Conférence Internationale Du Sucre

Le capital immatériel : Un atout géopolitique ?

Depuis quelques années, la Banque mondiale a mis le monde économique en ébullition en annonçant l’existence d’un autre facteur pour expliquer la richesse des pays : le capital immatériel. Ce capital se définit comme un élément non monétaire et sans substance physique qui s’ajoute à la richesse produite pour donner la vraie richesse de la nation. Concrètement, ce nouveau concept implique que la richesse et la puissance géopolitique d’une nation peuvent se construire non pas seulement avec des ressources naturelles et des richesses construites, mais également avec sa capacité d’innovation, le niveau d’éducation de ses habitants ou encore la cohésion sociale qui y règne.

22 Janvier 2015 À 18:35

Dans son rapport de 2005, la Banque mondiale va plus loin en indiquant que certains pays tels que le Maroc ont un très grand potentiel en matière de capital immatériel. Mais le concept reste assez imprécis et de nombreuses questions demeurent : Comment par exemple mesurer le capital immatériel ? Quelles sont ses sources et, surtout, comment l’exploiter pour en faire une richesse tangible ?

Une idée qui fait son chemin

C’est à partir de 2005, dans son rapport intitulé «Where is the wealth of nations», que la Banque mondiale pose les bases d’une nouvelle méthode de calcul pour la richesse des nations. La notion de produit intérieur brut ne peut à elle seule expliquer la richesse d’une nation et doit être complétée par celle du capital immatériel. Ce dernier étant la somme du capital humain (qui est l’ensemble des compétences et des savoir-faire disponibles dans une nation), du capital social (qui est la capacité des individus à travailler ensemble pour atteindre les objectifs fixés) et du capital relatif aux institutions (qui se définit comme la qualité des systèmes juridiques, éducatifs et sanitaires en place dans un pays). Si à première vue, l’intégration du capital immatériel peut ressembler à un tour de passe-passe ou encore à un concept flou pour expliquer certaines incohérences statistiques, elle prend néanmoins tout son sens en observant le cas des entreprises. En effet, dans cette sphère, la notion de capital immatériel, plus connue sous le nom de facteur de compétitivité hors prix, est très connue des gestionnaires pour être un élément décisif de la compétitivité. Et les réussites fulgurantes des entreprises des nouvelles technologies dans le monde renforcent la position du capital immatériel comme véritable vecteur de la création de valeur.C’est ainsi que plusieurs pays comme la France, ou le Maroc récemment, ont initié la réflexion sur la notion de capital immatériel à l’échelle de la nation et surtout sur son utilisation en tant que levier de la compétitivité et de la croissance nationale. Mais la tâche s’annonce pour le moins ardue, car si au niveau d’une entreprise, il est désormais clair que l’innovation, la qualité ou encore les ressources humaines sont les facteurs clés de la politique de différenciation, comment identifier ce qui pourra faire la marque de fabrique d’un pays ?

Des définitions à trouver

Dans son rapport de 2005, la Banque mondiale définit le capital immatériel comme la combinaison du capital humain, du capital social et du capital institutionnel. Toutefois, cette définition ne semble pas être la même à l’échelle des pays. Ainsi, en France, où le concept de capital immatériel a fait l’objet d’un rapport en 2013, le développement du capital immatériel se focalise sur la notion de l’économie sociale et solidaire ainsi que sur celle de la finance responsable. Tandis qu’au Maroc, plusieurs concepts tels que la qualité de vie, la stabilité politique ou encore l’environnement pourraient constituer des éléments du capital immatériel. Y aurait-il donc un capital immatériel spécifique de chaque pays ? Autre question à débattre et non des moindres : celle des indicateurs. Car sur ce point encore, les arguments de la Banque mondiale restent discutables. Comment en effet comprendre que la qualité du système éducatif d’un pays soit mesurée par le seul nombre d’années de scolarisation par habitant, alors même que ce critère est au moins insuffisant, au plus sans pertinence réelle ? Ou encore peut-on réellement appliquer des indicateurs standards, alors même que les pays n’ont pas les mêmes niveaux d’avancement ? Dans un pays en développement, par exemple, les transferts des ressortissants à l’étranger peuvent-ils avoir le même poids dans le calcul que dans un pays développé ? Autant d'interrogations qui doivent trouver rapidement des réponses, car pour mieux exploiter les ressources et les développer, il est nécessaire de disposer de référentiels appropriés et fiables pour les mesurer et les évaluer. Cela est vrai aussi bien pour les pays développés que pour les pays en développement comme le Maroc.

Le Maroc parie sur le capital immatériel

Dans un discours prononcé à l’occasion du 61e anniversaire de la Révolution du Roi et du peuple, en août 2014, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a souhaité que les institutions qualifiées se penchent sur la question du capital immatériel. Et pour cause ! Selon les estimations de la Banque mondiale, en intégrant le capital immatériel, les chiffres de la richesse produite au Maroc sont 7 fois plus élevés que les chiffres traditionnels. Mieux encore, toujours selon la Banque mondiale, le Royaume serait le cinquième pays africain le mieux loti en termes de capital immatériel.

Sans vouloir nous avancer sur les futures conclusions du rapport au niveau du Maroc, nous donnons dans cette partie quelques pistes de réflexion qui constituent la base des travaux sur le capital immatériel dans d’autres pays. Et la première d’entre elles est celle de l’économie du savoir qui est considérée depuis l’an 2000 par l’Union européenne comme une source primordiale de compétitivité. Cette économie comprend trois piliers qui sont : la recherche-développement-innovation ; l’éducation et les technologies de l’information et de la communication. Notons que ce concept intervient dans le cadre de la nouvelle économie du développement où les facteurs traditionnels de production sont remplacés par des pôles de compétences qui mettent en valeur le capital-savoir. À l’échelle du Maroc, une première analyse permet de constater le développement assez rapide des technologies de l’information et de la communication, sur le plan national et continental. Ainsi, le Maroc est actuellement le pays le plus «connecté» d’Afrique et son opérateur historique, Maroc Telecom, possède déjà cinq filiales dans les pays de l’Afrique subsaharienne (et en possèdera bientôt quatre autres). De même, ces dernières années ont été les témoins de la multiplication d’applications qui améliorent la vie quotidienne des populations et qui s’exportent. Nous pouvons par exemple citer le cas de Sehatuk, une application santé qui a été sacrée meilleure application africaine en 2014. Toutefois, des progrès restent encore à accomplir du côté de la recherche-développement-innovation qui peine encore à faire émerger des pôles de compétences efficaces. Et à ce niveau, le rôle des universités est plus que primordial. Mais même si le chemin à parcourir reste encore long, les premiers résultats sont plus que satisfaisants.

Le Maroc réussit en effet à accroître son influence en Afrique, et par là même son statut géopolitique de leader, grâce à ses entreprises de télécommunication et à ses banques qui s’installent dans plusieurs pays, grâce à ses produits de nouvelles technologies qui s’exportent ou encore grâce au discours de paix et de solidarité qu’il apporte sur le continent. C’est donc bien la marque Maroc qui se construit petit à petit, non pas sur la base de ressources naturelles ou tangibles, mais bien sur la base du capital immatériel constitué d’innovation, d’expérience et de savoir-faire et aussi de solidarité. 

Bouchra RAHMOUNI BENHIDAProfesseur à l’Université Hassan Ier, elle est aussi visiting professor aux USA, en France et au Liban. Ses travaux de recherche lui ont permis d’intervenir dans des forums mondiaux et des special topics dans des institutions prestigieuses à Hong Kong, en France, au Liban, aux Emirats arabes unis et en Suisse.Elle compte à son actif plusieurs ouvrages : «L’Afrique des nouvelles convoitises», Editions Ellipses, Paris, octobre 2011, « Femme et entrepreneur, c’est possible», Editions Pearson, Paris, novembre 2012, « Géopolitique de la Méditerranée », Editions PUF, avril 2013, «Le basculement du monde : poids et diversité des nouveaux émergents», éditions l’Harmattan, novembre 2013 et de « Géopolitique de la condition féminine », Editions PUF, février 2014. Elle a dirigé, l’ouvrage «Maroc stratégique : Ruptures et permanence d’un Royaume», éditions Descartes, Paris, 2013.

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