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Penser le Maroc "puissance" : Abdelmalek Alaoui appelle à reprendre la main sur le récit national

Pour inaugurer son programme culturel en marge du SIEL, Book Club Le Matin a accueilli Abdelmalek Alaoui autour de son ouvrage "Maroc, le défi de la puissance". Dans un échange conduit avec finesse par Mohammed Haitami, PDG du Groupe Le Matin, l’auteur a livré une réflexion dense sur la trajectoire du Royaume, entre histoire, économie, politique, diplomatie, souveraineté et enjeux sociaux. Une rencontre à forte portée symbolique, tant elle résonnait avec l’histoire du groupe fondé par Moulay Ahmed Alaoui, père de l’auteur.

05 Mai 2026 À 17:55

Pour ouvrir son programme Book Club, lancé en marge du Salon international de l’édition et du livre (SIEL), Groupe Le Matin a choisi une rencontre à la fois intellectuelle, mémorielle et profondément symbolique. Autour de Abdelmalek Alaoui, venu présenter son ouvrage «Maroc, le défi de la puissance», l’assistance réunissait un parterre de personnalités de premier plan, parmi lesquelles les ministres Nadia Fettah Alaoui, ministre de l'Économie et de finances, et Leïla Benali, ministre de la Transition énergétique et du développement durable, Chakib Benmoussa, haut-commissaire au Plan, Noureddine Boutayeb, président de la Fondation marocaine pour la promotion de l’enseignement préscolaire (FMPS), Mohamed Manchoud, Inspecteur Général des Finances du Royaume du Maroc, S.E Mme Seynabou DIAL, Ambassadrice de la République du Sénégal au Maroc, ainsi que Dr Assia Ben Salah Alaoui, mère de l’auteur, aux côtés d’autres éminentes personnalités.

La modération, assurée par Mohammed Haitami, PDG du Groupe Le Matin, a donné à cette rencontre une tonalité particulière. Loin d’un simple exercice de présentation littéraire, l’échange a été conduit comme un véritable entretien de fond, exigeant et structuré, faisant dialoguer l’histoire longue du Maroc, les ressorts de son modèle économique, la centralité du politique, les mutations de la souveraineté et les conditions d’une puissance durable. Ce choix de modération n’était pas neutre. Il inscrivait l’événement dans une continuité éditoriale et institutionnelle forte, celle d’un groupe de presse dont l’histoire reste indissociable de la figure de Moulay Ahmed Alaoui, fondateur du Groupe Le Matin et père de l’invité du jour.

Cette dimension intime et symbolique, Abdelmalek Alaoui ne l’a pas éludée. Dès ses premiers mots, il a évoqué «toute l’émotion» qui était la sienne de participer à ce grand entretien «dans une vieille maison» qu’il connaît bien et pour laquelle il garde «une affection très particulière». Le ton était donné : la rencontre ne serait pas seulement consacrée à un livre, mais à une réflexion sur le Maroc, sur la manière dont il est raconté, compris, parfois mal interprété, et sur la nécessité, pour les Marocains eux-mêmes, de reprendre la main sur leur propre récit.

La frustration comme point de départ : «la confiscation de notre narratif»

Interrogé sur la raison profonde qui l’a poussé à écrire «Maroc, le défi de la puissance», Abdelmalek Alaoui a immédiatement situé son propos sur le terrain du récit national. Le livre, explique-t-il, naît d’abord d’une frustration. Non pas une frustration personnelle, mais une irritation intellectuelle face à ce qu’il appelle «une certaine confiscation de notre narratif». Selon lui, cette confiscation prend racine dans les années 1960 et 1970, lorsque plusieurs regards extérieurs – géopoliticiens, économistes, coopérants, observateurs étrangers – commencent à produire les grilles de lecture dominantes sur le Maroc contemporain. Ces lectures, tout en ayant parfois leur valeur documentaire, auraient durablement installé dans les imaginaires un ensemble d’idées reçues. «Ceux qui ont commencé à raconter le Maroc dès les années 1960 et 70 ont fixé dans nos imaginaires un certain nombre d’idées reçues», relève-t-il, estimant que ces interprétations ont fini par peser sur la manière dont les Marocains eux-mêmes se regardent.

L’un des exemples les plus significatifs, à ses yeux, est celui du mot «Makhzen». Abdelmalek Alaoui rappelle que ce terme, largement chargé aujourd’hui de connotations politiques, a d’abord une histoire fonctionnelle et sociale. Le «makhzen», dit-il en substance, renvoie à l’idée de magasin, de lieu où l’on entrepose les ressources, notamment agricoles, auprès d’un acteur sûr, afin d’organiser la solidarité et la compensation entre les territoires. Son gardien historique est le Sultan. Autrement dit, le terme ne désigne pas, à l’origine, un appareil opaque ou une forme d’«État profond», mais un mécanisme de régulation, d’équilibre et de solidarité. C’est précisément cette dénaturation que l’auteur entend contester. Pour lui, le problème n’est pas seulement sémantique. Il touche à la souveraineté intellectuelle du pays. Qui raconte le Maroc ? Avec quels mots ? À partir de quelles archives ? De quelles références ? Et avec quels biais ? De cette interrogation découle la question centrale de l’ouvrage : «Comment nous, Marocains, pouvons-nous nous réapproprier notre récit national ?»

Cette réappropriation, insiste Abdelmalek Alaoui, ne doit pas prendre la forme d’un discours apologétique ou d’une réaction défensive. L’objectif n’est pas de substituer une propagande nationale à des biais extérieurs. Il s’agit plutôt de construire une pensée marocaine sur le Maroc, fondée sur les faits, sur la contradiction et sur la nuance. «Il est important que nous contribuions plus à un exercice qui consiste à produire de la pensée et non pas des convictions», affirme-t-il. Cette distinction est fondamentale dans son raisonnement. Les convictions, explique-t-il, peuvent être dangereuses lorsqu’elles deviennent rigides, radicales ou idéologiques. La pensée, au contraire, suppose un travail de documentation, de confrontation et de modération. Elle permet de regarder le pays avec lucidité, sans verser ni dans «un exercice de satisfaction», ni dans «une critique aveugle» dictée par une idéologie ou par un regard extérieur.
Cette exigence intellectuelle traverse toute la rencontre. Pour Abdelmalek Alaoui, la puissance ne se réduit pas à une accumulation d’infrastructures, d’indicateurs macroéconomiques ou de succès diplomatiques. Elle commence aussi par la capacité d’un pays à se penser lui-même, à produire ses propres catégories d’analyse et à raconter son histoire sans complexe, mais sans excès. Le récit national devient alors un levier stratégique. Non pas un récit figé, mais un récit travaillé, débattu, réexaminé à la lumière de l’histoire et des transformations contemporaines.

L’un des apports du livre, longuement évoqué durant l’échange, tient au choix méthodologique de l’auteur. Abdelmalek Alaoui explique avoir volontairement mobilisé de nombreuses archives anglo-saxonnes pour écrire son ouvrage. En travaillant sur des sources britanniques et américaines, notamment à travers les archives disponibles à Oxford, l'auteur dit avoir découvert des regards parfois plus équilibrés sur le Maroc. «Je me suis rendu compte qu’ils nous voyaient avec beaucoup plus de justice et beaucoup plus d’équilibre», explique-t-il, soulignant que ces observateurs ne magnifiaient pas les atouts du pays, mais ne dénaturaient pas non plus systématiquement ses fragilités.

Ce détour par d’autres archives permet aussi de replacer le Maroc dans une histoire géopolitique plus large. Comment Chatham House analysait-il le Maroc dans les années 1960 ? Comment les centres de réflexion anglo-saxons percevaient-ils ce «petit pays nord-africain», dépourvu de pétrole, situé en marge des grandes batailles énergétiques du Moyen-Orient ? Ce regard extérieur, mais moins marqué par certains réflexes hérités du protectorat, offre à l’auteur un matériau précieux pour reconstruire une trajectoire marocaine avec plus de distance et de mesure. Son ambition, précise-t-il, n’était pas d’écrire un livre d’histoire au sens académique du terme, mais un ouvrage accessible, capable de transmettre aux nouvelles générations des éléments parfois méconnus du parcours national. Un livre pour rappeler le point de départ, celui d’un Maroc indépendant fragile, contraint d’inventer son propre chemin presque sans mode d’emploi.

1955-1957 : le Maroc indépendant face au devoir d’expérimentation

Pour comprendre la trajectoire du Royaume, Abdelmalek Alaoui choisit de revenir au moment fondateur de l’indépendance. Le Maroc de 1955-1957, rappelle-t-il, est un pays profondément transformé par le protectorat, centralisé, marqué par des déséquilibres territoriaux et disposant de ressources humaines limitées. Il cite un chiffre révélateur : à l’indépendance, le pays compte très peu de cadres formés, peu d’étudiants dans le supérieur, alors qu’il doit bâtir une administration, une armée, des institutions, une économie nationale et un appareil productif.

Dans ce contexte, le Maroc indépendant se trouve face à une équation complexe. Abdelmalek Alaoui la résume en trois impératifs : le devoir d’expérimentation, le droit à l’erreur et la préservation du consensus social. Le pays doit tenter des choses, car il ne dispose pas d’un modèle clé en main. Il doit accepter de se tromper, car toute construction nationale comporte des paris incertains. Mais il doit aussi éviter que les erreurs ne rompent le consensus social ou ne déstabilisent durablement l’ensemble.

Cette grille de lecture permet à l’auteur de relire plusieurs séquences économiques du Maroc contemporain : les choix industriels, le développement du tourisme, la politique des entreprises publiques, les paris sur le phosphate, l’ajustement structurel, puis les grands chantiers d’infrastructures. L’histoire marocaine, dit-il, est contrastée. Elle comporte des réussites, des erreurs, des accélérations et des ralentissements. Mais elle est traversée par une constante : la recherche d’un équilibre entre transformation et stabilité. C’est dans ce cadre que l’auteur aborde la centralité de la monarchie. La question, formulée dans l’échange avec M. Haitami, est directe : existe-t-il une supériorité technique et structurelle de l’institution monarchique dans le cas marocain ? Abdelmalek Alaoui y répond sans ambiguïté. Pour lui, la monarchie a offert au Maroc «le meilleur système de gouvernance possible».

Son argument principal tient au temps long. Contrairement à un mandat électoral limité, l’institution monarchique permet d’inscrire l’action dans la durée. «Votre mandat, il est biologique. Ce n’est pas un mandat électoral», souligne-t-il. Cette temporalité particulière permet de porter des choix dont les effets ne sont pas immédiatement visibles, d’accepter l’incompréhension du court terme pour viser des résultats structurels à long terme. L’auteur illustre ce point par plusieurs exemples diplomatiques et économiques. Il évoque notamment la capacité du Maroc à maintenir une position de médiateur dans des dossiers complexes, parfois au prix de tensions immédiates, mais avec une vision inscrite dans la durée. Cette aptitude à tenir une ligne, malgré les pressions et les incompréhensions, constitue selon lui l’un des traits distinctifs du modèle marocain.

Le Sahara marocain : une souveraineté consolidée par la patience stratégique

Le dossier du Sahara marocain occupe une place à part dans l’ouvrage, comme dans la rencontre. Abdelmalek Alaoui explique avoir choisi de lui consacrer un chapitre spécifique afin d’en proposer une lecture globale. À ses yeux, ce dossier illustre de manière particulièrement forte la capacité du Maroc à tenir une ligne stratégique sur le temps long. L’auteur insiste sur la double dimension du Roi, à la fois leader spirituel et temporel, qui permet de maintenir une position exigeante dans des rapports de force parfois très difficiles. Face à de grandes puissances, ou à des partenaires historiques dont les positions peuvent être fluctuantes, la tentation pourrait être de céder ou de chercher un compromis rapide. Or, selon lui, le Maroc a fait le choix de la constance. Il évoque notamment les évolutions au Conseil de sécurité autour du plan d’autonomie, présentées comme un succès diplomatique majeur. «Combien d’entre vous pouvaient s’attendre à cette décision ?», lance-t-il à la salle, soulignant que peu d’observateurs auraient parié sur une telle évolution quelques années auparavant. Ce passage révèle aussi, selon lui, un trait marocain : une forme de timidité à faire la pédagogie de ses succès. «Il ne faut pas confondre la modestie avec la timidité», insiste-t-il.

Tanger Med, infrastructures, industrie : la puissance comme construction patiente

La discussion s’est ensuite déplacée vers les grands projets structurants qui ont transformé le visage économique du Maroc. Tanger Med, les infrastructures, la politique industrielle, le déploiement africain : autant d’éléments qui ne doivent pas être lus comme des projets isolés, mais comme les pièces d’un puzzle stratégique. Abdelmalek Alaoui reconnaît qu’il serait excessif de prétendre qu’un plan d’ensemble totalement préétabli aurait guidé chaque décision. Mais il souligne que certains choix se sont renforcés mutuellement. Tanger Med n’aurait pas connu le même essor sans l’émergence de l’écosystème automobile. L’investissement public massif dans les infrastructures, notamment entre 2000 et 2007, a préparé une nouvelle phase d’ouverture à l’investissement direct étranger. Le Maroc, explique-t-il, a d’abord dû se mettre à niveau, puis capter les opportunités offertes par la mondialisation.

La formule qu’il mobilise résume cette dynamique : il y a des périodes où rien ne semble bouger, puis des moments où l’histoire s’accélère. «La force du Roi du Maroc, c’est de pouvoir saisir les opportunités pour lesquelles il faut catalyser et avancer», affirme-t-il. La puissance, dans cette lecture, n’est donc pas un statut proclamé. Elle est une construction patiente, faite d’infrastructures, d’arbitrages, de continuité et de capacité à saisir le moment opportun.

Les disparités territoriales, défi central de la puissance

Mais l’auteur refuse de réduire la puissance à ses dimensions diplomatique, infrastructurelle ou économique. La question des disparités territoriales s’impose, selon lui, comme l’un des défis majeurs du Maroc à ce stade de son cheminement. Il salue la lucidité du diagnostic porté par les travaux récents de l’État et par le nouveau modèle de développement, tout en soulignant l’urgence du sujet. Pour l'invité, les écarts sociaux et territoriaux sont devenus d’autant plus difficiles à accepter que «rien ne peut plus se cacher». Les Marocains qui vivent dans des territoires moins favorisés voient, à travers les médias, les réseaux sociaux et les smartphones, les standards de vie auxquels accèdent d’autres catégories de la population. Le problème n’est donc plus seulement celui de l’égalité juridique, mais celui de l’équité réelle. «L’égalité ne veut rien dire si vous n’avez pas accès au capital, à l’éducation, au savoir, à la culture, à la mondialisation», explique-t-il en substance. Le défi est donc de redonner une égalité des opportunités, de mieux partager les fruits de la croissance et de repenser la solidarité nationale. Cela suppose, dit-il, d’assumer la redistribution, y compris lorsqu’elle remet en cause certains avantages acquis. L’auteur insiste aussi sur la valeur travail. Il estime que le Maroc doit mieux faire la pédagogie du travail comme source de richesse, dans un contexte où certaines formes d’enrichissement rapide, notamment liées au foncier, ont pu brouiller les repères sociaux. Une puissance durable ne peut se construire sans justice territoriale, sans mobilité sociale et sans restauration de la valeur de l’effort.

Un autre moment fort de la rencontre a porté sur la traduction des grandes orientations stratégiques en résultats concrets pour les citoyens. M. Haitami a interrogé l’auteur sur ce chaînon délicat entre la vision Royale, claire et ambitieuse, et l’exécution gouvernementale, administrative et territoriale. Où se situe le point de friction ? La réponse de Abdelmalek Alaoui est nette : il se situe d’abord dans le champ politique. «Les élites marocaines ont abandonné le combat le plus essentiel, celui de réinvestir le champ public», affirme-t-il. Pour lui, le problème ne peut pas être imputé uniquement aux partis, au gouvernement ou à l’administration. Il relève aussi d’un désengagement collectif. Une partie des élites regarde la politique de loin, critique l’exécution, déplore la faiblesse de l’offre politique, mais refuse de s’y investir.
Cette attitude produit un cercle vicieux. Moins les profils qualifiés s’engagent, plus le champ politique s’appauvrit ; plus il s’appauvrit, plus il suscite le rejet. «On ne peut pas juste regarder du balcon et dire : pourquoi est-ce qu’ils ne font pas les bons arbitrages ?» résume-t-il. Il appelle donc à un réinvestissement du politique, du monde des idées et du champ culturel, car, insiste-t-il, «tout part de la culture». Cette critique s’étend aux partis politiques, sommés de se réinventer. Abdelmalek Alaoui regrette la faiblesse des programmes, la pauvreté du débat public et le déplacement du combat des idées vers les formats courts et les logiques de visibilité immédiate. Il déplore une vie politique qui, au lieu de produire des arbitrages courageux et des vérités parfois difficiles à entendre, se contente souvent de slogans génériques. Or pour lui, la puissance exige une démocratie d’idées, une capacité de débat, de confrontation et de pédagogie.

Souveraineté technologique : ne pas confondre ambition et illusion

La rencontre a également abordé les nouvelles dépendances industrielles et technologiques, notamment dans le domaine du numérique et de l’intelligence artificielle. Sur ce point, Abdelmalek Alaoui adopte une position volontairement lucide. Il met en garde contre l’usage inflationniste du mot souveraineté, devenu selon lui omniprésent dans le discours public : souveraineté médicale, industrielle, digitale, alimentaire, énergétique. Cette inflation du terme peut conduire à des illusions. Sur le numérique, l’auteur rappelle que même les Européens, pourtant mieux dotés que le Maroc en capitaux, en entreprises et en ressources technologiques, peinent à construire une véritable souveraineté face aux géants américains et chinois. Il souligne, avec ironie, la contradiction consistant à parler de souveraineté digitale tout en utilisant des adresses électroniques hébergées par des plateformes étrangères.

Sur l’intelligence artificielle, son propos est encore plus direct. Il alerte sur le risque de livrer des données stratégiques à des outils contrôlés par de grands acteurs internationaux. Une entreprise qui utilise ces outils pour analyser ses bilans, ses concurrents ou ses projets peut, sans s’en rendre compte, exposer des informations sensibles. Mais il refuse aussi les discours irréalistes : le Maroc ne dispose pas aujourd’hui, selon lui, des moyens technologiques, financiers et humains pour bâtir une intelligence artificielle souveraine complète à court terme. La souveraineté doit donc être hiérarchisée. Le Royaume a consolidé sa souveraineté sur des dossiers existentiels, au premier rang desquels le Sahara marocain. Il a également renforcé sa capacité de projection diplomatique et stratégique. Mais sur d’autres terrains, il doit avancer avec pragmatisme, lucidité et humilité.

Puissance et humain : concilier le cœur et la raison

Lors des échanges avec la salle, une question a permis de déplacer le débat vers l’humain : que vaut la puissance si elle laisse de côté les citoyens ? Abdelmalek Alaoui refuse d’opposer puissance macroéconomique et dignité humaine. Pour lui, l’une ne peut aller sans l’autre. «Comment est-ce qu’on peut traiter l’humain si votre cadre macroéconomique ne fonctionne pas ?» répond-il. Sans croissance, sans investissement, sans emploi, sans accès aux biens culturels, immatériels et matériels, il est impossible de garantir une vie digne. Mais inversement, une puissance qui ne produirait pas de prospérité partagée manquerait son objectif. Le défi est donc de construire un cadre capable de «concilier le cœur et la raison». Dans cette perspective, il évoque la généralisation de la protection sociale, les aides sociales directes et la nécessité de mieux cibler les politiques publiques. La puissance n’est pas seulement la capacité de peser à l’extérieur. Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à protéger, inclure, redistribuer et répondre aux attentes croissantes de sa population.

Quand l’histoire du «Matin» rejoint le récit national

La rencontre a aussi été marquée par un retour sur un moment clé de l’histoire de la presse marocaine, raconté par Abdelmalek Alaoui comme un épisode à la fois familial et profondément politique. À travers cette séquence, c’est toute la question de la réappropriation des instruments du récit national qui ressurgit. L’auteur évoque ainsi la période où l’État décide de reprendre la main sur la communication, dans un contexte où plusieurs titres majeurs de la presse marocaine restent encore contrôlés par des intérêts étrangers. Parmi eux, «Le Petit Marocain» et «La Vigie marocaine», détenus par l’entrepreneur français Yves Mas. C’est dans ce cadre qu’intervient la rencontre entre ce dernier et Feu Moulay Ahmed Alaoui, chargé de piloter la reprise. L’échange, devenu emblématique, se conclut par une formule restée dans les archives : «Monsieur Mas, le Petit, on vous le laisse, le Marocain, on le reprend.»

Au-delà de la formule, cette phrase condense un moment de bascule. Elle symbolise la volonté du Maroc indépendant de reprendre le contrôle de ses outils d’information, et donc de son propre récit. Dans le prolongement de cette reprise naîtra le groupe Maroc Soir, futur éditeur de «Le Matin du Sahara». En la racontant, Abdelmalek Alaoui ne se contente pas d’un souvenir. Il inscrit cette scène dans une continuité : celle d’un combat toujours actuel pour produire une pensée marocaine sur le Maroc. Car, comme il l’a rappelé tout au long de la rencontre, «se réapproprier notre récit national» commence aussi par la maîtrise de ceux qui le portent.

«Book Club Le Matin» comme espace de reconquête intellectuelle

Au terme de cette rencontre, une idée s’impose : «Book Club Le Matin» ne se veut pas seulement un rendez-vous littéraire. À travers cette première séquence, il se positionne comme un espace de débat intellectuel, de circulation des idées et de réflexion sur les grandes transformations du pays. Le choix de Abdelmalek Alaoui pour inaugurer ce programme n’a rien d’anodin. Il permet de relier l’histoire du groupe, l’héritage de son fondateur, la parole d’un auteur et les interrogations stratégiques du Maroc contemporain. Dans «Maroc, le défi de la puissance», Abdelmalek Alaoui ne livre ni un réquisitoire ni un éloge. Il propose une lecture exigeante d’un pays qui a beaucoup construit, qui a consolidé des acquis majeurs, mais qui reste confronté à des défis décisifs : produire sa pensée, réduire ses fractures, renforcer son débat politique, hiérarchiser ses souverainetés et transformer ses succès en prospérité partagée. La phrase de conclusion de l’auteur résume l’esprit de cette démarche : «Je crois profondément que le Maroc peut réussir.» Mais cette réussite, suggère-t-il, ne dépend pas seulement des institutions ou des grands projets. Elle suppose un effort collectif de lucidité, d’engagement et de réappropriation. Car, au fond, le défi de la puissance est aussi un défi de récit : celui d’un pays appelé à se raconter lui-même, avec ses fragilités, ses paris, ses réussites et ses chemins encore à choisir.

Biographie de l'auteur

Abdelmalek Alaoui est économiste, auteur de nombreux ouvrages dont plusieurs de best-sellers, et CEO-fondateur de GUEPARD GROUP, société de conseil en stratégie, ainsi qu’éditorialiste du journal économique français «La Tribune». Diplômé de Science Po Paris, titulaire d’un MBA de HEC Paris et d’un troisième cycle de l’École de guerre économique, M. Alaoui est un spécialiste reconnu du développement économique en Afrique et des stratégies de croissance. Il a conseillé à ce titre quelques-unes des plus importantes capitalisations boursières d’Afrique, ainsi que de nombreux gouvernements lors d’une carrière de plus de seize ans dans le conseil en stratégie.

Son ouvrage «Le Temps du Maroc» est le livre le plus vendu au Maroc en 2021 et son livre précédent «Le Temps du Continent» a obtenu en 2018 le Prix Turgot du livre d’économie francophone de l’année. Au niveau de ses engagements associatifs, M. Alaoui est président du think tank Institut marocain d’intelligence stratégique (www.imis.ma). Depuis 2015, il fait partie des Young Global Leaders du Forum de Davos et, depuis fin 2020, il est membre de la task force sur le digital au sein de la Fondation Afrique-Europe.

«Maroc, le défi de la puissance» : le récit d’une trajectoire singulière

Dans Maroc, le défi de la puissance, Abdelmalek Alaoui propose une lecture ambitieuse et nuancée de l’évolution du Royaume depuis l’indépendance. Loin des approches caricaturales, l’ouvrage retrace «la construction patiente de l’État», marquée à la fois par des phases de doute, des choix économiques structurants et une insertion progressive dans l’économie mondialisée. Du Maroc de 1955, encore fragile, au pays engagé dans une accélération industrielle et une projection internationale affirmée sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’auteur met en lumière une trajectoire singulière, faite d’équilibres et de tensions. Un chemin qui refuse «les révolutions de façade comme l’immobilisme rassurant», pour privilégier une transformation progressive.

Le livre, édité par «Le cherche midi», insiste sur les contrastes qui traversent le pays : «ni idéalisé ni caricaturé», le Maroc y apparaît «à la fois puissant et vulnérable, ambitieux et prudent». Une dualité assumée, qui reflète les défis d’un État en mutation dans un monde en recomposition. Car l’enjeu est bien là : dans un contexte global marqué par des mutations géopolitiques, énergétiques et technologiques rapides, la question posée par l’auteur est centrale : le Maroc peut-il transformer sa trajectoire historique en une puissance durable ?
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