Les réseaux sociaux ne se contentent plus de relayer des événements : ils peuvent contribuer à les provoquer, à les accélérer et à leur donner une dimension collective. C’est l’un des principaux enseignements qui ressort de l’analyse des récentes mobilisations numériques ayant accompagné les événements de Sebta fin juillet dernier. Derrière une vidéo virale, un appel largement partagé ou une rumeur qui semble se propager spontanément, il existe souvent une mécanique identifiable, que les experts peuvent analyser, décortiquer et remonter jusqu’à ses origines. Sauf qu’un contenu viral n’est pas forcément sous-tendu par une volonté mal intentionnée ou par un projet sournois. C’est précisément l’un des premiers pièges de l’analyse : confondre vitesse de propagation et manipulation. Un contenu peut devenir viral sans qu’un acteur central en ait planifié la diffusion. Il peut également être repris par différents acteurs pour des raisons différentes, chacun trouvant un intérêt à l’amplifier. Ce n’est que lorsque des éléments matériels permettent d’établir des liens entre comptes, infrastructures, consignes ou opérateurs que l’on peut parler de coordination avérée.
Tout commence par un récit simple et émotionnel Dans ce cas, une mobilisation numérique ne naît pas nécessairement d’un contenu sophistiqué. Au contraire, les messages les plus efficaces sont souvent extrêmement simples. Une date, un lieu, une promesse, une information présentée comme exclusive ou un récit de réussite peuvent suffire à attirer l’attention. La première étape est celle de l’amorçage. Il s’agit de faire émerger un récit suffisamment simple pour être compris, mémorisé et immédiatement partagé. Le message ne crée pas forcément une aspiration qui n’existait pas auparavant. Il peut simplement transformer une frustration, une inquiétude ou une attente diffuse en une possibilité concrète et immédiate : «cela va se produire à telle date», «d’autres l’ont déjà fait», «voici comment procéder».
Le ressort psychologique est important. La rumeur fonctionne depuis toujours sur la proximité avec les préoccupations du public. Ce qui a changé avec les réseaux sociaux, c’est la puissance et la vitesse de sa diffusion. Un message peut désormais atteindre en quelques heures des centaines de milliers de personnes, être repris par plusieurs communautés et bénéficier d’une amplification automatique sans qu’il soit nécessaire de disposer d’une infrastructure médiatique traditionnelle. La force d’un contenu viral tient donc moins à sa complexité qu’à sa capacité à provoquer une réaction : émotion, indignation, peur, curiosité, espoir ou sentiment d’urgence.
L’algorithme ne crée pas nécessairement le récit, mais il peut l'accélérer Une fois lancé, le contenu entre dans la deuxième phase : l’amplification algorithmique. Les plateformes sont conçues pour maximiser l’attention et l’engagement. Un contenu qui génère rapidement des commentaires, des partages, des réactions ou du temps de visionnage peut être davantage recommandé à des utilisateurs présentant des comportements similaires. Il entre alors dans une boucle : plus il est vu, plus il suscite d’interactions ; plus il suscite d’interactions, plus il peut être recommandé. Cette mécanique explique pourquoi un contenu relativement marginal au départ peut connaître une croissance extrêmement rapide.
Il faut cependant éviter une lecture trop simpliste, voire naïve. L’algorithme n’est pas nécessairement le «commanditaire» de la viralité. Il amplifie des contenus en fonction de signaux d’engagement. Il peut donc contribuer à donner une portée exceptionnelle à un récit produit par un utilisateur ordinaire, par un opportuniste, par un réseau militant ou par une structure organisée. La viralité constitue ainsi un phénomène hybride : elle peut être spontanée dans son déclenchement, mais fortement amplifiée par l’architecture technique des plateformes.
La «preuve sociale» transforme une information en dynamique collective Une troisième étape joue un rôle déterminant : la preuve sociale. Lorsqu’un contenu montre qu’un certain nombre de personnes adhèrent déjà à un récit, le seuil psychologique d’adhésion baisse. Le nombre de vues, de commentaires ou de participants devient lui-même un argument. Les témoignages de personnes affirmant avoir réussi, les images de rassemblements ou les publications répétées donnent le sentiment que «tout le monde en parle» et que le phénomène est déjà en marche. Cette perception peut provoquer un effet boule de neige. Un individu hésitant ne considère plus seulement le contenu initial : il observe les réactions des autres et en déduit que le phénomène est réel, important et potentiellement légitime. C’est là que la viralité devient une forme de mobilisation. Le public ne reçoit plus seulement une information ; il reçoit le signal qu’un nombre croissant de personnes partagent la même perception ou se préparent à agir.
Le passage du public au privé change la nature du phénomène La circulation ne reste toutefois pas nécessairement sur les espaces publics. Une fois l’attention captée, les échanges peuvent migrer vers des groupes privés, des messageries ou des canaux fermés. Ce déplacement est essentiel. Sur les espaces publics, on cherche surtout à attirer l’attention et à multiplier les relais. Dans les espaces fermés, le contenu peut devenir plus précis : horaires, lieux, itinéraires, consignes, contacts ou conseils pratiques.
La mécanique devient alors plus difficile à observer. Une publication publique peut être supprimée, mais ses captures d’écran continuent à circuler. Un compte peut disparaître, mais le contenu a déjà été transféré vers d’autres espaces. Une vidéo peut être supprimée d’une plateforme tout en continuant sa trajectoire ailleurs. La viralité numérique doit donc être comprise comme une chaîne de diffusion et non comme un phénomène limité à une plateforme.
Les réseaux peuvent aussi industrialiser l’amplification À côté de la viralité organique existe une autre possibilité : l’amplification artificielle ou semi-artificielle. Des fermes à trolls peuvent utiliser des comptes fictifs, automatisés, semi-automatisés, achetés ou compromis pour donner artificiellement de la visibilité à un récit. L’objectif peut être de faire émerger un sujet, de saturer une conversation, de harceler certains acteurs ou de créer l’impression d’une adhésion massive. Mais là encore, l’identification d’un dispositif artificiel ne suffit pas à établir qui le contrôle ni dans quel but. Un grand nombre de comptes similaires, des publications quasi identiques, des pics d’activité synchronisés ou des comptes créés récemment peuvent constituer des indicateurs. Ils doivent cependant être replacés dans une analyse plus large.
C’est ici que l’OSINT (Open Source Intelligence, ou Renseignement d'origine sources ouvertes) prend tout son intérêt. L’analyse en sources ouvertes permet de reconstituer une partie de la trajectoire d’un contenu. La première question consiste à rechercher «la première apparition connue» : qui a publié le contenu, quand, sous quelle forme et avec quel contexte ? Vient ensuite l’analyse des relais. Certains comptes ne font que reprendre ponctuellement un contenu ; d’autres jouent un rôle beaucoup plus structurant dans sa diffusion. L’analyse des réseaux permet d’identifier les comptes centraux, les relais intermédiaires et les «ponts» entre différentes communautés.
Enfin, l’analyse comportementale apporte des informations complémentaires : date de création du compte, historique de publication, fréquence d’activité, proportion de contenus originaux et repris, cohérence de l’identité affichée, réutilisation d’images de profil ou synchronisation des publications. «Mais aucun de ces indices n’est suffisant à lui seul. C’est leur convergence qui permet de formuler une hypothèse solide» tient à préciser Hicham Amrani, expert OSINT.
Le principal défi consiste à cette étape à distinguer viralité, convergence et coordination La première situation est celle de la «viralité organique» : un contenu est produit par un individu et se diffuse parce qu’il répond à une attente ou à une émotion collective. La deuxième est celle de la «convergence opportuniste» : plusieurs acteurs, sans nécessairement se connaître, reprennent et amplifient le même récit parce qu’ils y trouvent un intérêt. Des réseaux de facilitation, des influenceurs, des militants ou des acteurs cherchant simplement de l’audience peuvent ainsi participer au même phénomène sans agir de manière concertée. La troisième est celle de la «coordination avérée». Elle suppose, selon M. Amrani, des éléments plus robustes : infrastructure commune, consignes de diffusion, contenus identiques publiés simultanément, liens démontrables entre opérateurs ou autres traces matérielles.
Détecter la viralité avant qu’elle ne devienne une crise La meilleure réponse n’est pas nécessairement de démonter une rumeur une fois qu’elle est devenue massive. L’enjeu consiste surtout à détecter les «signaux faibles» avant qu’ils ne se transforment en phénomène majeur. À cet égard, M. Amrani affirme que plusieurs indicateurs peuvent être surveillés.
• Le premier est «sémantique» : apparition inhabituelle de certains mots, expressions, hashtags, lieux ou codes. Cette surveillance doit être adaptée aux langues et aux usages locaux. Une veille incapable de comprendre la darija, ses différentes transcriptions en alphabet arabe ou latin, les expressions générationnelles ou les codes utilisés dans certaines communautés risque de passer à côté des premiers signaux.
• Le deuxième indicateur est la «vitesse». Le nombre absolu de publications est parfois moins important que leur progression. Une augmentation brutale du volume, des commentaires ou des membres d’un groupe peut signaler un changement de dynamique.
• Le troisième est la «structure de diffusion» : apparition soudaine de nombreux comptes relayant le même contenu, multiplication de publications identiques ou circulation simultanée entre plusieurs plateformes.
• Le quatrième, et probablement le plus important, est le passage à la «logistique». Lorsqu’un récit commence à préciser une date, un lieu, une heure, un itinéraire ou des modalités pratiques, il change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une conversation numérique, mais potentiellement de la préparation d’une action réelle. Enfin, les signaux numériques doivent être croisés avec le contexte : événement politique, tension diplomatique, crise économique, précédent récent, actualité particulière ou tout autre facteur susceptible de rendre une population plus réceptive au récit.
Prévenir plutôt que courir derrière la rumeur La lutte contre la désinformation ne peut pas reposer exclusivement sur le fact-checking. Une fois qu’un récit est devenu viral, sa réfutation peut arriver trop tard. D’où l’intérêt du «prebunking», ou inoculation informationnelle : préparer les publics à reconnaître les procédés de manipulation avant qu’ils ne soient confrontés à une campagne particulière. Apprendre à identifier une fausse urgence, une image sortie de son contexte, un témoignage invérifiable ou un compte récemment créé constitue une forme de protection collective. L’éducation aux médias et à l’information devient ainsi un élément de sécurité. Elle ne doit pas être limitée aux professionnels de l’information. Les jeunes publics, particulièrement exposés aux formats courts et aux mécanismes de recommandation, sont au premier rang de cette politique de résilience.
La réponse passe également par une coopération structurée avec les plateformes. Les autorités doivent disposer de canaux permettant de signaler rapidement certains contenus présentant un risque concret. Les plateformes, de leur côté, doivent pouvoir comprendre les langues et les contextes locaux. Une modération performante dans les principales langues internationales peut se révéler beaucoup moins efficace lorsqu’elle est confrontée à des contenus en darija, à des variantes orthographiques ou à des codes propres à certaines communautés.
De la réaction à l'anticipation La véritable rupture apportée par les réseaux sociaux est finalement moins technologique que stratégique. Un phénomène numérique peut désormais franchir très rapidement la frontière entre conversation et action structurée. Une rumeur peut devenir une mobilisation, une mobilisation peut devenir un événement physique, l’événement physique produit à son tour de nouvelles images qui alimentent la conversation numérique.
Selon l’expert Hicham Amrani, le véritable enjeu désormais est de passer d’une logique de réaction à une culture permanente de la veille et de l’anticipation. Il ne s’agit pas seulement de savoir qui a publié une information fausse, mais de comprendre comment elle a commencé à circuler, pourquoi elle a rencontré son public, quels relais l’ont amplifiée, à quel moment elle est devenue crédible et dans quelles conditions elle pourrait produire des effets hors ligne. C’est à cette condition que l’OSINT cesse d’être un simple outil d’enquête pour devenir une capacité stratégique : non pas contrôler la viralité, mais comprendre sa mécanique suffisamment tôt pour empêcher qu’une dynamique numérique ne se transforme, sans que personne ne l’ait vu venir, en crise réelle.
Entretien avec Hicham El Amrani, expert OSINT (Open source intelligence) : voici comment les réseaux sociaux pourraient transformer une mobilisation numérique en mouvement de masse
Le Matin : La vague de migrants ayant tenté, ou réussi, la traversée vers Sebta s'explique par un faisceau de facteurs. Les appels diffusés sur les réseaux sociaux semblent toutefois avoir joué un rôle important. Quelle mécanique d'influence a été à l'œuvre ? Comment ces appels ont-ils été diffusés, amplifiés et transformés en une mobilisation collective d'une telle ampleur ? Hicham El Amrani : Rappelons d'abord la matérialité du phénomène, car elle est documentée et elle s'inscrit dans une série. En mai 2021, plus de 8.000 personnes étaient entrées dans l'enclave en quarante-huit heures. En septembre 2024, des vidéos virales sur TikTok appelaient à un passage massif à la nage pour le 15 septembre, et l'une d'elles a dépassé le demi-million de vues, ce qui a conduit les autorités marocaines à déployer un dispositif préventif massif autour de Fnideq. Lors de la crise de cet été, la Garde civile espagnole a elle-même reconnu l'existence d'«une campagne en ligne active susceptible de mobiliser la population». À chaque épisode, la composante numérique a gagné en intensité et en sophistication. Nous ne sommes plus face à des événements isolés, mais face à un mode opératoire qui se répète, s'affine et s'apprend d'un épisode à l'autre.
Jean-Noël Kapferer écrivait que «la rumeur est le plus vieux média du monde». Ce qui a changé, ce n'est pas la rumeur elle-même : c'est qu'elle dispose désormais d'un système de distribution industriel, gratuit, instantané et optimisé pour l'émotion. Ce que nous avons observé relève d'une mécanique bien documentée en analyse des opérations d'influence : une cascade informationnelle en trois temps.
Le premier temps est celui de l'amorçage. Un récit simple, émotionnellement puissant et actionnable est injecté dans l'espace numérique : «la frontière serait ouverte», «telle date serait propice», «d'autres ont réussi». Peu importe que l'information soit fausse ou déformée. Ce qui compte, c'est qu'elle soit crédible aux yeux d'un public déjà réceptif, c'est-à-dire des jeunes en situation de vulnérabilité économique et sociale pour qui l'émigration est un horizon envisagé de longue date. C'est un point que l'analyse ne doit jamais perdre de vue : le récit ne crée pas le désir de partir. Il fournit un déclencheur, une fenêtre d'opportunité perçue, une date de rendez-vous. La rumeur transforme une aspiration diffuse et individuelle en projet collectif daté, et c'est exactement là que réside son pouvoir mobilisateur.
Le deuxième temps est celui de l'amplification algorithmique. Les plateformes comme TikTok, Facebook ou Instagram sont conçues pour maximiser le temps d'attention et l'engagement. Or un contenu qui suscite l'espoir, l'urgence ou l'émotion, comme une vidéo de jeunes à la nage, un direct depuis la plage ou un témoignage de «réussite» filmé sur le sol espagnol, génère précisément ce type d'engagement. L'algorithme le pousse alors mécaniquement vers des audiences aux profils similaires : même tranche d'âge, même zone géographique, mêmes centres d'intérêt. Il faut mesurer ce que cela signifie : le système de recommandation réalise, gratuitement et à grande échelle, ce qu'une opération d'influence professionnelle mettrait des semaines et des budgets considérables à accomplir, à savoir le ciblage précis de la population la plus réceptive au message. C'est pourquoi une amplification massive peut être en grande partie organique, sans coordination humaine centralisée. C'est aussi pourquoi il ne faut jamais conclure hâtivement à une opération orchestrée sur la seule base de la viralité.
À cette amplification s'ajoute un écosystème de contenus que la presse espagnole a bien documenté : des centaines de comptes, régulièrement supprimés puis recréés, mettant en scène des «héros» de la traversée, avec parfois de véritables tutoriels (matériel de nage recommandé, protection du téléphone contre l'eau, points de départ). Ces comptes relèvent de motivations diverses qu'il faut soigneusement distinguer : le témoignage spontané de celui qui documente son parcours, l'opportunisme d'audience de créateurs qui monétisent l'attention, et l'activité commerciale de réseaux de facilitation qui utilisent ces mêmes canaux comme vitrine et comme outil de recrutement. Ces trois catégories coexistent dans le même flux, se renforcent mutuellement, et seule une analyse fine permet de les départager.
Le troisième temps est celui de la preuve sociale et du basculement vers les canaux fermés. Les premières images de tentatives réussies fonctionnent comme une validation du récit initial : «c'est vrai, puisque d'autres l'ont fait». En psychologie sociale, c'est le mécanisme de preuve sociale décrit depuis longtemps par la recherche sur l'influence : dans l'incertitude, on se règle sur le comportement des autres. Le phénomène migre alors vers les groupes WhatsApp, Telegram et Facebook privés, où s'échangent des informations pratiques : cartes, distances, horaires, points de rassemblement. C'est le moment critique, celui où l'on passe d'un phénomène d'opinion à une mobilisation logistique. Le relais se fait ensuite hors ligne, par le bouche-à-oreille dans les quartiers, les cafés et les familles, ce qui explique qu'un signal né sur un écran finisse par produire des foules physiques. La boucle en ligne/hors ligne est le véritable moteur de l'ampleur du mouvement, et c'est elle qu'il faut modéliser si l'on veut comprendre, et demain anticiper, ces dynamiques.
Était-il possible de détecter, voire d'anticiper, cette dynamique de mobilisation numérique ?
Oui, et c'est peut-être l'enseignement le plus important de ces épisodes : ce type de mobilisation laisse des traces numériques bien avant de se matérialiser physiquement. Entre les premiers appels en ligne et le mouvement de foule, il s'écoule généralement plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Cette fenêtre est exploitable par un dispositif de veille structuré. Nous en avons d'ailleurs la preuve de concept : en septembre 2024, les appels au passage du 15 septembre circulaient publiquement sur TikTok plusieurs jours avant la date annoncée, avec des indicateurs de viralité parfaitement mesurables (nombre de vues, vitesse de partage, volume de commentaires). Leur détection a permis aux autorités d'anticiper et de déployer un dispositif préventif autour de Fnideq avant l'échéance. La détection est donc possible. L'enjeu n'est plus de démontrer sa faisabilité, mais d'industrialiser et de pérenniser cette capacité. Concrètement, un dispositif d'alerte précoce repose sur quatre familles de signaux, qu'il faut suivre simultanément.
• D'abord, les signaux lexicaux et sémantiques. L'apparition ou la résurgence de mots-clés spécifiques en darija et en arabe dans les publications, les commentaires et les requêtes de recherche : les termes populaires désignant la migration irrégulière, les toponymes frontaliers, les expressions codées propres à ces communautés, les emojis et symboles qui servent de marqueurs (les indicatifs téléphoniques +212 et +34 accolés, par exemple, sont devenus un code de «réussite» à part entière). Un pic anormal de volume sur ce lexique est un indicateur précoce puissant. Mais cela suppose une condition que je ne cesse de souligner : disposer d'une capacité d'analyse en langue et en dialecte locaux. Les outils de veille standards, conçus pour l'anglais et calibrés sur des corpus occidentaux, sont largement aveugles à la darija, à ses variantes orthographiques en caractères latins et à ses codes générationnels. C'est le point aveugle structurel de toute la chaîne de détection, et c'est précisément là qu'une expertise régionale fait la différence.
• Ensuite, les signaux de vélocité et de structure. La vitesse de propagation d'un contenu compte davantage que son volume absolu. Une vidéo qui passe de quelques centaines à des dizaines de milliers de vues en quelques heures, la création soudaine de groupes Facebook ou Telegram dédiés, la croissance rapide de leurs effectifs, la convergence de comptes sans lien apparent vers un même récit, la republication en chaîne d'un même contenu avec des variations minimes : tout cela dessine une courbe caractéristique de mobilisation, très différente du bruit de fond habituel des conversations sur l'émigration. L'analyse consiste à établir une ligne de base, c'est-à-dire le niveau «normal» de conversation sur ces sujets, puis à mesurer les écarts. Sans ligne de base, pas de détection d'anomalie : c'est pourquoi la veille doit être permanente et non déclenchée en réaction.
• Troisièmement, les signaux de passage à l'acte. C'est le seuil critique, celui qui doit déclencher l'escalade de l'alerte. Tant qu'un récit reste au stade de l'opinion («la frontière va ouvrir»), le risque est diffus. Dès qu'apparaissent des éléments actionnables (une date précise, un lieu de rassemblement, des consignes pratiques, des cartes et surtout des questions logistiques dans les commentaires : «quelqu'un part de Fnideq ?», «à quelle heure ?», «quel matériel ?»), on bascule dans une phase pré-opérationnelle. Ce basculement du déclaratif vers le logistique est observable, mesurable et il précède systématiquement la matérialisation physique. C'est l'indicateur le plus prédictif de tous.
• Enfin, les signaux contextuels. Ces dynamiques numériques ne prospèrent jamais dans le vide. Elles s'articulent à un contexte : tension diplomatique, précédent récent fortement médiatisé (chaque épisode réussi abaisse le seuil de crédibilité du suivant), saisonnalité liée aux conditions de mer, conjoncture économique et sociale. Un même volume d'appels en ligne n'a pas le même potentiel de mobilisation selon le contexte dans lequel il s'inscrit. L'analyste doit donc fusionner le signal numérique avec le renseignement de contexte pour produire une évaluation graduée du risque, et non un simple thermomètre de viralité.
• J'ajoute une exigence de méthode : chaque signal doit être coté selon sa fiabilité et sa crédibilité, en s'inspirant des systèmes de cotation du renseignement, afin que le décideur qui reçoit l'alerte sache exactement quel degré de confiance lui accorder. La difficulté n'est donc pas technique : elle est organisationnelle et humaine. Détecter suppose une veille permanente, multilingue, multi-plateformes, dotée de seuils d'alerte définis à l'avance, d'analystes formés et d'un circuit de remontée rapide vers les décideurs. C'est un métier, pas une improvisation.
Était-il possible d'identifier les comptes, groupes ou réseaux à l'origine de ces appels et de reconstituer leur chaîne de diffusion ? Quels outils et quelles méthodes OSINT permettent de remonter à l'origine d'un récit, d'identifier ses principaux relais et, lorsque les éléments disponibles le permettent, de déterminer s'il existe une coordination entre différents acteurs ?
C'est possible, avec des limites qu'il faut assumer honnêtement. La démarche OSINT de remontée d'un récit repose sur quatre piliers.
• Le premier est l'archéologie du contenu : identifier la première apparition connue du récit. On travaille sur l'horodatage des publications, les archives web qui permettent de retrouver des contenus supprimés, la recherche d'images et de vidéos inversée pour dater et localiser la première occurrence d'un visuel, l'analyse des métadonnées lorsqu'elles sont disponibles et la comparaison des versions successives d'un même contenu (recadrages, sous-titres ajoutés, modifications de légende). L'objectif est de distinguer le contenu originel de ses copies et de reconstituer l'arbre de diffusion : qui a publié en premier, qui a repris, dans quel ordre, avec quelles altérations. Cette généalogie du contenu est fondamentale, car elle permet aussi de repérer les récits recyclés, comme une vidéo ancienne ressortie hors contexte pour «prouver» qu'un passage est en cours, procédé classique de la désinformation migratoire.
Le deuxième est l'analyse des relais. Tous les comptes qui diffusent un récit n'ont pas le même poids. On cartographie le réseau de diffusion à l'aide d'outils d'analyse de graphes, qui permettent de visualiser les milliers de comptes impliqués et leurs interactions, et on mesure la centralité de chaque nœud : quels comptes ont servi de ponts entre communautés distinctes, lesquels ont généré l'essentiel de la visibilité, lesquels apparaissent systématiquement en amont des pics de propagation. On distingue alors les amplificateurs structurants (comptes à forte audience, pages communautaires, créateurs de contenu établis) de la masse des relais occasionnels. Dans les cas que nous évoquons, un schéma à étages a été décrit par plusieurs observateurs : des consignes élaborées dans des espaces fermés, puis déversées dans des groupes publics, puis amplifiées algorithmiquement. Reconstituer cette architecture de diffusion est exactement ce que permet l'analyse de réseau appliquée aux sources ouvertes.
• Le troisième est l'analyse comportementale des comptes. Pour chaque relais significatif, on examine la date de création du compte, son historique de publication et ses centres d'intérêt antérieurs, la cohérence de l'identité affichée, la réutilisation de photos de profil détectable par recherche inversée, les schémas horaires d'activité, le ratio entre contenu original et contenu repartagé. Des comptes récents, sans historique, publiant en rafale des contenus identiques à des moments synchronisés, constituent des indicateurs d'inauthenticité. Les cadres méthodologiques développés ces dernières années par la communauté de lutte contre les opérations d'influence, qui analysent conjointement les acteurs, les comportements et les contenus plutôt que les contenus seuls, s'appliquent parfaitement à ce terrain : c'est souvent le comportement, bien plus que le message, qui trahit l'inauthenticité.
• Le quatrième pilier, le plus délicat, est l'évaluation de la coordination. Ici, la rigueur méthodologique est non négociable. Il faut distinguer trois niveaux. La viralité organique : des milliers de personnes relaient spontanément un récit qui rencontre leurs aspirations. La convergence opportuniste : des acteurs différents exploitent le même récit pour des motifs distincts (audience et monétisation pour les uns, activité commerciale de facilitation pour d'autres, agenda politique éventuellement pour d'autres encore) sans se concerter. Et la coordination avérée : des éléments matériels prouvent une action concertée, comme des contenus identiques publiés simultanément par des comptes liés, une infrastructure technique commune, des consignes de diffusion documentées ou des liens établis entre opérateurs. En OSINT professionnel, on ne conclut jamais à une opération coordonnée sur la seule base d'une similitude de narratifs ou d'une simultanéité apparente. On parle d'«indicateurs compatibles avec une coordination» tant que la preuve n'est pas établie, et l'on cote chaque élément selon sa fiabilité. C'est ce qui distingue l'analyse de renseignement de la spéculation. Dans un dossier aussi politiquement sensible que celui-ci, où des accusations d'ingérence circulent dans tous les sens, cette discipline analytique est aussi une protection contre l'instrumentalisation de l'analyse elle-même.
J'insiste sur ce point, car il conditionne toute la suite. Comme je le soulignais dans un précédent entretien accordé au «Matin», à propos des menaces informationnelles sur les élections : cette attribution relève entièrement du renseignement de sources ouvertes et, sans elle, «aucune réponse – ni diplomatique, ni judiciaire, ni médiatique – n'est crédible ni possible». On ne peut pas riposter à ce qu'on n'a pas identifié.
Quant aux limites, il faut les nommer. Une partie de la chaîne de diffusion se déroule dans des espaces fermés, groupes privés et messageries chiffrées, inaccessibles par des moyens légaux et éthiques. Les comptes éphémères, créés puis supprimés en quelques jours, compliquent l'attribution et imposent une capture et un archivage en temps réel : ce qui n'a pas été archivé au moment de la crise est souvent perdu. Les restrictions croissantes d'accès aux données des plateformes réduisent par ailleurs la profondeur d'analyse accessible aux chercheurs. L'OSINT permet donc de reconstituer l'essentiel de la partie visible de la chaîne, d'identifier les relais majeurs et de qualifier les indicateurs de coordination. L'attribution finale à des individus ou à des commanditaires relève, elle, du travail judiciaire et des services habilités, auxquels l'analyse de sources ouvertes fournit un socle documenté, traçable et opposable.
Plusieurs analyses évoquent l'implication de «fermes à trolls» ou «usines à trolls» dans l'amplification de ces appels. Ces structures ont-elles réellement joué un rôle ? Le Maroc a-t-il été la cible d'une campagne organisée, et que peut-on dire de ceux qui l'animent ?
Définissons d'abord le terme, car il est souvent employé de manière imprécise. Une «usine à trolls», ou «ferme à trolls», est une structure organisée qui opère en masse des comptes inauthentiques (faux profils, comptes automatisés ou semi-automatisés, comptes achetés ou piratés) pour fabriquer artificiellement une tendance, saturer un espace de conversation, harceler des cibles ou amplifier un récit. Dans notre région, le phénomène est aussi désigné par l'expression «mouches électroniques», bien connue du public arabophone. La caractéristique décisive n'est pas le contenu diffusé, mais l'inauthenticité coordonnée du comportement : des dizaines ou des centaines de comptes qui agissent comme un seul acteur.
À la question de savoir si de telles structures ont joué un rôle dans le dossier qui nous occupe, ma réponse est oui : parmi les intervenants de cette séquence, tout n'était pas spontané, et le Maroc a bien été la cible d'une vague de désinformation d'une ampleur considérable. Plusieurs éléments factuels, publics et vérifiables, l'établissent.
• Premièrement, la nature même des contenus : après les franchissements massifs de fin juillet, des messages provenant de faux comptes ont affirmé que la frontière serait ouverte le 15 août, jour férié en Espagne. Cette affirmation était intégralement fausse, et le choix de la date n'avait rien d'innocent : une date symbolique, plausible, mémorisable, c'est une signature de campagne construite, pas une rumeur qui naît au hasard. L'enquête publiée par RFI a montré que cette rumeur mensongère avait cumulé des millions de vues sur les réseaux marocains.
• Deuxièmement, l'ampleur mesurée de l'infrastructure de diffusion : la presse espagnole a infiltré cinq groupes Facebook cumulant près de 400.000 membres, et la plateforme de vérification Maldita a identifié dix groupes réunissant plus de 422.000 personnes, sans compter les publications sur Instagram et TikTok. Des audiences de cette taille, construites et animées autour d'un récit unique, ne relèvent plus du simple bavardage numérique : c'est un dispositif.
• Troisièmement, et c'est la citation que je veux verser au dossier, la reconnaissance officielle : le porte-parole du ministère de l'Intérieur, Rachid El Khalfi, a déclaré avoir «détecté ces derniers jours la circulation de publications et de messages anonymes sur certains réseaux sociaux incitant à l'organisation de tentatives de passage collectif et illégal vers Sebta et Melilia». Des interpellations ont d'ailleurs été effectuées en lien avec cette campagne de désinformation, selon l'agence MAP. Côté espagnol, la Garde civile a multiplié les messages de démenti. Lorsque les autorités des deux rives qualifient publiquement le phénomène de campagne de désinformation, le fait est établi : nous ne parlons plus d'une hypothèse d'analyste.
Reste la question la plus difficile : qui anime ces structures et qui en bénéficie ? Ici, je dois appliquer la discipline que je défends depuis le début de cet entretien et distinguer le fait de l'évaluation et de l'allégation. Le fait, c'est l'existence d'une campagne inauthentique massive ciblant le public marocain. L'évaluation, c'est qu'au moins deux catégories d'acteurs y trouvent un intérêt objectif et convergent. D'une part, les réseaux de passeurs : plusieurs observateurs estiment que ces appels servent de mirage pour attirer les jeunes vers le nord du pays, où ils tombent dans les filets de réseaux qui monnayent des traversées périlleuses. La désinformation est ici un outil commercial de génération de «clientèle». D'autre part, des acteurs pour qui la déstabilisation du Maroc et la dégradation de son image constituent un objectif en soi : fabriquer une crise migratoire, c'est mettre le Royaume sous pression sécuritaire et diplomatique simultanément, et le récit produit sert ensuite d'arme narrative contre lui. Quant à l'identité précise des commanditaires, des accusations circulent publiquement dans plusieurs directions ; en l'état des éléments de sources ouvertes dont je dispose, elles relèvent de l'allégation tant qu'une démonstration technique complète n'est pas versée au débat public. Je préfère une attribution solide et tardive à une attribution rapide et fragile, car une attribution erronée est elle-même une victoire offerte à l'adversaire. Ce que ce dossier démontre en revanche sans ambiguïté, c'est que le Maroc évolue désormais dans un environnement de guerre informationnelle méditerranéenne où la question migratoire est devenue un vecteur d'attaque privilégié. Les usines à trolls n'ont pas créé la vulnérabilité sociale sous-jacente : elles l'exploitent, l'industrialisent et la synchronisent. C'est toute la différence entre une émotion collective et une arme.
Face à ce type de mobilisation numérique, quelles stratégies de prévention et de riposte faut-il désormais mettre en place ? Comment les autorités peuvent-elles détecter suffisamment tôt une campagne susceptible de provoquer un mouvement collectif et empêcher qu'une rumeur ou une information trompeuse ne se transforme en mobilisation massive ?
Je plaide pour une doctrine en quatre étages, car aucune mesure isolée ne suffit. Une rumeur mobilisatrice est un phénomène qui traverse les silos administratifs, puisqu'elle relève à la fois de la sécurité, de la communication, du numérique et du social, et la réponse doit être aussi transversale que la menace.
• Le premier étage est la détection permanente. Il faut institutionnaliser une capacité de veille OSINT dédiée aux dynamiques de mobilisation : multilingue (arabe classique, darija dans toutes ses graphies, français, espagnol), multi-plateformes, incluant les espaces où ces récits naissent réellement et pas seulement les grandes plateformes visibles, fonctionnant en continu et non activée en réaction à une crise. Cette veille doit reposer sur des indicateurs prédéfinis, comme ceux évoqués plus haut, avec des seuils d'alerte gradués, une cotation systématique de la fiabilité des signaux et un circuit de décision court entre l'analyste et le décideur. La différence entre une alerte utile et une alerte tardive se mesure en heures. Je l'écrivais déjà dans ces colonnes : «seule une observation continue permet d'identifier les schémas de coordination» et les amplifications artificielles avant qu'ils ne produisent leurs effets. Ce constat, formulé à propos des menaces électorales, vaut mot pour mot pour les mobilisations migratoires : c'est la même grammaire informationnelle. J'ajoute que cette capacité gagnerait à être exercée régulièrement, comme on exerce la réponse aux cyberattaques, par des simulations de crise informationnelle avec des scénarios réalistes, pour tester le circuit détection-analyse-décision-communication avant que la réalité ne le teste à notre place.
• Le deuxième étage est la riposte informationnelle rapide. Face à une rumeur mobilisatrice, le vide est l'ennemi : chaque heure sans réponse officielle crédible est une heure où la rumeur consolide son monopole narratif. Cela suppose une communication institutionnelle réactive, factuelle, diffusée sur les plateformes mêmes où circule la rumeur, dans les formats de ces plateformes et dans la langue de son public. Un démenti en communiqué formel ne touche pas l'audience d'une vidéo TikTok en darija : il faut répondre à la vidéo par la vidéo. La recherche sur la pré-exposition aux techniques de manipulation, le «prebunking» développé notamment par les travaux sur l'inoculation psychologique, montre par ailleurs qu'exposer préventivement un public aux mécanismes de la désinformation le rend durablement plus résistant que le démenti a posteriori, qui arrive presque toujours trop tard et touche rarement les personnes exposées à la rumeur initiale. Cela plaide pour des campagnes préventives récurrentes sur les récits migratoires trompeurs, leurs codes, leurs promesses types et leurs dangers réels, plutôt que pour une communication uniquement réactive.
• Le troisième étage est la coopération avec les plateformes. Les autorités doivent disposer de canaux de signalement prioritaires auprès des grands réseaux sociaux pour les contenus incitant à des mouvements physiquement dangereux, au sens propre du terme : des vies ont été mises en danger et perdues en mer. Cette coopération doit être encadrée juridiquement, transparente et proportionnée. La réponse ne peut pas être la censure indiscriminée, qui alimente la défiance, valide en creux le récit du «on nous cache la vérité» et déplace simplement les flux vers des espaces moins visibles et moins observables, ce qui, du point de vue de la détection, est une régression. L'Europe s'est dotée d'instruments de régulation imposant aux plateformes des obligations d'évaluation et d'atténuation des risques systémiques. Les pays de la rive sud, premiers concernés par ces dynamiques, ont intérêt à peser collectivement pour que ces obligations bénéficient aussi à leurs espaces linguistiques, aujourd'hui sous-modérés faute de ressources en darija et en arabe dialectal chez les plateformes elles-mêmes.
• Le quatrième étage est structurel : l'éducation aux médias et à l'information, en particulier chez les jeunes, intégrée aux parcours scolaires et portée par des acteurs crédibles auprès de ces publics, et le traitement des vulnérabilités socio-économiques qui rendent ces récits si performants. Une rumeur de «frontière ouverte» ne mobilise massivement que parce qu'elle rencontre une demande sociale préexistante. On peut détecter toutes les campagnes du monde : tant que le terreau demeure, chaque étincelle trouvera son combustible. La résilience informationnelle d'une société se construit en amont, dans le temps long, pas au moment de la crise.
Enfin, un point qui me tient particulièrement à cœur : cette capacité doit être en partie souveraine. Externaliser intégralement la veille à des outils étrangers, aveugles au dialecte, au contexte culturel et aux codes locaux, c'est se condamner à détecter les crises après tout le monde, ou à dépendre du bon vouloir d'acteurs dont les priorités ne sont pas les nôtres. Le Maroc dispose des compétences humaines pour bâtir cette capacité : analystes arabophones et francophones, ingénieurs, chercheurs. Ce qui manque encore, c'est la structuration d'une filière, avec sa formation, sa doctrine et ses outils adaptés à nos langues et à notre région. C'est, au fond, un investissement d'infrastructure : au XXIe siècle, l'espace informationnel est une infrastructure critique au même titre que le réseau électrique, et il mérite le même niveau de protection.
Plus largement, quels sont les risques liés à l'incapacité à contenir ou à contrer rapidement la diffusion de certains récits sur les réseaux sociaux ? Jusqu'où ces campagnes peuvent-elles affecter la confiance dans les institutions, la cohésion sociale et, plus largement, le climat général au sein d'une société ou d'une communauté ?
Certains observateurs européens se sont demandé si nous n'avions pas assisté, avec Sebta, à la première «ruée algorithmique» de l'histoire. Que la formule soit ou non parfaitement exacte, elle dit quelque chose d'essentiel : un basculement s'est produit, avec la démonstration qu'un flux de contenus numériques peut produire, en quelques jours, un fait géopolitique majeur, et il faut en mesurer toutes les conséquences. Les risques se déploient sur trois horizons.
À court terme, le risque est physique et opérationnel. Des mouvements de foule déclenchés par des informations fausses ou déformées mettent des vies en danger (des mineurs se sont jetés à l'eau sur la foi d'une rumeur, et des personnes sont mortes en mer) et placent les institutions en position purement réactive, ce qui dégrade la qualité des réponses, épuise les dispositifs de sécurité et de secours, et génère des images de crise qui alimentent à leur tour de nouveaux récits, de nouveaux appels, de nouvelles vocations. C'est une boucle auto-entretenue : chaque crise produit la matière première narrative de la suivante. Chaque épisode «réussi» abaisse par ailleurs le coût psychologique du suivant, car le précédent devient la preuve.
À moyen terme, le risque est celui de l'érosion de la confiance, et il est plus insidieux. Chaque épisode où la rumeur a devancé la parole publique enseigne aux citoyens que l'information «vraie» circule sur les réseaux et que les canaux officiels arrivent après, voire dissimulent. Cette leçon, répétée épisode après épisode, installe une asymétrie durable : la parole institutionnelle part avec un handicap de crédibilité face à n'importe quelle vidéo virale. S'y ajoute un effet pervers bien identifié par la recherche sur la désinformation : dans un environnement saturé de faux, même le vrai devient contestable. C'est ce qu'on appelle le dividende du menteur : n'importe quel acteur peut alors balayer une information authentique d'un simple «c'est de la manipulation». Or la confiance est l'infrastructure invisible d'une société. Quand elle s'effondre, tout devient plus coûteux : gouverner, informer, rassurer, et surtout mobiliser la population le jour où une crise réelle exigera qu'elle croie la parole publique. Une société qui ne peut plus être alertée est une société vulnérable. La cohésion sociale est atteinte par le même mécanisme. Ces récits ne circulent pas uniformément : ils traversent des communautés spécifiques, creusent les lignes de fracture existantes, qu'elles soient générationnelles, territoriales ou sociales, et peuvent dresser les groupes les uns contre les autres, entre ceux qui partent, ceux qui restent, ceux qui accusent et ceux qui sont accusés. Une crise migratoire amplifiée numériquement devient très vite une crise du regard que la société porte sur elle-même.
À long terme, le risque est stratégique. Un espace informationnel dont on a démontré publiquement qu'il pouvait produire des mobilisations physiques massives devient une surface d'attaque documentée. Des acteurs étrangers ou hostiles peuvent étudier ces précédents, et soyez certains qu'ils le font, pour chercher à reproduire délibérément ce qui fut, au départ, largement spontané : instrumentaliser une question sociale sensible (migration, prix, tensions communautaires) pour fabriquer une crise à la demande, tester les capacités de détection et de réponse d'un État, saturer ses dispositifs sécuritaires ou dégrader son image internationale au moment diplomatique le plus opportun. La question migratoire, par sa charge émotionnelle, son coût humain et sa dimension géopolitique en Méditerranée, est un terrain privilégié de cette guerre informationnelle. On l'a d'ailleurs vu après la crise de cet été : des accusations d'ingérence ont immédiatement circulé dans plusieurs directions, et c'est précisément pour cela que la capacité d'attribution rigoureuse, fondée sur des éléments traçables et non sur des convictions, est devenue un attribut de souveraineté. Sans elle, un pays ne peut même pas distinguer une colère sociale authentique d'une campagne fabriquée. Ce doute lui-même est corrosif, car il expose à deux erreurs symétriques : sous-réagir face à une manipulation réelle, ou sur-réagir face à une expression sociale légitime et traiter sa propre jeunesse en menace, ce qui serait la pire des réponses.
Le risque ultime est là : une société où plus personne, ni les citoyens envers les institutions, ni les institutions envers leur propre opinion publique, ne sait ce qui est authentique. C'est précisément pour éviter ce point de bascule que la veille en sources ouvertes, l'analyse rigoureuse, la transparence méthodologique et l'éducation à l'information doivent devenir des fonctions permanentes de l'État, des médias et de la société civile, et non des réponses d'urgence improvisées à chaque crise. La prochaine mobilisation numérique n'est pas une hypothèse : c'est une échéance. La seule question est de savoir si nous l'observerons en spectateurs ou en analystes préparés.