27 Janvier 2016 À 18:49
Le Matin : À quel âge avez-vous commencé à skier ?Adam Lamhamedi : J’ai commencé à pratiquer le ski pour la première fois à l’âge de 4 ans. J’ai intégré à l’âge de 7 ans le Club de ski de compétition de Stoneham. Le fait de commencer à pratiquer le ski à un jeune âge dans le cadre du Club de compétition de Stoneham avant d’être sélectionné par Skibec Alpin à 13 ans m’a beaucoup aidé. Bien sûr, les coûts associés à notre affiliation à Stoneham ont été financés entièrement par mes parents aussi bien pour moi que pour mon frère Sami. On ne peut pas atteindre le ski de haut niveau si on ne commence pas à un jeune âge et si on n'intègre pas des équipes et des clubs de compétition pour pouvoir skier au moins 100 à 120 jours par an. En ski alpin, les habiletés techniques et la performance du skieur s’améliorent également avec le temps, même à un âge avancé. Les skieurs hommes peuvent poursuivre leur carrière jusqu’à l’âge de 36 ans. Preuve en est l’Autrichien Mario Matt qui a gagné le slalom aux JO de Sotchi à l’âge de 35 ans.
Est-ce que vous faites la course dans votre tête avant le départ de chaque course, comme la plupart des skieurs ?Effectivement, je visualise les tracés de chaque course, notamment les différents changements de relief spécifiques au tracé, la disposition des portes associées à chaque manche et le type de neige (dure, glacée ou très molle). Cela nécessite bien sûr une étude minutieuse du tracé avant chaque course. En plus de la visualisation, d’autres aspects sont pris en considération, plus particulièrement la préparation des skis selon le type de neige (préparation de la base des skis, type de cire selon la température de la neige, les modalités de fartage des skis…), les techniques et la façon de skier selon la qualité de la neige (pluie, tracé glacé, neige molle, variations de la qualité de la piste selon les sections et tout au long de la compétition…) et le degré de visibilité (brouillard, nuages, soleil…). Étant donné que nous n’avons pas de technicien dédié à la préparation des skis lors des entraînements et des compétitions, mon frère et moi assumons le rôle de technicien des skis et du choix du matériel pour l’équipe nationale marocaine de ski basée au Canada. Le fartage des skis et leur préparation prennent beaucoup de temps. Au fil du temps et en côtoyant des techniciens chevronnés, j’ai développé de façon autodidacte des habiletés en tant que technicien de skis.
Quel est votre programme de préparation pour les Jeux olympiques de Pyeongchang, en Corée du Sud en 2018 ?Le programme spécifique de préparation aux JO 2018 n’est pas encore bien arrêté. La première ébauche est en cours d’élaboration et de validation auprès ministère de la Jeunesse et des sports (MJS), le Comité national olympique marocain (CNOM) et la Fédération royale marocaine de ski et de montagne. L’objectif est de se qualifier pour les JO pendant la période qui devrait s’étaler de juillet 2016 à janvier 2018. Notre espoir, mon frère et moi, est de nous qualifier dans la catégorie A, afin de permettre au Maroc d’avoir un quota supplémentaire. Le programme en cours de montage et de validation sera constitué de deux parties complémentaires. La première est le programme d’excellence du Rouge et Or de l’Université Laval à laquelle on va greffer le programme marocain de préparation aux JO 2018 qui comprend des stages sur neige en Europe, au Chili et en Amérique du Nord, des compétitions de qualification aux JO. Ce programme hybride doit tenir compte de nos cursus universitaires. Son atout majeur est de nous permettre d’atteindre nos objectifs, à savoir la qualification, tout en continuant à nous entraîner et à étudier dans le cadre du programme sports-études de haut niveau et diminuer significativement les coûts de préparation aux JO 2018. L’autre avantage est que tous les résultats des compétitions FIS universitaires obtenus dans le cadre du programme du Rouge et Or sont automatiquement comptabilisés par la FIS pour notre qualification aux JO 2018.
Quel est le coût de cette préparation jusqu’au JO ?La réalisation et l’atteinte des objectifs de ce programme nécessitent un budget qui doit être mis à notre disposition à l’avance pour faire les réservations nécessaires, les compétitions et les stages au moment opportun et pour l’achat du matériel à temps. Mes parents n’ont pas la capacité financière d’assumer les coûts associés aux activités de ski de préparation aux JO 2018, pour attendre, par la suite, le remboursement par le MJS et le CNOM dont la durée d’attente est trop longue. Le calendrier de virement et d’appui financier ne doit pas être en retard par rapport au calendrier des activités sportives. En ce qui concerne le financement des activités de ski de mon frère et moi, avant 2012, tous les coûts occasionnés par ce sport ont été assumés à 100% par mes parents. Après 2012 et après avoir gagné la médaille d’or et pour préparation aux Jeux de Sotchi 2014, les organisations sportives marocaines ont assumé les coûts occasionnés par les préparations à ces JO de Sotchi. Je profite également de cette occasion pour demander aux responsables marocains et à la Commission du sport de haut niveau de réactiver, de régulariser et de clarifier sous une forme contractuelle ma situation et celle de mon frère quant aux modalités de financement et d’octroi des bourses dédiées aux sportifs de haut niveau. Durant la période 2011-2015, mon frère et moi avons honoré le ski alpin marocain sur la scène nationale et internationale et nous avons respectivement raflé 39 et 34 médailles dans les catégories junior et senior dans le cadre des compétitions de la Fédération internationale de ski, soit un total de 73 podiums pour le Maroc.
Quels sont les points en particulier que vous aimeriez améliorer aux entraînements pour devenir encore plus performant ?Les principaux points que je veux réellement améliorer sur neige consistent à générer de l’impulsion de façon stable et contrôlée et optimiser davantage ma ligne de course. Ces deux points fondamentaux permettent au skieur de gagner des centièmes de secondes à chaque virage.
Sur quelle course (ou courses) en particulier rêvez-vous de briller et pourquoi ?À court terme, j’aimerais briller et m’illustrer davantage sur les circuits universitaires canadiens et américains de la Fédération internationale de ski (FIS). J’aimerais également briller sur le circuit de la Coupe continentale nord-américaine (Nor-Am) de ski de la FIS. Dans le cas du premier circuit, en plus d’être ambassadeur du ski alpin marocain, j’aimerais que mon club du Rouge et Or ski alpin de l’Université Laval gagne la bannière chez les hommes, c’est-à-dire être au premier rang du classement général à la fin des prochaines saisons de ski. Pour la Coupe continentale Nor-Am, il s’agit du circuit auquel la crème de la crème des meilleurs skieurs en Amérique du Nord, et parfois d’Europe et certains de la Coupe du monde, participe.
Quels souvenirs gardez-vous de votre sacre au JO d'Innsbruck, alors que vous n'étiez pas le favori ?Je garde d’excellents souvenirs et je suis extrêmement fier de l’exploit historique, en tant que premier champion olympique et premier médaillé d'or de l'Afrique et du monde arabe lors des premiers Jeux olympiques de la jeunesse d'hiver, qui se sont déroulés à Innsbruck en 2012, en Autriche. Des souvenirs et des moments inoubliables vont rester gravés dans ma mémoire jusqu’à la fin de mes jours. Tout d’abord, je tiens sincèrement à remercier Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour la lettre de félicitations que Sa Majesté m’a envoyée après avoir décroché la médaille d’or et également pour la décoration lors de la Fête du Trône de 2012. C’est un privilège et un honneur pour moi d’être félicité et décoré du Ouissam de la récompense nationale (Al-Moukafaâ al-wataniya) de l'ordre d'officier par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Je remercie Sa Majesté de tout mon cœur pour ses félicitations et pour ses encouragements lors de ma décoration. Pour donner à cette victoire tout son sens historique, le Musée du CIO m’a demandé de faire un don de mon matériel (casque, gants, combinaison, etc.) avec l'objectif de perpétuer le souvenir impérissable des plus grands moments de l'histoire olympique, garantir la pérennité d'un précieux héritage et offrir un outil essentiel à l'éducation de la jeunesse. Cette reconnaissance démontre que le Maroc figure non seulement parmi les nations qui ont laissé une empreinte historique aux Jeux olympiques d'été, mais également aux Jeux olympiques d'hiver. À cet égard, j’ai envoyé la plus belle pièce de mon équipement, que j’aime, qui me représente et pour laquelle je porte un attachement hors du commun, à savoir le casque que j’ai porté lors de ma participation aux JO de Sotchi 2014 en Russie. Un casque unique en son genre, puisqu'il s'agit d'une belle pièce de collection personnalisée sur laquelle on retrouve les couleurs du drapeau marocain et un dessin avec la gravure de la décoration qui m’a été décernée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI lors de la Fête du Trône en juillet 2012. Ce casque est actuellement exposé au Musée du CIO à Lausanne en Suisse.
Quel regard portez-vous sur le ski au Maroc ?Personnellement, j’ai un regard double sur le ski au Maroc qui porte à la fois sur le ski comme sport et comme activité familiale de plein air et touristique. Pour promouvoir le ski alpin au Maroc et former des athlètes de haut niveau, il faut se doter d'installations et de matériel performant pour fabriquer de la neige à des températures de -2 °C. Cela permettra aux athlètes d’avoir un nombre de jours suffisants de ski (objectif : 120 à 140 jours) afin d’améliorer leurs habiletés techniques. Il s’avère également indispensable de se doter d’un programme sports-études et de conditionnement physique (100 à 120 jours) adapté au ski alpin, afin que les jeunes puissent skier et étudier. De plus, la disponibilité de ressources financières et l’engagement d’entraîneurs de ski alpin qualifiés ayant montré leur savoir-faire lors de compétitions internationales s’avèrent indispensables pour former de jeunes skieurs de haut niveau capables de rivaliser avec les skieurs des grandes nations. Pour améliorer le niveau de ski et assurer la relève, le défi consiste à recruter et à former des skieurs marocains de haut niveau en mettant l’accent dans une première phase sur les jeunes Marocains qui habitent dans les pays nordiques et qui ont déjà montré leurs preuves, à l’image de ce qui se fait pour le football.