Ayda Benyahia
02 Avril 2026
À 17:00
«Où se situe le Maroc dans un monde où les crises s’entrecroisent, se répondent et redessinent les équilibres ? Comment s’y inscrit-il, et quelles réponses apporte-t-il à ces transformations ?» Ces questions, dont on ne peut faire l’économie dans un contexte international des plus troubles, ont structuré l’intervention de l’invitée de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat. En effet, c’est autour de ces interrogations que
Lamia Radi, ambassadrice du Maroc en Norvège, a articulé ses propos. D’emblée, la diplomate a décrit un monde fragmenté, marqué par des tensions persistantes et des recompositions continues. Et c’est dans ce contexte contraignant que le Maroc déploie des réponses qui tiennent compte aussi bien des facteurs exogènes qu’endogènes.
Un environnement international sous tension permanente
Pour la diplomate, il y a une réalité désormais bien installée : celle d’un système international traversé par des crises multiples. Du conflit israélo-palestinien à la guerre en Ukraine, en passant par les tensions au Yémen, en Syrie ou encore dans la Corne de l’Afrique, l’ensemble dessine un paysage marqué par une instabilité durable. Dans ce contexte, le Maroc n’est pas un acteur de ces conflits. Pourtant, il en subit directement les effets. «Ces conflits ne sont pas les nôtres, mais ils ont un impact direct sur nous», rappelle-t-elle, citant notamment «la hausse des prix de l’énergie» ainsi que «celle des matières premières, notamment le blé». Dès lors, ajoute-t-elle, la politique étrangère ne s’inscrit pas dans un espace neutre. Elle se déploie dans un environnement contraint, où les évolutions extérieures imposent des ajustements constants – et où, par conséquent, «la capacité d’anticipation devient centrale».
Montée en puissance des menaces transnationales
À cette conflictualité s’ajoute un second niveau d’analyse, plus diffus, mais tout aussi déterminant. Il tient à la nature même des menaces transnationales, que l’ambassadrice définit avec précision comme
«un problème qui ne peut pas être réglé à l’échelle d’un seul pays». En effet, pour ne rien arranger, d’autres facteurs viennent perturber le paysage des relations internationales. Terrorisme, trafics d’armes, de drogue et d’êtres humains ne sont plus des phénomènes isolés. Ils s’inscrivent désormais dans des logiques interconnectées, portées par des réseaux dont la puissance peut rivaliser avec celle des États.
«Les réseaux criminels ont un chiffre d’affaires parfois supérieur au PIB de certains pays», souligne-t-elle, évoquant, dans le même ordre d'idées, leur «capacité de déstabilisation politique».
La question migratoire en donne une illustration concrète. Elle traduit un basculement profond des dynamiques à l’œuvre : «Il n’y a pas un seul clandestin qui arrive sans passer par un réseau», affirme-t-elle. Ainsi, ces réseaux ne fonctionnent pas en silos. Ils se croisent, s’articulent et se renforcent. De là découle
une «économie de la violence» qui, par nature, échappe aux frontières et complique davantage encore les réponses étatiques.
Un environnement régional sous vigilance
Au niveau du voisinage immédiat du Maroc, l’instabilité est persistante et exige une attention soutenue. L’Algérie est ainsi évoquée à travers une «capacité de nuisance» qui impose, en retour, «une vigilance permanente». La Libye, quant à elle, illustre les conséquences d’un effondrement étatique prolongé, ouvrant la voie à l’expansion des milices et des trafics. Plus au sud, dans l’espace sahélien, les connexions entre groupes armés et réseaux criminels viennent encore complexifier des équilibres déjà précaires. Et toute à sa lucidité, Mme Radi affirme par conséquent que «La diplomatie, c’est une guerre permanente. La paix, c’est le moment entre deux guerres.» Dans ce paysage hostile, «Nous n’avons ni pétrole, ni gaz, ni ressources naturelles abondantes», rappelle l’ambassadrice, évoquant également un chômage persistant ainsi qu’une croissance qui ne permet pas d’absorber pleinement les besoins en emplois. Autant de contraintes qui s’ajoutent à une réalité plus structurelle encore : celle d’une économie qui demeure sous pression, et dont les marges restent limitées face aux exigences sociales et aux mutations de l’environnement international.
La continuité institutionnelle comme atout
Mais face à ces défis, le Maroc peut se targuer d’un atout de taille. Son architecture institutionnelle. «Notre plus grand atout, c’est la gouvernance», affirme-t-elle, précisant que la Monarchie au Maroc permet «des projections sur 20 à 30 ans», tout en garantissant «stabilité et continuité». Dans un environnement international marqué par les alternances politiques et les inflexions stratégiques, la continuité institutionnelle acquiert une portée particulière. Elle permet d’inscrire l’action dans le temps long, de porter des projets structurants et d’en assurer la réalisation au-delà des cycles politiques.
Cette capacité de projection ne repose pas sur un seul levier. Elle s’organise, selon l’intervenante, autour de trois registres complémentaires : l’armée, les services de renseignement et la diplomatie. D’abord, l’armée, moderne et professionnelle, confère une capacité d’anticipation. À ses côtés, les services de renseignement, dont l’efficacité s’inscrit dans des coopérations reconnues à l’international. Puis une diplomatie agissante, «qui ne se limite pas aux échanges formels». Car, comme le souligne l’ambassadrice, «la diplomatie, ce n’est pas seulement discuter autour d’une table». Elle consiste à analyser, peser et soupeser les enjeux sécuritaires, stratégiques et politiques, pour pouvoir mieux défendre ses intérêts.
Le «millefeuille» diplomatique
Pour décrire l’action du Maroc, Mme Radi fait appel une formule presque métaphorique, évoquant la «stratégie du millefeuille». Selon elle, «Le Maroc ne supprime pas ses stratégies, il les empile.» D’abord, une présence constante dans les différentes arènes internationales. «Nous sommes partout», résume-t-elle, soulignant, en creux, que la présence conditionne la capacité à exister et à peser. Puis vient la diversification des partenariats. «Nous ne mettons jamais tous nos œufs dans le même panier», insiste-t-elle, évoquant un élargissement des relations au-delà des alliances traditionnelles, dans une logique d’ouverture maîtrisée.
Pour ce qui est des relations bilatérales, elles s’inscrivent dans une approche différenciée. Elles se construisent au cas par cas, selon les besoins propres à chaque partenaire, notamment sur le continent africain, dans une logique de coopération ajustée. «Nous ne sommes plus seulement gestionnaires, nous sommes une force de proposition.» À travers cette affirmation, c’est une évolution du positionnement du Maroc qui apparaît, passant d’une «posture d’adaptation à une capacité d’initiative».
Le Maroc, médiateur de confiance
Mieux encore, forte de ses acquis et de sa crédibilité, la diplomatie marocaine se donne une fonction particulière : celle de médiateur. «Le Maroc est un broker, un intermédiaire de confiance», affirme-t-elle, insistant sur la «confiance qui conditionne, à elle seule, la possibilité d’un dialogue entre des acteurs qui, souvent, ne se parlent plus». Ce rôle se traduit dans plusieurs contextes. En Libye notamment, où le Maroc a contribué à réunir des parties antagonistes. Il s’inscrit aussi dans un engagement plus concret, à travers la participation aux opérations de maintien de la paix. Pour toutes ces raisons, «Le Maroc devient un interlocuteur de recours », souligne-t-elle. C’est vers lui que l’on se tourne lorsque les canaux habituels se referment et que les équilibres deviennent plus difficiles à maintenir, ajoute la diplomate.
En conclusion, Lamia Radi revient à l’essentiel, en formulant une idée qui donne sens à l’ensemble de son propos : dans un environnement incertain, le Maroc ne se limite pas à s’ajuster aux évolutions extérieures. Il s’inscrit dans un processus dynamique, fait d’accumulation et de projection, où se dessinent, progressivement, les contours de sa capacité d’influence.