«Le ciel n'est plus la limite.» La formule, lancée par la journaliste Khadija Ihssane sur les ondes de Medi1TV, a trouvé sa réplique immédiate dans la bouche du sous-secrétaire d'État américain
Christopher Landau : «Space is the limit.» Une saillie qui résume, en deux phrases, le sens de la séquence diplomatique tenue cette semaine dans la capitale. Mercredi 29 avril, en présence du diplomate américain et de l'ambassadeur
Duke Buchan III,
Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, a apposé la signature du Royaume sur les
Accords d'Artemis. M. Landeau a précisé au micro du Medi1 qu’il attendait désormais «une coopération approfondie entre le
Maroc et les
États-Unis, non seulement sur Terre, non seulement dans le ciel, mais jusque dans l'espace». Au-delà du symbole, la cérémonie elle-même fait événement : c'est la première fois, sur le continent africain, qu'une telle signature se déroule dans la capitale du pays adhérent. Le Nigeria, le Rwanda, l'Angola et le Sénégal avaient, eux, paraphé le document au siège de la NASA à Washington. Avec Rabat, le club africain passe à cinq pays, un mouvement qui s'inscrit dans une dynamique d'élargissement plus large : Portugal, Lettonie, Oman et Jordanie ont également rejoint les Accords au cours du seul mois d'avril 2026.
Un cadre, treize principes, un passeport pour l'orbite
Lancés le 13 octobre 2020 par huit pays fondateurs, à savoir les États-Unis, l’Australie, le Canada, l’Italie, le Japon, le Luxembourg, les Émirats arabes unis et le Royaume-Uni, les Accords d'Artemis tirent leur nom du programme phare de la NASA, dont la mission Artemis II vient, le 1er avril dernier, de réussir le premier vol habité autour de la Lune depuis 1972. L'alunissage proprement dit, baptisé Artemis III, est annoncé pour la fin 2027. À plus long terme se dessinent une station orbitale lunaire, la Gateway, l'extraction de ressources sur le sol sélène, et l'horizon martien des années 2030.
Distincts du programme spatial à proprement parler, les Accords sont l'instrument politique qui en pose les règles du jeu. Treize principes : exploration pacifique, transparence, interopérabilité des équipements, assistance d'urgence aux astronautes, partage public des données scientifiques, préservation des sites Apollo, exploitation responsable des ressources lunaires, atténuation des débris orbitaux, adossés au Traité de l'espace de 1967, texte fondateur du droit spatial. Non contraignants au sens strict, ils sont devenus, en cinq ans, le passeport informel de toute coopération sérieuse avec la NASA et l'architecture occidentale autour de laquelle se redessine la gouvernance de l'espace. Pour le Maroc, leur signature ouvre concrètement quatre chantiers.
Missions et charges utiles : la porte d'entrée scientifique
Le premier chantier est celui des missions communes. Les pays signataires des Accords disposent d'un accès facilité aux dispositifs d'embarquement de charges utiles, les payloads, sur les missions de la NASA et de ses partenaires. Concrètement, un instrument scientifique conçu au Maroc, qu'il s'agisse d'un capteur, d'une expérience biologique ou d'un module d'analyse des poussières lunaires, peut désormais candidater pour voyager à bord de landers américains, japonais ou européens. C'est par cette porte qu'est entré l'Émirat de Dubaï avec le rover Rashid, déposé sur la Lune via un atterrisseur japonais en 2023. C'est aussi par cette porte que le Luxembourg, l'Italie ou les Émirats arabes unis négocient leur participation à la station Gateway.
À cette première brèche s'ajoute la coopération scientifique de plein exercice. Lors de l'annonce du 30 avril, Jared Isaacman, administrateur de la NASA, a tenu à rappeler que les liens techniques entre Rabat et son agence remontaient à 1962. Soixante-quatre ans plus tard, le cadre se formalise : programmes d'échange de chercheurs, accès aux bases de données ouvertes de la NASA, du Earth Observing System aux archives planétaires, ateliers thématiques sur les ressources spatiales, le climat ou la cartographie de précision. Pour le Centre Royal de télédétection spatiale et pour le Centre régional africain des sciences et technologies de l'espace en langue française, tous deux installés à Rabat, c'est une voie d'élargissement directe vers l'écosystème américain.
Une industrie aéronautique mûre, prête à monter d'un cran
Le deuxième chantier est industriel. Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a bâti une industrie aéronautique parmi les plus dynamiques d'Afrique. Tanger, Casablanca et Nouaceur abritent désormais plus de 140 entreprises telles que Boeing, Safran, Stelia, Le Piston Français, Hexcel... qui emploient plus de 20.000 personnes et exportent annuellement pour près de 2,2 milliards de dollars. La filière a fait ses preuves sur les composants critiques : pièces moteurs, câblages embarqués, structures composites. Le passage au spatial est, sur le papier, à portée de main. Les Accords d'Artemis ouvrent ce passage de plusieurs manières. D'abord par l'incitation aux co-investissements : un pays signataire signale, aux yeux des grands intégrateurs américains, Lockheed Martin, Northrop Grumman, Boeing, qu'il s'inscrit dans l'environnement réglementaire et politique d'Artemis. Ensuite par la sous-traitance : les programmes spatiaux fonctionnent par cascades de fournisseurs, et l'admission au cercle Artemis place le Maroc dans le viseur de ces chaînes. Enfin, par la perspective d'une économie domestique des nano-satellites, secteur dont les coûts d'entrée sont aujourd'hui suffisamment bas pour qu'une startup casablancaise puisse y prétendre – à l'image du Sénégal, dont le premier nano-satellite Gaindesat-1A a été mis en orbite en août 2024.
À cet horizon industriel s'ajoute un projet plus structurel. Discuté depuis 2021 sur le modèle émirati, le projet d'une Agence spatiale marocaine de plein exercice, distincte du Centre Royal de télédétection spatiale, attend toujours son décret de création. La signature du 29 avril pourrait en accélérer la formalisation : les Accords supposent en effet un interlocuteur national identifié, capable de porter les engagements internationaux, de coordonner les acteurs publics et privés, et de représenter le pays dans les instances de gouvernance d'Artemis. Le Centre Royal de télédétection spatiale, qui tient lieu d'agence depuis 1989 et a piloté la mise en orbite des satellites Mohammed VI-A et VI-B, dispose des compétences. Une montée en grade institutionnelle achèverait l'édifice.
Eau, agriculture, sécurité : l'économie de la donnée spatiale
Le troisième chantier est sans doute le plus immédiatement tangible pour le Marocain ordinaire : celui de la donnée spatiale appliquée. À quelques kilomètres de l'aéroport de Rabat-Salé, la salle d'opérations des satellites Mohammed VI-A et VI-B, lancés depuis Kourou en novembre 2017 et novembre 2018 par le consortium franco-italien Thales Alenia Space-Airbus Defence and Space, balaye chaque année 250.000 kilomètres carrés du territoire national. Résolution panchromatique de 70 centimètres, environ cinq cents prises de vue quotidiennes : ces images alimentent l'agriculture, le cadastre, la sécurité des frontières et le suivi de la sécheresse. L'enjeu est vital. La disponibilité hydrique par habitant au Maroc est tombée à 600 mètres cubes par an, sous le seuil international de stress fixé à 1.000 mètres cubes. La plateforme IRRISAT-Maroc, hébergée par le CRTS, exploite déjà les données satellitaires pour piloter l'irrigation dans les périmètres du Gharb et du Haouz. Les Accords d'Artemis ouvrent l'accès complémentaire aux constellations américaines d'observation de la Terre, Landsat, MODIS, VIIRS, et bientôt les futurs systèmes hyperspectraux financés par la NASA. Pour les Offices régionaux de mise en valeur agricole, pour les Agences de bassin hydraulique, pour l'Institut national de recherche agronomique, c'est une couche supplémentaire de précision, de fréquence et d'historique.
À cette première application s'ajoutent la lutte contre la désertification, la cartographie des aléas sismiques, la surveillance du littoral, la gestion forestière, la prévention des incendies, l'analyse urbaine, autant de domaines où la donnée spatiale, croisée avec l'intelligence artificielle, structure désormais les politiques publiques. Une nouvelle génération de satellites marocains, commandée fin 2023 à Israel Aerospace Industries pour près d'un milliard de dollars, doit affiner la résolution nationale à 40 centimètres et entrer en service à l'horizon 2028. L'écosystème Artemis vient s'y additionner, non s'y substituer.
Former la génération de l'orbite
Reste le quatrième chantier, transversal aux trois autres : celui des compétences. Le Maroc forme aujourd'hui plusieurs centaines d'ingénieurs aérospatiaux par an, dans un réseau qui inclut l'École Mohammadia d'ingénieurs, l'Institut national des postes et télécommunications, l'École Hassania des travaux publics, l'École nationale supérieure d'arts et métiers, et plus récemment l'Université Mohammed VI Polytechnique de Benguérir. À Rabat, le Centre régional africain des sciences et technologies de l'espace en langue française accueille chaque année une cinquantaine d'étudiants venus d'une dizaine de pays africains. Les Accords ouvrent à ce vivier des perspectives nouvelles : programmes d'échange avec les universités américaines, bourses de stage à la NASA, accès aux summer schools de l'International Space University, participation à des consortia de recherche internationaux. Sur le modèle émirati, quatre astronautes formés en moins de dix ans, dont l'un, Sultan Al Neyadi, a passé six mois à bord de la Station spatiale internationale en 2023, l'horizon n'est plus inaccessible. Il appelle, en revanche, une stratégie nationale formalisée. L'enjeu, désormais, est affaire de mesure. Les Accords d'Artemis ne garantissent ni transfert automatique de technologie, ni place dans les missions habitées, ni financement direct des projets nationaux. Ils ouvrent un cadre, à condition d'être actionnés. Les Émirats arabes unis, signataires fondateurs en 2020, en ont fait un accélérateur tangible : sonde Hope en orbite martienne dès février 2021, rover Rashid sur la Lune, module airlock destiné à la station Gateway, astronautes envoyés vers la Station spatiale internationale.
À une échelle plus modeste, le Rwanda et le Nigeria ont bâti, depuis leur signature de 2022, des écosystèmes attirant des opérateurs comme E-Space ou Atlas Space Corporation. Au Maroc, où l'industrie aéronautique a fait de Tanger et Casablanca des plateformes régionales reconnues, où le tissu universitaire s'enrichit chaque année de nouvelles filières d'ingénierie, où le Centre Royal de télédétection spatiale fête en cette année 2026 ses trente-six ans d'existence, «Le Maroc n'est pas seulement un îlot de stabilité dans une région turbulente, mais aussi un exportateur de stabilité», résumait Christopher Landau au micro de Medi 1 TV. «Space is the limit». La formule, derrière son trait d'esprit, dessine désormais un calendrier, celui d'un Royaume attendu sur la mise en œuvre de ce chantier spatial.