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«Derrière les portes fermées» de Mohamed Ahed Bensouda, un film entre ses supporters et ses détracteurs

Dans la foulée des projections programmées pour la compétition officielle, le public cinéphile du festival a eu droit à des productions très diversifiées, invitant les professionnels à une réflexion plus profonde quant aux questions sur lesquelles doivent se pencher nos cinéastes et réalisateurs.

L’acteur principal Karim Doukkali trouve qu’il était temps que le sujet du harcèlement sexuel soit mis sur la table.

12 Février 2014 À 15:26

Outre la prostitution, les conflits familiaux, l’adultère, entre autres fléaux de la société, le réalisateur Ahed Bensouda a préféré s’attaquer au phénomène social du harcèlement sexuel que vivent plusieurs femmes dans leurs lieux de travail. C’est le cas de l’héroïne du long métrage «Derrière les portes fermées» qui fut harcelée par son nouveau patron. Une idée géniale, mais qui n’a pas été, selon certains, traitée avec la force qu’il faut pour donner plus de ton au film.

D’autres critiques sont même allés plus loin et ont catalogué cette production dans le genre téléfilm et non d’un film de cinéma. Son scénariste, Abdellah Hamdouchi, l’a, par contre, défendu avec conviction soulignant que ces personnes ne sont même pas qualifiées pour classer une production cinématographique dans telle ou telle catégorie. Ajouter à cela la remarque soulevée par l’universitaire et président de la Commission de soutien des manifestations cinématographiques, Hassan Smili, à propos de la langue française utilisée dans tout le film au lieu de l’arabe ou l’amazigh. «Ceci m’a vraiment dérangé et je trouve insensé d’utiliser une langue étrangère dans un film marocain. Sachant que l’organisation internationale de francophonie soutient financièrement beaucoup de projets culturels et artistiques, exigeant en contrepartie la présence de la langue française». En réponse à cette attaque directe, Ahed Bensouda a voulu convaincre tous ceux présents aux débats qu’il n’a fait que rapporter ce qui se passe dans la réalité marocaine. «J’ai fait beaucoup de recherches avant de commencer le tournage et j’ai constaté que partout dans les bureaux de travail, les gens communiquent en français. Le film représente l’image de notre administration au Maroc. Je n’ai rien inventé», souligne M. Bensouda qui estime par ses films viser un large public cinéphile.

Nonobstant les critiques affligées au film, l’acteur principal Karim Doukkali trouve qu’il était temps que le sujet du harcèlement sexuel soit mis sur la table. «La preuve d’ailleurs est que nous sommes déjà à 80 000 entrées dans la cinquième semaine du film. C’est une idée lumineuse, révolutionnaire et courageuse que de traiter un sujet considéré encore un tabou. Surtout que ce phénomène touche beaucoup notre pays. On a passé une longue période de préparation pour le réussir. Je ne dis pas que c’est un film parfait. Mais, avec un peu de recul, je dirais qu’il est grandement bien mené. C’est un projet éducationnel en premier lieu. Il est fait pour tous les publics. On a tous des mères, des sœurs, des épouses pour leur montrer surtout ce qu’il ne faut pas faire». Le réalisateur et le scénariste estiment à travers ce film arriver à avoir des lois contre le harcèlement sexuel. «J’ai fait toute une recherche concernant ce sujet et j’ai remarqué qu’il n’y a pas un seul procès devant le tribunal sauf quand des associations prennent en charge les doléances des femmes harcelées. Il y a un vide juridique flagrant qui doit être revu», précise Abdellah Hamdouchi. 


Questions à : Hassan Smili

«Une langue qui n’a pas une connotation culturelle ne peut pas vivre»

En tant qu’universitaire et linguiste, que pensez-vous du choix de la langue française par certains cinéastes marocains ?Nous partons du constat qu’actuellement il y a une évolution du champ linguistique marocain dans une perspective un peu pathologique. On a commencé au début de l’indépendance en retenant la langue française comme langue auxiliaire pour subvenir à des besoins d’enseignement scientifique. Petit à petit, on a poussé vers les médias et au début des années 80, il y a eu la naissance de Médi1qui a ouvert la voie vers un autre champ, celui de la publicité, puis la langue française a commencé à s’installer dans les rouages de l’État et de l’entreprise. Ce qui a créé un complexe chez les Marocains. Les pauvres parents ont commencé à courir derrière le français pour que leurs enfants l’apprennent et rêvent d'inscrire leur progéniture dans les missions françaises.

Que diriez-vous du choix de certains cinéastes qui utilisent la langue française dans le dialogue de leurs films ?Ce choix n’est pas innocent, car il y a derrière des stratèges, notamment les Français qui savent bien qu’une langue qui n’a pas une connotation culturelle et n’est pas chargée d’une dimension culturelle ne peut pas vivre. Ils sont en train de pousser vers le culturel, en encourageant le film francophone, la chanson avec le rap et autres genres en introduisant la darija et le français. Ils essayent de mettre le français partout et encouragent la littérature d’expression française bien qu’elle soit médiocre. Donc, on arrive à une situation à zéro linguisme, avec une langue qui mélange tout. Regardez les radios actuelles. C’est terrible ces stations privées qui ne parlent aucune langue parfaitement.

Quelles seront les répercussions sur nos langues locales ?C’est bien de me dire que l’art relate la réalité que nous vivons. Le réalisateur a été libre de condamner le harcèlement sexuel. Donc, il faut aussi des films pour condamner cette situation linguistique. Moi, je travaille dans ce sens-là, à travers notre Association pour la rationalisation du champ linguistique, créée en 2011. Notre Constitution est claire à propos de la langue : elle dit que nous avons deux langues officielles l’arabe et l’amazighe, puis les langues étrangères les plus courantes dans le monde. Moi, je veux bien que le français soit présent, mais qu’il remplisse la fonction de langue étrangère. Dans le cas de ce film, le français est considéré comme étant la langue officielle. Cela me dérange énormément. Allez-y en France et parlez anglais, vous verrez comment vont réagir les Français.

Que faut-il faire pour remédier à cela ?Moi, je dis deux choses : heureusement que l’arabe n’appartient pas uniquement au Maroc. C’est une langue internationale parlée dans vingt-deux pays. Deuxièmement, j’ai toujours soutenu la cause amazighe depuis les années 70 quand j’étais étudiant à Paris. On ne peut pas priver les gens de leur langue. Grâce au mouvement amazigh, les arabophones sont en train de prendre conscience de l’importance de la langue. Il faut mener une bataille sur plusieurs fronts, juridique et constitutionnel, puis ne pas cesser de rappeler cela dans des événements de ce genre. Nous devons avoir un minimum de fierté.

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