique, etc.
Aviez-vous atteint l'objectif escompté à travers toute cette recherche dans la littérature marocaine francophone ?Mon objectif était d’abord d’observer, sans aucun a priori, comment un poète, un romancier, un auteur de théâtre ou de nouvelles percevait le monde naturel qui l’environne. J’ai été moi-même souvent surprise par ce qui ressortait au fur et à mesure de toutes ces observations. Je pense avec ce travail apporter un nouvel éclairage sur la riche et complexe littérature marocaine francophone. Il serait d’ailleurs très intéressant de faire une recherche semblable sur la production littéraire en langue arabe.
Est-ce que ce projet vous a inspiré d'en faire d'autres dans ce genre ?Par bonheur, de nouveaux auteurs et de nouveaux ouvrages apparaissent chaque jour. Après m’être volontairement limitée à la période 1949-1999, j’ai hâte maintenant d’aborder la production actuelle. J’aimerais aussi explorer les genres encore peu représentés ici : polars, romans noirs, science-fiction… que je considère aussi dignes d’intérêt que les romans plus classiques, à condition d’être bien écrits évidemment. J’aurais toujours un grand plaisir à faire connaître les jeunes auteurs qui le méritent : n’est-ce pas l’un des rôles du critique littéraire ?