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Bolivie–Maroc : les ressorts d’un revirement diplomatique

Le retrait par la Bolivie de sa reconnaissance de la pseudo-Rasd marque un tournant diplomatique en Amérique latine. Au-delà du geste bilatéral, cette décision s’inscrit dans une dynamique internationale plus large autour du Sahara marocain et traduit une recomposition des équilibres régionaux. Pour le Dr Mohamed Badine El Yattioui, il ne s’agit pas d’un simple ajustement politique, mais d’un repositionnement structurant aux implications multilatérales croissantes.

25 Février 2026 À 15:15

La décision de la Bolivie de retirer sa reconnaissance de la pseudo-Rasd marque un tournant significatif dans les relations entre le Royaume du Maroc et la Bolivie. Ce choix intervient dans un contexte politique nouveau à La Paz et dans une dynamique internationale plus large autour de la question du Sahara marocain. Pour le Dr Mohamed Badine El Yattioui, professeur d’études stratégiques au National Defence College des Émirats arabes unis, cette évolution dépasse le simple ajustement tactique. Elle s’inscrit dans une recomposition diplomatique plus profonde, à la fois bilatérale et internationale.

Un changement structurel plutôt que conjoncturel

Pour l’expert, le revirement bolivien ne peut être dissocié du «changement politique majeur» intervenu récemment à La Paz avec l’élection d’un Président centriste. «Nous sommes en droit de penser que la position qui a été prise (...) va être structurelle et permettra d’ouvrir une nouvelle page dans l’histoire des relations bilatérales», affirme-t-il. Pendant plus de vingt ans, sous les présidences Morales et Arce, les relations entre les deux pays étaient rompues, sans représentation diplomatique ni à Rabat ni à La Paz, en raison de la position bolivienne sur l’intégrité territoriale du Royaume. Mais le différend remonte plus loin encore : dès 1982, la Bolivie avait choisi de reconnaître le polisario, compromettant toute perspective de coopération stratégique approfondie.

Aujourd’hui, la décision bolivienne s’inscrit dans un mouvement international amorcé après la reconnaissance américaine de décembre 2020, suivie des positions espagnole, française, britannique, ainsi que des résolutions successives du Conseil de sécurité. Selon Dr El Yattioui, la Bolivie souhaite «se placer dans le sillage de ces décisions» et «changer l’image du pays» en s’ouvrant à de nouveaux partenaires, dont le Maroc, perçu comme un acteur majeur en Afrique.

Un gain stratégique pour Rabat

Pour le Maroc, l’enjeu est clair : élargir le cercle des États qui, au-delà des enceintes onusiennes, soutiennent explicitement sa position. «Le fait d’avoir des relations bilatérales basées sur la franchise et la transparence des décisions est quelque chose d’important», souligne l’expert. La Bolivie, historiquement alignée contre l’intégrité territoriale du Royaume depuis plus de quarante ans, représente un cas emblématique. Son revirement est qualifié de «très positif» et témoigne, selon M. El Yattioui, de la crédibilité croissante des arguments marocains. Le plan d’autonomie est désormais considéré par de nombreuses puissances comme «la seule et unique solution crédible sur le plan juridique, politique et avec des racines historiques» pour mettre fin au conflit artificiel autour du Sahara.

Les facteurs internes boliviens

Le revirement bolivien trouve également son origine dans des facteurs internes. Le nouveau Président adopterait une approche «beaucoup plus pragmatique», privilégiant une vision réaliste des relations internationales plutôt qu’une lecture idéologique héritée de la guerre froide. «On sort d’une vision idéologisée des relations internationales», explique l’expert, rappelant que nombre de pays latino-américains avaient historiquement fondé leur politique étrangère sur des logiques de blocs. La nouvelle génération de dirigeants, à l’image du Président Noboa en Équateur, chercherait à repositionner leurs pays dans un environnement international marqué par le réalisme et la diversification des partenariats.

La dimension économique joue également un rôle central. La Bolivie cherche à diversifier ses partenaires commerciaux et à accéder au marché africain via le Maroc, perçu comme un hub stratégique. À cela s’ajoute une dimension culturelle : malgré l’éloignement géographique, les deux pays partagent une composante hispanophone susceptible de renforcer les échanges. De plus, dans un contexte où «la domination marocaine dans les instances onusiennes n’est plus à cacher», La Paz aurait également intérêt à se repositionner pour regagner en crédibilité internationale.

Une dynamique régionale en Amérique latine

La décision bolivienne ne constitue pas un cas isolé. Historiquement, l’Amérique latine a été «un continent très souvent hostile à notre cause nationale», rappelle M. El Yattioui, citant Cuba dans les années 1970-1980, puis le Venezuela à partir des années 2000. Le Mexique demeure aujourd’hui l’un des derniers soutiens constants de la pseudo-Rasd.

Toutefois, la tendance évolue. Le Brésil, première puissance régionale, n’a jamais reconnu la pseudo-Rasd et entretient des relations solides avec Rabat. L’Argentine, le Chili ou encore l’Équateur semblent également se rapprocher du Maroc. «On est sur une dynamique très positive», estime l’expert, même si certains pays comme le Mexique, Cuba ou le Venezuela restent des «points de friction». Ce basculement progressif traduit, selon lui, la fin d’une grille de lecture héritée de la guerre froide et l’émergence d’une diplomatie latino-américaine plus pragmatique.

Un impact multilatéral cumulatif

Sur le plan multilatéral, chaque retrait de reconnaissance constitue un gain stratégique pour Rabat. «À chaque fois que le Maroc gagne une reconnaissance ou qu’une reconnaissance de la pseudo-Rasd est suspendue, le Maroc gagne du terrain», souligne M. El Yattioui. Ce processus, qu’il compare à «un marathon», s’inscrit dans une stratégie de longue haleine. Il contribue à créer un climat plus serein dans les enceintes internationales, qu’il s’agisse de l’ONU, de ses agences spécialisées ou d’autres organismes multilatéraux. Dans un contexte de fragmentation de la gouvernance internationale, disposer de «partenaires fiables» devient essentiel.

L’expert rappelle enfin que la diplomatie marocaine, conformément au Discours Royal de 2023, place la question du Sahara au cœur de ses relations extérieures. Chaque évolution favorable renforce ainsi la capacité du Royaume à avancer sur d’autres dossiers globaux. Au-delà de la seule relation bilatérale, le revirement bolivien s’inscrit donc dans une dynamique internationale plus large : celle d’un repositionnement progressif des équilibres diplomatiques autour du Sahara marocain, marqué par une montée en puissance du plan d’autonomie comme référence centrale des négociations.
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