02 Octobre 2014 À 13:19
La géopolitique internationale d’après la guerre froide a été dominée par la superpuissance américaine. Ce phénomène avait comme effet la libéralisation de l’économie et la démocratisation des systèmes politiques. Cependant, cette phase de l’histoire contemporaine des relations internationales a engendré des crises politiques et économiques graves. Ce qui a mis en danger la paix et la sécurité internationale. La gouvernance mondiale à l’américaine a irrité même une partie de l’Occident, autrefois défini au pluriel. Les différentes guerres menées par l’administration Bush, emblème de l’unilatéralisme américain, n’ont fait que diviser la société internationale. À l’heure actuelle, les factures de l’interventionnisme américain n’ont pas encore été soldées. En un mot, la chute du mur de Berlin a mis fin à la guerre froide, mais pas à la guerre.
Le rapport coprésidé par James Baker et Lee Hamilton publié fin 2006 a condamné les dérives idéologiques des néoconservateurs. Ce rapport, appelant à la révision de la politique étrangère américaine, reflète la faillite des fondements unilatéralistes qui l’ont marqué durant les deux dernières décennies.Max Weber définit la société internationale comme conflictuelle par nature. Ainsi, des points de résistance et de contestation du nouvel ordre mondial vont s’implanter dans les quatre coins du monde. Les acteurs principaux de cette contestation seront une vingtaine de pays émergents qui réclament ouvertement un nouveau partage du monde.
Sur le plan économique, une nouvelle configuration de l’ordre économique mondiale verra le jour à partir de 2008. Alors que l’économie occidentale se prépare à une récession inquiétante, d’autres puissances économiques vont s’affirmer, affichant un taux de croissance spectaculaire. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, regroupés sous l’acronyme BRICS, vont devenir des acteurs majeurs de l’économie mondiale. Le Royaume-Uni en 2011 céda la place de la sixième puissance économique au Brésil. Le Japon perdra la même année sa position de deuxième puissance économique mondiale en faveur de la Chine. Quant à la Russie, son économie a affiché un taux de croissance de 4.4% grâce à la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, chose qui lui a permis de réaliser un décollage économique important. L’Afrique du Sud s’affirma, la même année, comme puissance émergente. L’Inde de son côté se repositionna en Asie du Sud-Est, grâce notamment à la libéralisation et l’ouverture internationale des années 1990.
Cette spectaculaire reconfiguration économique sera suivie d’une redistribution des cartes géopolitiques et politiques mettant l’accent sur la notion de «l’espace vitale» ou de «zone d’influence» de chaque puissance régionale ou internationale. Conscients de leur potentiel économique colossal et de l’importance démographique, les pays du BRICS tissent leurs alliances à partir de leurs aspirations politiques, économiques et stratégiques. L’approvisionnement en énergie et en matières premières constitue le ciment de cette alliance. La coordination stratégique entre ces acteurs pour se positionner sur la carte mondiale des lieux de production et d’acheminement du pétrole et du gaz s’avère un choix inéluctable pour éviter à l’avenir toute dépendance énergétique.
À cet effet, Les BRICS ont lancé, à l’été de 2014, le projet de la création d’une institution financière à l’instar des institutions et des clubs financiers internationaux. La réforme du système monétaire internationale est l’un des aspects du combat que mènent ces acteurs pour renforcer leurs économies. Par ailleurs, en Asie et en Amérique latine, les émergents ont mis en place des organisations régionales dans l’objectif de préserver et d’élargir leurs zones d’influence et d’asseoir leur leadership régional ou international.Sur le plan politique, la situation actuelle est révélatrice. Certains experts parlent d’une «seconde guerre froide» entre l’Occident, à sa tête les USA, et les émergents, à leur tête la Chine et la Russie. La puissance économique des émergents, conjuguée aux dynamiques démographiques, diplomatiques et surtout aux projets géants de réarmement des Russes et des Chinois permettent aux nouveaux acteurs d’imposer à l’Occident un nouvel ordre international multipolaire. En effet, la géopolitique internationale est en mouvance et les points de conflit sur la planète démontrent la fermeté de la Russie et de la Chine quant au partage de la gouvernance mondiale en matière de paix et sécurité internationale.
La crise Ukrainienne, la situation en Syrie, en Irak, au Yémen et le programme nucléaire iranien cristallisent la volonté des émergents de s’imposer comme acteurs incontournables dans la géopolitique mondiale. Une série de vétos russes et chinois au Conseil de sécurité, pour empêcher toute action militaire contre Damas, venaient affirmer une nouvelle réalité internationale, celle d’un nouveau système mondial multipolaire. Les stratégies de contestation des pays émergents visent aussi bien les instances économiques et financières internationales que l’Organisation des Nations unies au niveau de son Conseil de sécurité et les négociations internationales.Le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie-Pacifique au détriment de l’Europe et de l’espace atlantique explique le basculement de la politique étrangère américaine vers cette zone. Ce «pivot» américain vers l’Asie-Pacifique, lequel fut justifié par l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton comme «un pivot nécessaire vers les nouvelles réalités mondiales», n’est qu’une réponse à la menace que constitue cet espace pour les États-Unis. Ceci s’explique aussi par le retour des USA aux anciennes méthodes d’endiguement et de «containment» de la Russie et de la Chine.
Dans son ouvrage «le Grand Échiquier», Z. Brzezinski écrit : «la Chine pourrait être le pilier d’une alliance anti-hégémonique Chine-Russie-Iran». Ainsi, se révèle l’importance pour les États-Unis de dominer cette région pour empêcher toute possibilité d’alliance hostile à ses intérêts. Faut-il rappeler que le terme «hostile» fut répété par un autre stratège, Henri Kissinger, qui écrit dans le même sens qu’«un bloc asiatique hostile combinant les nations les plus peuplées du monde avec de grandes ressources et certains des pays industriels les plus importants serait incompatible avec l’intérêt national américain. Pour ces raisons, l’Amérique doit maintenir une présence en Asie, et son objectif géopolitique doit être d’empêcher la transformation de l’Asie en un bloc hostile.» Dans ce monde globalisé, les États sont invités à se débarrasser de l’imaginaire national du XIXe siècle, à repenser la souveraineté, à abandonner le rêve de puissance hégémonique et à œuvrer pour «un ordre mondial multipolaire, plus démocratique et juste». Le multilatéralisme n’aura de sens que sur la base du respect du droit international, de l’égalité et de la souveraineté des États. Sans un revirement fondamental de la conscience politique, de jure et de facto, des différents acteurs internationaux, l’équilibre géostratégique mondial sera rompu.