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Comment l’IA impose une transformation en profondeur du travail des journalistes

L'Institut supérieur de l'information et de la communication a accueilli, les 6 et 7 mai, le colloque international du Réseau Théophraste consacré aux mutations pédagogiques imposées par l'intelligence artificielle générative. Une rencontre qui place le Maroc au centre d'une réflexion francophone sur la souveraineté éducative et l'avenir du métier.

07 Mai 2026 À 17:35

«L'intelligence artificielle ne doit pas être appréhendée uniquement comme un outil technique, mais comme une nouvelle manière de penser la formation médiatique.» C'est par cette mise au point que Abdellatif Bensfia, directeur de l'Institut supérieur de l'information et de la communication (ISIC), a ouvert mercredi matin les travaux du colloque international du Réseau Théophraste, devant un parterre d'enseignants, de chercheurs et de professionnels venus du Maroc, du Burkina Faso, du Sénégal, du Cameroun et de France. L'intitulé, «Enseigner le journalisme à l'ère de l'intelligence artificielle», résume à lui seul la nature du moment : une profession, et avec elle ses écoles, sommée de se réinventer à grande vitesse. Le directeur de l'ISIC a rappelé que les établissements de formation en journalisme sont aujourd'hui appelés à être «constamment à l'écoute des attentes de la profession, des évolutions sociétales ainsi que des mutations technologiques», plaidant pour un cycle de révision pédagogique désormais annuel.
Son adjoint chargé des affaires pédagogiques et de la recherche, Mohcine Benzakour, a prolongé cette ligne en évoquant «un carrefour historique» qui interpelle «le cœur même du geste journalistique : la collecte d'informations, sa vérification, son écriture, sa mise en récit, et jusqu'à la relation entre le journalisme et son public». Pour lui, l'enjeu dépasse l'outillage : il s'agit de former des professionnels capables de penser leur pratique et d'en interroger les fondements éthiques, sans céder aux modes technologiques.

Une rupture pédagogique aux résonances mondiales

La conférence inaugurale, confiée à Enrique Klaus, sociologue du journalisme à l'Université Côte d'Azur, a posé le diagnostic sans détour. En trente ans, a-t-il rappelé, les rédactions ont absorbé cinq changements de régime médiatique successifs, du numérique aux plateformes, mais l'IA générative impose un basculement d'une autre nature. Les tâches historiquement confiées aux stagiaires, des traductions aux recherches documentaires en passant par les synthèses, sont désormais automatisables. «Pour quel marché du travail préparons-nous nos étudiants ?» a interrogé le chercheur, citant une étude du Forum économique mondial selon laquelle 41% des entreprises envisagent une réduction d'effectifs d'ici cinq ans. Au-delà de la question des emplois, Enrique Klaus a invité l'auditoire à porter le regard sur les déséquilibres structurels que l'IA accentue. Les grands modèles de langage, entraînés massivement sur des corpus anglo-saxons, prolongent selon lui la domination dénoncée dès 1978 par le diplomate tunisien Mustapha Masmoudi devant l'Unesco. «Ce que Masmoudi dénonçait en son temps comme un monopole des agences de presse sur les flux informationnels est en train de se reproduire à une autre échelle, à l'aide d'un nouvel instrument», a-t-il observé. Le français, l'arabe et a fortiori l'amazigh, le wolof ou le bambara demeurent largement périphériques dans ces architectures.

Pour le représentant du directeur du bureau de l'Unesco à Rabat, Charaf Ahmimed, dont l'allocution a été lue par Ming-Kuok Lim, conseiller pour la communication et l'information, l'organisation onusienne a qualifié l'IA de «lame à double tranchant». Si elle reconnaît les apports indéniables de la technologie en matière de recherche et de traduction, elle alerte sur l'amplification, par les algorithmes, de la violence de genre numérique visant les femmes journalistes. Trois priorités ont été tracées : la maîtrise technique des algorithmes, le renforcement de l'éthique professionnelle et l'éducation aux médias dès l'école. La directrice générale adjointe de l'Institut français du Maroc, Chloé Goupille, a prolongé cette ligne en insistant sur l'urgence de préserver «la pluralité linguistique et culturelle» dans le développement des modèles d'IA, le langage constituant, selon elle, un élément central de leur architecture.

Du terrain marocain aux rédactions burkinabées, une appropriation contrastée

Les communications de la matinée ont décliné cette réflexion à hauteur des pratiques. Khaoula Zine, chercheuse en médias digitaux, a démontré, à partir d'un cas récent, les incidents survenus en marge du derby Raja-Wydad, comment l'IA peut intervenir à chaque étape de la chaîne de production d'un mini-documentaire. Sa conclusion est nette : la machine accélère, mais ne décide pas. «Le vrai enjeu n'est pas de savoir si l'IA va entrer dans les rédactions, parce qu'elle y est déjà. Le vrai enjeu, c'est de savoir comment l'utiliser sans perdre la qualité, sans perdre le sens et sans perdre la responsabilité journalistique.»
Du côté d'Ouagadougou, Moussa Ouattara, doctorant à l'Université Joseph Ki-Zerbo, et son directeur Lassané Yaméogo ont restitué les résultats d'une enquête menée auprès de quatre rédactions burkinabées. Leur constat révèle une «faible hybridation» entre journalistes et outils d'IA, marquée par un usage souvent individuel, peu assumé et largement dépourvu de cadre institutionnel. La résistance, selon les chercheurs, tient autant à la préservation de l'identité professionnelle qu'au manque de formation et à l'absence de politique éditoriale claire. Sur le terrain marocain, Pr Mohamed Allali, expert en médias et communication, a présenté les résultats d'une étude inédite portant sur 107 journalistes. Si 61% d'entre eux déclarent utiliser l'IA dans leur quotidien, principalement pour la traduction (52%) et la correction linguistique (42%), l'investissement institutionnel demeure très en retrait par pratiques individuelles. L'expert plaide pour un «questionnement algorithmique» des contenus, le renforcement de la souveraineté linguistique et l'introduction d'une éthique algorithmique dans les curricula.

C'est précisément cette refondation pédagogique qu'a appelée de ses vœux Abdelali Jabri, de l'Université Mohammed Premier d'Oujda, en proposant cinq «littératies» à intégrer dans la formation : algorithmique, critique, juridique et éthique, carbone et culturelle. Une exigence rejointe par Jamal Eddine Naji, président du Réseau international Orbicom des chaires Unesco en communication, pour qui seule une approche «fondée sur l'esprit critique et le dialogue» permettra de préserver la dimension humaine du métier. «L'algorithme calcule des mots, a conclu Abdelali Jabri, mais seul le journaliste, fort de cette pédagogie de la question, en assure le sens et le poids devant la société.» Une formule qui résume l'ambition affichée par l’ISIC : devenir un espace où la formation au journalisme demeure, plus que jamais, un projet intellectuel et politique.
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