Entre Qatar, Brésil et Maroc, l’univers mode pluriel de Rayan Alami, fondateur d’Authentic Roz’
À l’occasion de la vitrine Fashion Art Toronto, portée par l’Année de la culture Qatar-Canada-Mexique 2026 et l’incubateur M7 de Doha, le designer Rayan Alami dévoile sa collection Third Space. Une œuvre profondément intime, nourrie par une vie passée entre le Qatar, le Brésil et le Maroc. Pour «Le Matin», ce créateur à l’identité plurielle livre une réflexion saisissante sur l’hybridité culturelle, la manière dont l’artisanat et la lumière du Maroc sculptent son imaginaire, et sa vision de la mode comme une expérience sensorielle totale, bien au-delà des podiums. La délégation de la plateforme M7 de Doha à Fashion Art Toronto (qui s’est tenue du 23 au 31 mai) comprenait également les designers Noof Al Mulla (marque LIN), Samah Sulyman (Jeu Due Denim) ainsi que la marque d’accessoires Tash & Ley. Entretien
Crédit photos: Umberto Pelizza
Nadia Ouiddar
08 Juin 2026
À 12:18
Le Matin : Vous présentez votre collection «Third Space» à Fashion Art Toronto dans le cadre du programme «Years of Culture» et de la délégation M7. Que représente cette vitrine canadienne pour le développement d’Authentic Roz’ ?
Rayan Alami : Présenter «Third Space» à Toronto constitue une étape importante dans le développement d’Authentic Roz’. Cela permet au projet de dépasser un cadre purement régional et d’observer comment cette vision peut résonner dans un environnement aussi multiculturel que Toronto. Je suis également profondément reconnaissant envers «Years of Culture» de nous offrir une plateforme internationale permettant à Authentic Roz’ de toucher un public mondial, tout en créant une précieuse opportunité d’échanger avec de nouvelles perspectives culturelles et de renforcer la présence internationale de la marque.
La collection parle beaucoup d’identité hybride, de déplacement et du fait de grandir entre plusieurs cultures. Ce sont des sujets que beaucoup de personnes vivent aujourd’hui, surtout dans une ville comme Toronto. Pour moi, cette présentation est surtout une occasion de créer de vraies connexions humaines autour de cette vision, tout en continuant à construire la présence internationale de la marque.
Pourquoi avoir choisi le titre «Third Space» ? Cet entre-deux culturel est-il pour vous une richesse, une tension, ou les deux ?
J’ai choisi le titre «Third Space» parce qu’il représente cet espace difficile à définir où plusieurs cultures, expériences et visions du monde se rencontrent et se transforment. Le titre est aussi inspiré par les écrits de Homi Bhabha, notamment cette idée d’un espace hybride où la culture n’est jamais fixe, mais toujours en mouvement.
En ayant grandi entre le Maroc, le Brésil, le Qatar, l’Espagne et différents environnements, j’ai longtemps eu cette sensation de ne jamais appartenir à un seul endroit de manière totale.
Au début, cela peut créer une forme de tension, parce qu’on cherche constamment son identité. Mais avec le temps, cela devient aussi une richesse immense. On développe une manière différente d’observer le monde, plus nuancée, plus ouverte, presque instinctivement. La collection vient précisément de cette collision entre héritage, mouvement, adaptation et transformation.
Votre identité relie le Qatar, le Maroc et le Brésil. Que vous apporte précisément le Maroc dans votre manière de penser les textures, les couleurs ou le rapport au vêtement ?
Le Maroc m’apporte énormément dans ma manière de voir la matière et la façon dont un vêtement peut porter une émotion ou une mémoire. Il y a une richesse très particulière dans les textures, les patines, l’artisanat, les murs usés, les métaux, les tapis, les cuirs, les contrastes entre brutalité et finesse. Même inconsciemment, cela influence beaucoup ma manière de construire une silhouette ou de choisir une matière.
Au niveau des couleurs aussi, je suis très inspiré par les tons terreux, l’ocre, le terracotta, les noirs profonds, les beiges sableux, mais aussi par certaines lumières très chaudes qu’on retrouve au Maroc.
Et au-delà de l’esthétique, il y a surtout un rapport très humain au vêtement. Dans beaucoup de cultures marocaines, le vêtement porte une présence, une élégance naturelle, parfois silencieuse. Ce n’est pas quelque chose de purement tendance ou consommable. Il y a une âme, une manière d’habiter le vêtement, qui m’inspire énormément dans mon travail.
Dans vos collections, les influences se croisent (Maroc, Japon, influences occidentales...). Comment évitez-vous que ce mélange reste uniquement esthétique ?
Je pense que le risque aujourd’hui est de simplement «emprunter» des références visuelles sans vraiment comprendre ce qu’elles représentent. J’essaie justement d’éviter ça. Les influences dans mon travail ne sont pas là pour créer un collage esthétique ou quelque chose d’exotique. Elles viennent de choses que j’ai réellement vécues, observées ou ressenties.
Quand j’utilise une référence marocaine, japonaise ou occidentale, ce qui m’intéresse n’est pas seulement la forme visuelle, mais la manière dont différentes cultures peuvent coexister, se confronter et créer quelque chose de nouveau. C’est plus une réflexion sur l’identité, le déplacement et l’adaptation qu’un simple exercice de style.
Au final, le vêtement devient presque le résultat d’un dialogue entre plusieurs mondes plutôt qu’une addition d’inspirations.
Vos défilés mêlent musique, performance et narration. Concevez-vous la mode comme une expérience immersive plus que comme une présentation classique ?
Oui, complètement. Pour moi, un défilé ne doit pas être seulement une succession de silhouettes qui passent sur un runway. J’essaie de créer un univers entier autour de la collection, où la musique, l’espace, la lumière, le rythme et l’émotion participent autant au message que les vêtements eux-mêmes.
La musique a une place très importante dans ma vie et dans Authentic Roz’. Elle permet de transmettre une énergie presque instinctive, quelque chose qu’on ne peut pas toujours expliquer avec des mots. La performance et la narration viennent ensuite renforcer cette immersion, pour que le public ressente réellement l’univers de la collection plutôt que de simplement le regarder.
Au final, je vois davantage la mode comme une expérience émotionnelle et sensorielle que comme une présentation classique.
Après Toronto, quelles sont les prochaines étapes pour Authentic Roz’ ? À terme, souhaitez-vous que la marque soit perçue comme internationale ou sans frontières ?
Après Toronto, l’objectif est surtout de continuer à construire un univers cohérent et durable autour d’Authentic Roz’, autant sur le plan créatif que structurel. Il y a plusieurs projets en développement, entre de nouvelles collections, des expériences plus immersives autour de la musique et de la mode, ainsi qu’un travail plus poussé sur les matières et le savoir-faire.
Je pense que la marque sera naturellement perçue comme internationale, simplement parce qu’elle est née d’un mélange de cultures, de déplacements et de différentes manières de voir le monde. Mais l’idée n’est pas de gommer les origines ou de devenir «sans identité». Au contraire, je veux que la marque continue à porter cette hybridité de manière honnête.
Donc peut-être plus «sans frontières» dans la manière de penser et de créer, mais toujours profondément connectée aux différentes cultures et expériences qui l’ont construite.
Entre le Maroc, le Brésil et le Qatar
Authentic Roz’ est née à la croisée des cultures – entre le monde arabe et l’Occident, entre héritage et projection vers l’avenir. La marque explore ce qui se produit lorsque l’identité se construit par strates plutôt que de manière unique, façonnée par ses racines tout en évoluant continuellement au contact de nouveaux environnements.
Rayan Alami a grandi au Qatar, avec des racines marocaines et brésiliennes, et a passé l’essentiel de sa vie à naviguer entre différentes cultures. Son travail naît de cette tension féconde entre l’héritage arabe, l’énergie tropicale du Brésil et l’influence de la modernité occidentale.
Cet espace intermédiaire façonne sa démarche créative. Il se traduit par un dialogue entre textures, couleurs et références issues des cultures marocaine et orientale, associées à des silhouettes plus structurées et contemporaines. À travers cette approche, le créateur interroge ce que signifie vivre entre plusieurs mondes et la manière dont l’identité se transforme et se réinvente au sein de cet espace de rencontre.