Les délégations de 119 pays venaient à peine de s'installer au
Centre national des expositions d'Abou Dhabi, ce samedi 26 septembre, que le Congrès des Nations unies pour la prévention du crime et la justice pénale adoptait déjà, par acclamation et dès sa séance d'ouverture, le texte qui donnera son nom à cette quinzième édition. La Déclaration d'Abou Dhabi, placée sous le thème «Protéger les personnes et la planète à l'ère numérique», engage les États à resserrer leur coopération face à une criminalité que l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), secrétariat du Congrès, décrit comme en mutation accélérée. Plus de 40 ministres de la Justice et, au total, plus de 5.100 participants issus des gouvernements, de l'université, de la société civile et du secteur privé ont pris part à ce rendez-vous qui s'est poursuivi jusqu'au 1er octobre.
C'est lors du segment de haut niveau que le Maroc a pris la parole. Le discours du ministre de la Justice,
Abdellatif Ouahbi, lu par l'ambassadeur du Royaume aux Émirats arabes unis, a livré l'annonce que la délégation marocaine attendait de rendre publique. « Si le crime traverse les frontières, la justice est appelée à son tour à les dépasser par la coopération et la solidarité», y lit-on, avant que le texte n'ajoute que «le Royaume du Maroc aspire à présenter sa candidature pour accueillir l'une des prochaines sessions de ce Congrès ».
Un fauteuil de vice-président et une ambition africaine
L'ambition ne vient pas de nulle part. Le discours rappelle d'emblée que le Maroc a été élu vice-président de ce 15e Congrès au titre du Groupe africain, une confiance que Rabat dit ressentir «autant comme une fierté que comme une responsabilité». Le ministre y voit le prolongement de l'engagement du Royaume, sous la conduite de S.M. le Roi Mohammed VI, envers un continent où «la sécurité, la justice et le développement sont les dimensions liées d'un destin commun».
La candidature obéit à la même logique. Selon le communiqué diffusé le jour même depuis Abou Dhabi, il s'agit de «rapprocher ce forum onusien des réalités et des priorités du continent africain» et de «faire entendre la voix de l'Afrique» face à des défis sécuritaires et de développement enchevêtrés et transfrontaliers. L'argument pèse d'autant plus que, depuis la première édition à Genève en 1955, ce rendez-vous quinquennal, central dans l'élaboration des normes internationales comme le rappelle le communiqué, n'a fait qu'une seule escale africaine, au Caire en 1995.
Pour porter cette ambition, le Royaume a dépêché toute la chaîne pénale : les secrétaires généraux du ministère de la Justice, du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (avec le président de son pôle de justice pénale) et de la présidence du Ministère public, le pôle sécuritaire, le directeur des affaires pénales, de la grâce et du suivi de la criminalité avec la présidente de l'Observatoire national de la criminalité, la directrice de l'Institut national de la justice et des professions judiciaires, l'Unité de traitement du renseignement financier et l'Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption.
Contre la fragmentation des réponses, des ponts entre conventions
Au-delà de la candidature, le Maroc est venu avec une proposition, fondée sur un constat posé sans détour : «Le crime organisé, la corruption et le terrorisme ne sont plus des phénomènes séparés ; leurs réseaux se croisent, leurs sources de financement s'entremêlent et ils tirent parfois profit des mêmes outils financiers et technologiques». D'où cette formule, reprise dans les deux communiqués officiels publiés à cette occasion : «Si les menaces se croisent, notre réponse ne doit pas rester fragmentée».
Concrètement, le Royaume invite à lancer une «dynamique onusienne» renforçant la complémentarité et la coordination entre les organes et entités des Nations unies chargés de la criminalité transnationale organisée et du terrorisme. Il s'agirait de mieux articuler la mise en œuvre de la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée avec les instruments internationaux de lutte antiterroriste, «dans le plein respect de la compétence et du mandat de chaque cadre».
Le ministre écarte toute lecture maximaliste. Il ne s'agit pas de fusionner ces instruments, insiste-t-il, mais de «bâtir entre eux des ponts plus solides» en matière d'expertise, de capacités, d'assistance technique, de coopération judiciaire et d'anticipation des menaces émergentes. Passer «de la multiplicité des mécanismes à leur complémentarité, de la coordination ponctuelle à une coopération plus régulière, et du traitement isolé de chaque menace à la compréhension des liens qui les unissent», tel est le triptyque proposé, et la Déclaration d'Abou Dhabi en serait, selon Rabat, l'occasion.
La proposition s'adosse à une pratique. Fidèle à la Vision Royale, le Maroc a fait de la coopération Sud-Sud un choix stratégique et a conclu plus de 130 conventions de coopération judiciaire, d'autres étant en négociation, tout en dotant son arsenal juridique de mécanismes modernes d'entraide internationale. Mais, prévient le discours, les nouvelles menaces imposent d'aller plus loin.
Peines alternatives, procédure pénale et Moussalaha
Si le Maroc se sent fondé à formuler pareille proposition, c'est aussi parce qu'il arrive avec un bilan. Le ministre le présente comme une «dynamique législative et institutionnelle» qui a fait de la dignité humaine «un pilier fondamental» de la politique pénale nationale : renforcement de la protection de l'enfance et des femmes et filles victimes de violence, lutte contre la traite des êtres humains, entrée en vigueur en 2025 de la loi sur les peines alternatives, nouveau Code de procédure pénale et ses garanties en matière de procès équitable, de droits des victimes, de justice restauratrice et d'humanisation de l'exécution des peines. S'y ajoutent les projets de banque nationale des empreintes génétiques et de mécanisme de gestion des biens saisis et confisqués.
Derrière ces textes, une philosophie. «La question n'est plus seulement de savoir comment combattre la criminalité, mais aussi quelle justice nous voulons bâtir pour le monde de demain», pose le discours. Une justice «qui ne se mesure pas seulement à sa capacité de punir, mais aussi à sa capacité de prévenir, de protéger les victimes, de réparer le préjudice, de réinsérer et de bâtir la confiance». La conception marocaine, poursuit le ministre, ne demande pas uniquement comment sanctionner, mais comment corriger, réparer, réinsérer et empêcher la récidive.
Face à l'extrémisme violent, cette doctrine a pris la forme d'une approche proactive et intégrée, conjuguant sécurité, prévention, réhabilitation et réinsertion. Le programme «Moussalaha», qui en est à sa vingtième promotion, a bénéficié à plus de 436 personnes depuis son lancement en 2017. «La sécurité durable ne s'obtient pas seulement en affrontant le danger, mais aussi en empêchant qu'il ne se forme», résume le texte, qui veut s'attaquer aux racines de l'extrémisme et non à ses seules conséquences.
Sur le front numérique, le Royaume rappelle avoir signé en octobre 2025 la Convention des Nations unies contre la cybercriminalité et poursuivre la modernisation de son dispositif de preuve électronique et de numérisation de la procédure pénale. Le défi, selon le ministre, est que la justice «profite de l'innovation sans perdre son humanité, et renforce la sécurité sans porter atteinte aux droits fondamentaux».
Une Déclaration qui marque un tournant depuis Kyoto
Cette préoccupation rejoint celle des documents de travail du Congrès. Le point 5 de l'ordre du jour relève que la preuve électronique, centrale pour identifier les auteurs et démontrer l'intention, se heurte aux conflits de juridiction, à la volatilité des données et au chiffrement des communications, légitime pour la vie privée, mais obstacle à l'accès licite des enquêteurs. Il plaide pour une législation procédurale conférant à ces derniers les pouvoirs nécessaires sous contrôle judiciaire, condition de l'admissibilité des preuves.
Le point 6 inventorie les maux persistants des systèmes pénaux : charges écrasantes, ressources insuffisantes, recours abusif à la détention provisoire, surpopulation carcérale dans une majorité d'États membres, récidive élevée, auxquels s'ajoutent la cybercriminalité et l'intersection croissante entre justice pénale et dérèglements climatiques. La numérisation des dossiers et des audiences y est vue comme un levier d'efficacité, à condition que l'intelligence artificielle soit rigoureusement encadrée, sans biais ni profilage.
La Déclaration elle-même pointe l'émergence du «crime en tant que service» et de la «violence en tant que service», et entend mettre la technologie au service de la justice, sous réserve d'un contrôle humain, de transparence, du respect des procédures et de la protection des données. Les États sont invités à traduire ces engagements en mesures assorties d'échéances, d'ici 2031, dans le cadre de l'initiative volontaire Pledge4Justice.
À l'ouverture, la directrice exécutive de l'ONUDC, Monica Juma, avait situé ce nouveau «tournant» depuis le Congrès de Kyoto, il y a cinq ans : plateformes détournées, monnaies numériques qui dissimulent les profits illicites, une technologie qui ne fait pas qu'accélérer la criminalité, mais en transforme la nature. «À l'heure où la confiance dans le multilatéralisme faiblit, Abou Dhabi témoigne de la force de la coopération internationale», a-t-elle lancé, appelant à prendre pour «boussole» les enfants recrutés par les gangs, les femmes victimes de violences, les personnes privées d'aide juridique et les jeunes attirés dans les réseaux d'escroquerie.
Dans un message vidéo, la vice-secrétaire générale de l'ONU, Amina Mohammed, a rappelé que «la justice ne peut pas être un privilège». Trois ateliers déclinent ces priorités, sociétés résilientes et participation des femmes, des enfants et des jeunes, égal accès à la justice, collecte des données face aux criminalités émergentes, dans une édition précédée d'un Forum de la jeunesse les 24 et 25 septembre et présentée comme la plus ouverte aux jeunes à ce jour.
Le Maroc, lui, dit ne pas voir dans la Déclaration «la fin d'un processus de négociation, mais le début d'une responsabilité collective». Il s'engage à en faire «la boussole de son action dans les années à venir», en encourageant la ratification des conventions internationales pertinentes, l'harmonisation des législations nationales, le renforcement des capacités et l'échange des bonnes pratiques. Mme Juma avait salué le texte comme un point de départ dont l'impact dépendra de sa mise en œuvre. À Abou Dhabi, Rabat a répondu en fixant une adresse pour la suite.