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Attractivité territoriale : face aux limites du modèle actuel, un nouveau paradigme en gestation

Le ministère de l'Aménagement du territoire a dévoilé, lundi 20 avril à Casablanca, la troisième phase d'une étude nationale visant à renforcer l'attractivité territoriale du Royaume à l'horizon 2035. Au terme de deux années d'analyse, la conclusion est sans ambiguïté : le modèle de concentration économique sur trois grands pôles a atteint ses limites. L'attractivité n'est plus seulement création d'emplois. Elle englobe qualité de vie, stabilité démographique, rétention des populations. Mais tandis que le gouvernement affiche une vision structurée, avec huit profils territoriaux identifiés et des orientations adaptées à chaque région, le terrain fait entendre une autre voix. Industriels, architectes et gestionnaires locaux posent des questions qui vont au cœur de la mise en œuvre : comment assurer la mobilité des zones industrielles saturées ? Comment régulariser les quartiers périphériques dégradés ? Comment intégrer réellement le potentiel agricole à l'économie urbaine ?

21 Avril 2026 À 19:19

La ville de Casablanca a abrité, lundi, un atelier régional qui cristallisait plus qu'un simple exercice d'élaboration stratégique. Représentants de départements ministériel, directeurs régionaux, représentants du secteur privé, experts internationaux, journalistes : cette convergence signalait l'enjeu. Le ministère de l'Aménagement du territoire national, de l'urbanisme, de l'habitat et de la politique de la ville a présenté à cette occasion le fruit de trois phases de travail consécutives. État des lieux en première année. Diagnostic approfondi en deuxième. Et pour cette troisième phase, la traduction en vision prospective et orientations stratégiques.

L'étude revêtait un caractère inédit. Non par sa seule envergure, mais par la réorientation qu'elle amorçait : reconnaître que le Maroc ne peut plus fonctionner comme une mécanique d'attraction vers trois métropoles phares. Casablanca, Rabat, Marrakech concentraient l'essentiel des investissements, des talents, des opportunités. Le reste du territoire demeurait en retrait ou en vulnérabilité. Cette asymétrie structurelle, l'étude la nommait enfin clairement.

Ahmed El Hamidi, secrétaire général chargé des Affaires régionales auprès de la wilaya de Casablanca-Settat, a été clair lors de son allocution d'ouverture. «Cette étude vise avant tout à doter les acteurs régionaux et locaux d'un cadre de référence commun, fondé sur des indicateurs pertinents et une vision partagée des dynamiques territoriales. L'objectif est clair : renforcer la qualité de la prise de décision au niveau territorial». Mais il a ajouté quelque chose de plus frappant encore : la nécessité de stratégies volontaristes, d'une approche intégrée et participative impliquant l'État, les collectivités territoriales, le secteur privé et la société civile. Ce dernier point, participatif, a justement posé les bases de ce qui allait suivre dans les débats de l'atelier.

Une ambition ministérielle enfin systématisée

La directrice du département de l’Aménagement du territoire national, Latifa Nehnahi, responsable du dossier à l'échelon national, a résumé le changement de paradigme lors de sa présentation. «Une politique qui ne se renouvelle pas ne peut pas répondre aux transformations, a-t-elle affirmé. Chaque territoire doit se développer en fonction de ses propres potentialités, de ses capacités, de ses spécificités». C'était plus qu'un simple slogan. Cela revenait à invalider trente ans de planification centralisée pensée dans une logique de pôles d'excellence. La directrice l'a souligné avec insistance : «Aujourd'hui, même la notion d'attractivité territoriale évolue. Il ne s'agit plus seulement de créer de l'activité ou de l'emploi. Il s'agit aussi d'améliorer la qualité de vie. De faire en sorte que les citoyens puissent rester dans leurs territoires, s'y projeter, y vivre dignement».

Cette redéfinition comportait une charge politique implicite. Pendant des années, les élites gouvernementales avaient mesuré le succès d'une région par son PIB, ses taux de création d'entreprises, ses investissements directs étrangers. Le confort de résidence, la sécurité, la permanence des familles figuraient à peine dans les comptabilités officielles. Or la nouvelle approche met cela au cœur. L'attractivité résidentielle est désormais un pilier, au même titre que l'attractivité productive.

La méthodologie déployée par le bureau d'études en charge de la mission a construit un indice composite fondé sur trois dimensions : l'attractivité productive, l'attractivité résidentielle, l'attractivité temporaire liée au tourisme et au commerce. À partir de là, les chercheurs ont élaboré huit profils territoriaux : quatre profils ruraux, territoires de répulsivité, vulnérables, noyaux de résilience rurale ou centres périphériques confirmés, et quatre profils urbains allant des centres sous pression aux territoires sur-sollicités, en passant par les noyaux de résilience urbaine et les centres saturés ou en crise.

Mohamed Aabid, inspecteur régional de l'Urbanisme, a détaillé ce qui en découlait à son échelon. «La prospective n'est pas un exercice théorique, a-il insisté. C'est un outil essentiel pour orienter le développement territorial. Elle permet d'anticiper les évolutions, de mieux comprendre les transformations en cours et de construire des politiques adaptées». Jusque-là, tout était cohérent. Tous les protagonistes publics au-dessus de la mêlée des enjeux immédiats semblaient alignés sur le diagnostic et la stratégie. Mais c'est lorsqu'on descendait du niveau national au cas d'espèce que la vision prospective rencontrait la réalité crue.

Casablanca révèle les fractures non résolues

Casablanca-Settat n'est pas une région comme les autres. Elle est, l'étude le reconnaît, la locomotive nationale, un pôle stratégique à l'échelle mondiale. Mais cette puissance a un revers. La région fonctionne selon trois logiques économiques très distinctes : un centre de services financiers, un arc industriel intermédiaire, des zones agro-industrielles vers Settat. Et ces trois blocs restaient largement disjoints. La cartographie territoriale dressée par les chercheurs en révèle la complexité. Trois dynamiques majeures caractérisent le territoire. D'abord, un cœur métropolitain très attractif, concentrant emplois, services et infrastructures. Ensuite, des périphéries en forte expansion démographique, mais gravement sous-équipées en mobilité, services publics et infrastructures. Enfin, des espaces ruraux proches ou éloignés en situation de vulnérabilité croissante, vidés progressivement de leurs populations.

Ce triptyque explique pourquoi, dans la même région, on trouve à la fois l'une des plus hautes concentrations de richesse du Maroc et l'une de ses plus hautes concentrations de précarité. Un cœur riche, des périphéries appauvries, des campagnes abandonnées. Le diagnostic de l'étude n'esquive pas ce constat. La région présente effectivement une forte attractivité globale, mais aussi des tensions importantes liées à la saturation foncière, à la pression immobilière et à la congestion. Et pour chacun de ces trois ensembles, l'étude propose une réponse différenciée. Pour les centres saturés, de la requalification urbaine, l'amélioration du cadre de vie, la diversification fonctionnelle. Pour les périphéries expansives, une croissance maîtrisée avec réserves foncières, zones d'activité, anticipation des besoins en équipements publics. Pour les espaces ruraux vulnérables, une logique d'intégration avec les pôles urbains voisins, développement d'équipements de base, appui à l'agriculture familiale. Le document est d'une rigueur et d'une cohérence admirables sur le papier. Mais c'est là que le terrain fait irruption avec ses questions concrètes.

Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, «Le pouvoir du détail dans la gouvernance des collectivités territoriales au Maroc : l’humain, la méthode et l’impact citoyen», Ahmed Jazouli souhaite mettre en lumière un élément trop souvent négligé dans l’action publique : le détail. Non pas comme un aspect secondaire «où se cache le diable» et qu’il faudrait éviter, mais au contraire comme une réalité qu’il convient de révéler, d’assumer et d’examiner avec toute l’attention nécessaire, en le considérant comme le fil conducteur reliant l’intention politique à l’impact réel sur la vie des citoyennes et citoyens. Selon cet expert et consultant international, le point de départ est simple : les politiques publiques échouent rarement par manque d’idées, mais bien par insuffisance de conception, de pilotage et de mise en œuvre. «Gouverner ne consiste pas uniquement à définir des orientations stratégiques, mais à maîtriser l’ensemble du cheminement qui va de l’idéation d’un projet jusqu’à la production d’un impact visible, mesurable et partageable. L’impact citoyen constitue la finalité ultime de toute action publique» insiste-t-il. Partant de là, l’auteur, déploie dans son ouvrage une méthode conçue spécifiquement pour les phases de conception des politiques publiques, de manière à conduire à une mise en œuvre efficace aboutissant à un impact tangible. Il illustre son approche par des exemples comme la lutte contre la pauvreté ou la promotion de l’investissement. Ahmed Jazouli est un expert en gouvernance et en politiques publiques, fort de plus de 20 années d’expérience aux niveaux national et international. Il a exercé en qualité de consultant, chef d’équipe d’experts et directeur de programmes au Maroc et à l’étranger, en accompagnant des réformes et des initiatives stratégiques dans le domaine de la gouvernance. Pour lui, ce livre se veut une contribution à la réflexion sur la performance de l’action publique au niveau territorial. L’actualité et l’opportunité de cet ouvrage n’est pas à prouver au moment où le Maroc prépare les échéances électorales du 23 septembre 2026.

Les défis du terrain posent des questions concrètes

Hakim Marrakchi, vice-président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et membre de commissions stratégiques, apporte le regard des industriels. Et ce qu'il expose change la tonalité de l'atelier. «L'outil qui nous a été présenté est remarquable, a-il commencé. Mais il ne traduit pas quelque chose que nous vivons quotidiennement : la réalité vécue par les entreprises.» Il a alors énuméré les pathologies concrètes. D'abord, la mobilité. Casablanca est bien le cœur industriel du Maroc, concentrant des dizaines de milliers d'emplois dans des zones spécialisées. Or ces zones ne sont souvent desservies par aucun transport public structuré. Résultat : coûts de transport exorbitants, perte de productivité pour les entreprises, difficulté d'accès pour les employés. Une ligne ferroviaire existe parfois, mais elle n'est pas exploitée pour répondre aux besoins des zones industrielles. «Une zone industrielle mal desservie peut être attractive à court terme, mais elle devient répulsive à moyen terme. Elle finit par s'auto-détruire», a martelé M. Marrakchi. Le diagnostic est sans appel.

Deuxième problème : le foncier industriel. Dans le cœur métropolitain, le foncier est saturé. Les zones industrielles historiques n'ont plus la capacité d'absorber la croissance des entreprises existantes qui souhaitent s'agrandir. Cela crée une situation paradoxale : les industriels voulant se développer ne trouvent pas d'espace adéquat. Face à cette impasse, beaucoup se tournent vers l'immobilier, transformant des usines en projets immobiliers. «On voit de plus en plus d'industriels devenir promoteurs immobiliers, tout simplement parce que c'est devenu plus rentable, a-t-il exposé. Or cela pose un problème majeur : on perd du savoir-faire industriel».

Ce détail n'est pas anecdotique. Le savoir-faire industriel représente des années d'apprentissage, d'accumulation d'expertise, de construction de chaînes de valeur. Une région qui laisse partir ses industriels perd bien plus qu'une activité : elle perd une capacité stratégique. Pour remédier à cette situation, M. Marrakchi prône l'introduction d'un indicateur spécifique : le taux de rétention industrielle. Cet indice permettra de mesurer la capacité d'une région à maintenir et développer les entreprises déjà implantées, pas seulement à en attirer de nouvelles.

M. Marrakchi a aussi soulevé la question de l'enjeu de l'intégration urbain-rural. La région de Casablanca-Settat comporte effectivement trois blocs économiques peu intégrés. Le secteur agricole de Settat reste largement découplé de l'industrie agroalimentaire ou de la transformation manufacturière. «L'agro-industrie, c'est justement la valorisation de la production agricole, a-t-il affirmé. C'est un levier majeur de développement qui devrait être structuré de manière bien plus forte».

Mais les critiques ne sont pas venues que des industriels. Karim Sebaï, président de l'Ordre des architectes du Centre, a abordé le sujet sous un angle différent, celui de la gouvernance urbaine et de la sécurité. Son intervention a été directe, sans complaisance envers les autorités publiques. «Il y a un sérieux problème de gouvernance à relever, a-t-il énoncé. Nos vies ne sont pas toujours bien gouvernées sur le plan de la sécurité et de la lutte contre la délinquance. Nos élus ne sont pas toujours à la hauteur de ce qu'on attend d'eux». Ce constat s'appuie sur une observation que les chiffres d'attractivité ne captent jamais : la réalité quotidienne de l'insécurité dans certains quartiers. «On ne peut pas parler d'attractivité dans des territoires où il y a beaucoup de déliquescence, a poursuivi M. Sebaï. Aujourd'hui, on a peur pour nos enfants. Nous, parents, on a peur pour nos enfants».
Cela remet les choses en perspective. Une zone peut afficher de bons indicateurs économiques sur le papier, des infrastructures modernes. Mais si elle est caractérisée par l'insécurité et la dégradation urbaine, elle n'est pas attractive. Les familles qui en ont les moyens la quittent. Les investisseurs la contournent. M. Sebaï a d'ailleurs noté quelque chose de révélateur. «À Casablanca, on a fait des pas énormes. Nous, on ne veut pas s'arrêter à Casablanca. Nous, on veut voir les quartiers périphériques de Casablanca». Cela signifie que les améliorations urbaines ont bénéficié au centre-ville, aux beaux quartiers. Les périphéries, elles, restent en arrière. M. Sebaï a formulé l'enjeu sans détour. «Il y a des quartiers où l’on peut pas sortir la nuit, c'est impossible».

De la vision à l'action : le vrai test

L'ensemble de ces interventions pointe une même question latente : comment transformer une vision stratégique, même brillamment élaborée, en actions publiques cohérentes et durables ? Cette question surgit avec d'autant plus d'acuité que les autorités elles-mêmes reconnaissent l'ampleur du chantier. Latifa Nehnahi a abordé ce point de front. «Tout cela nécessite une gouvernance territoriale renforcée. Une meilleure coordination entre les acteurs, une meilleure articulation des politiques publiques et une vision claire à moyen et long terme, notamment à l'horizon 2035». Mais le constat est aussi qu'on a «beau faire les meilleures études, s'il n'y a pas les élus pour les mettre en œuvre, elles resteraient lettres mortes», comme l'a souligné un des participants. Cette phrase a résonné de manière presque amère : toute l'ingénierie ministérielle, tout l'appareil d'analyse, resterait vain si la volonté politique locale manquait.
Mohamed Aabid, l'inspecteur régional, a mis l'accent sur un point essentiel : la différenciation. «Aujourd'hui, les décisions ne peuvent plus être prises uniquement au niveau central, sans intégrer les niveaux régional et local. Nous sommes dans un contexte de régionalisation avancée, et cela implique une implication réelle des territoires dans la prise de décision». Cette formule est importante. Elle ne demande pas que le centre se retire. Elle indique que la stratégie devait être à la fois nationale et territorialisée, à la fois directive et participative. Les huit profils territoriaux constituent un cadre commun, mais chaque région a la responsabilité de les adapter à son contexte, d'affiner ses priorités. Le bureau d'études a présenté cela comme un processus non directif mais orientant. On ne dit pas aux régions ce qu'elles doivent faire. On leur propose un diagnostic, des profils, des orientations génériques, pour qu’elles se les approprient.
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