Brahim Mokhliss
02 Mars 2026
À 14:05
À quelques mètres des tribunes surchauffées, alors que les projecteurs illuminaient les pelouses de Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir, Fès et Tanger, une autre scène se jouait, plus discrète mais tout aussi stratégique. Le 2 mars 2026, dans un communiqué conjoint, le ministère de la Justice, la présidence du Ministère public et la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) ont détaillé
l’architecture judiciaire exceptionnelle déployée lors de
la CAN 2025. Trois institutions, un même constat : l’événement continental a servi de laboratoire opérationnel à la gestion en temps réel des affaires répressives dans les stades.
Une justice de terrain pensée en amont
Le dispositif ne relève ni de l’improvisation ni de la réaction conjoncturelle.
Neuf bureaux judiciaires de gestion des affaires répressives ont été créés dans les stades hôtes, répartis dans six villes : Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir, Fès et Tanger. Leur mission : assurer le traitement immédiat des infractions générées par la dynamique de la manifestation, «en cohérence avec les dispositions légales en vigueur et dans le respect de l’équilibre entre dissuasion et garanties des droits et libertés», précise le communiqué.
L’expérience s’inscrit dans un contexte doublement stratégique. D’une part,
la préparation du Maroc à la Coupe du monde 2030, organisée en partenariat avec l’Espagne et le Portugal. D’autre part, l’entrée en vigueur, le 8 décembre 2025, du
Code de procédure pénale révisé. La concomitance n’est pas neutre. L’article 41-1, relatif à la transaction pénale, a trouvé là un terrain d’application immédiat. Le principe retenu est clair : approche graduée. Éviter l’engorgement des juridictions classiques par des infractions mineures, privilégier les alternatives aux poursuites lorsque la gravité des faits le permet, et renvoyer devant la juridiction compétente lorsque la qualification pénale l’exige. Une justice de proximité, installée au cœur de l’événement.
Mobilisation sécuritaire intégrée et coopération internationale
La DGSN, qualifiée d’«acteur institutionnel de premier plan dans le domaine de la sécurité sportive», a déployé un dispositif global. Entre 3.000 et 4.000 éléments sécuritaires par match ont été mobilisés, selon des protocoles ajustés à la nature des rencontres et à l’affluence attendue. Les opérations de contrôle ont couvert l’ensemble de la chaîne logistique : axes routiers, périmètres extérieurs, portiques d’accès, fan zones, gares, hôtels des délégations.
Les chiffres attestent cette vigilance : 68 tentatives d’accès sans billet, 17 cas d’utilisation de billets falsifiés, 16 affaires de détention et de consommation de stupéfiants, 20 détentions de fumigènes. Cinq armes blanches et deux bombes lacrymogènes ont également été saisies. En parallèle, 396 individus soupçonnés de revente illégale de billets ont été interpellés à la suite d’opérations de veille informatique détectant des annonces sur les réseaux sociaux. Les enquêtes ont été supervisées par les parquets territorialement compétents.
La création du Centre de coopération policière africaine (CCPA), présenté comme le premier du genre sur le continent, a renforcé cette architecture. Représentants sécuritaires des pays participants, délégués de la FIFA, de la CAF, d’Interpol, ainsi que des représentants du Qatar, du Portugal et de l’Espagne y ont assuré coordination et échange d’informations. La sécurité n’était pas seulement nationale, elle était interconnectée. En effet, «ce centre a assuré les missions de commandement, de coordination et d'échange d'informations sécuritaires liées à la couverture des grandes manifestations sportives», indiquent les trois partenaires.
202 comparutions, 152 procédures : le cœur du dispositif judiciaire
Pendant la durée du tournoi, 529 interventions sécuritaires ont été enregistrées, dont 307 vérifications d’identité coordonnées immédiatement avec les services judiciaires. Les bureaux judiciaires ont vu comparaître 202 personnes dans le cadre de 152 procédures. Les représentants du Ministère public ont décidé de poursuites et de renvois en audience dans 82 procédures. La transaction pénale a été activée dans 56 dossiers. Deux affaires ont fait l’objet d’un classement sans suite, tandis que 12 procédures ont été confiées à la police judiciaire pour complément d’enquête.
La typologie des infractions révèle une prédominance d’actes liés aux règles d’accès et d’organisation. L’entrée ou tentative d’entrée frauduleuse représente 25,48% des faits enregistrés. La revente illégale de billets atteint 10,96%, suivie de l’intrusion sur la pelouse (7,46%).
Les données traduisent une discipline globale des spectateurs, malgré des incidents inhérents à la densité de l’événement. Sur le plan des nationalités, 79,2% des personnes ayant comparu étaient marocaines, contre 20,8% d’étrangers (de diverses nationalités africaines et européennes). Treize interprètes ont été mobilisés en français, anglais et espagnol afin de garantir le droit à la défense et l’accès effectif à la justice.
Technologie, célérité et garanties procédurales
Les bureaux judiciaires ont été connectés au Système d’administration judiciaire (SAJ), permettant un traitement en temps réel des dossiers. Dix-sept espaces ont été équipés en matériel informatique, mobilier, cachets et dispositifs de paiement électronique. Soixante agents ont été mobilisés, dont dix-huit du greffe du parquet et douze agents de caisse pour la gestion financière. La présidence du Ministère public a désigné neuf substituts du procureur du Roi, chargés d’examiner immédiatement les procédures transmises par les services de sécurité. «Assurer une présence terrain permanente et en temps réel», souligne le communiqué. La justice négociée, à travers la transaction pénale, a constitué l’outil privilégié pour les faits de moindre gravité. Le mécanisme a permis d’assurer une réponse rapide, proportionnée et juridiquement encadrée, tout en évitant l’encombrement des audiences classiques.
Une répétition générale avant 2030
L’expérience est qualifiée de «véritable laboratoire de terrain». La formule n’est pas rhétorique. Elle renvoie à une évaluation concrète des mécanismes, de la coordination institutionnelle et de la capacité d’adaptation du système judiciaire aux contraintes d’une grande manifestation internationale. La coordination tripartite entre le ministère de la Justice, la présidence du Ministère public et la DGSN a constitué l’ossature du dispositif. Elle a permis une gestion immédiate des infractions, sans rupture dans la chaîne pénale et dans le respect des garanties procédurales.
Une architecture technologique au service de la chaîne pénale
Par ailleurs, au-delà de la présence physique des magistrats et des services de sécurité, la CAN 2025 a constitué un test grandeur nature de l’intégration technologique du dispositif judiciaire et sécuritaire. Les bureaux judiciaires installés dans les stades ont été connectés en temps réel au Système d’administration judiciaire, garantissant l’enregistrement immédiat des procédures, l’attribution de codes spécifiques aux affaires liées à la compétition et le suivi centralisé des dossiers. Cette interconnexion a permis d’éviter toute rupture dans la chaîne pénale, même en contexte d’urgence opérationnelle.
Le recouvrement des amendes a, lui aussi, été modernisé par l’utilisation de terminaux de paiement électronique (TPE), assurant un encaissement sécurisé et traçable, sans manipulation de liquidités, conformément aux standards contemporains de gestion publique. Sur le plan sécuritaire, les stades ont été dotés de systèmes avancés de vidéosurveillance, complétés par des drones et des dispositifs d’analyse assistée par intelligence artificielle destinés à la gestion des flux et à la détection de comportements suspects. En parallèle, un dispositif de veille informatique a permis d’identifier en amont les tentatives de revente illégale de billets sur les réseaux sociaux, donnant lieu à des interpellations coordonnées.
Ainsi, à quatre ans du Mondial 2030, la CAN 2025 aura permis d’éprouver non seulement la présence judiciaire de terrain, mais également la capacité du Royaume à articuler justice, sécurité et technologie dans un environnement événementiel à haute intensité. Elle aura servi de banc d’essai juridictionnel, testant la solidité d’une justice capable de se déployer hors les murs, au plus près du fait générateur de l’infraction. Dans les stades marocains, la loi n’a pas attendu la fin du match pour entrer en jeu.