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Criminalité au Maroc : gérer les coûts c’est bien, rentabiliser c’est mieux

Entre 5 et 7% du Produit intérieur brut. C’est la ponction que la criminalité et la violence exercent chaque année sur l’économie marocaine, selon l’Indice mondial de la paix. Des milliards de dirhams qui ne nourrissent ni l’école, ni l’hôpital, ni l’emploi des jeunes, mais alimentent un fardeau aux contours encore imparfaitement cernés. Pour combler ce déficit méthodologique, l’Observatoire national de la criminalité (ONC), en partenariat avec le National Center for State Courts (NCSC) américain et avec l’appui du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a tenu les 28 et 29 avril 2026 à Salé un workshop scientifique consacré à la mesure du coût économique et social de la criminalité. Première étape d’un parcours qui doit déboucher sur une étude nationale globale.

04 Mai 2026 À 18:00

Les chiffres laissent peu de place au doute. À l’échelle mondiale, la criminalité et la violence drainent plus de 20.000 milliards de dollars par an, soit environ 13% du Produit intérieur brut planétaire, selon les estimations de l’Institute for Economics and Peace reprises par le Forum économique mondial. La corruption, à elle seule, représente près de 5% du PIB global, soit plus de 2.600 milliards de dollars annuels, un impôt invisible sur le développement, d’après les Nations unies et le Forum économique mondial. Mais ce que la recherche internationale met en évidence de plus saisissant tient moins à l’ampleur de ces sommes qu’à leur architecture.

Le poids caché du fardeau criminel

Les études de référence du Home Office britannique l’établissent, les coûts immatériels : souffrance des victimes, traumatismes psychologiques, perte de qualité de vie, érosion de la confiance institutionnelle, représentent entre 40 et 60% du coût total des crimes violents. Autrement dit, la part la plus lourde de la facture n’apparaît ni dans les budgets publics, ni dans les statistiques traditionnelles. Une réalité qui impose aux acteurs publics, aux chercheurs et aux institutions de dépasser les approches classiques au profit de méthodologies plus rigoureuses et plus exhaustives.

Le contexte marocain ne fait pas exception. Entre 5 et 7% du PIB national sont phagocytés chaque année par les charges directes et indirectes de la criminalité, selon l’Indice mondial de la paix. Des milliards de dirhams qui n’alimentent ni l’école, ni l’hôpital, ni l’emploi des jeunes, ni le développement du Maroc émergent. Plus que des données économiques, autant d’opportunités perdues et un développement différé.

Un tournant pénal qui réclame ses outils de pilotage

Dans son allocution d’ouverture lors de cette rencontre, Hicham Mellati, directeur des affaires pénales, des grâces et de l’observation de la criminalité au ministère de la Justice, a souligné l’importance stratégique de la mesure du coût de la criminalité comme levier central de pilotage des réformes pénales structurantes engagées au Royaume. Le responsable judiciaire a rappelé que le Maroc vivait un véritable tournant dans sa politique pénale, porté par plusieurs textes législatifs majeurs. Au premier rang : la loi n°43.22 sur les peines alternatives, entrée en vigueur en août 2025, qui ouvre de nouvelles perspectives en matière de diversification des réponses pénales et de rationalisation du recours à la détention. À cette pierre angulaire s’ajoutent le nouveau Code de procédure pénale, qui consacre les mécanismes de médiation et de conciliation pénales tout en rééquilibrant la répression de l’infraction et la protection des droits, ainsi que la création de l’Agence nationale de protection de l’enfance.

«Comment mesurer l’impact réel de ces transformations ? Comment vérifier que les peines alternatives sont plus efficaces sur les plans économique et social ? Comment estimer le retour sur investissement dans les programmes de prévention, de réhabilitation et de réinsertion ? Comment orienter des ressources publiques par nature limitées vers les interventions les plus performantes ?» s’est interrogé M. Mellati. Autant de questions, a-t-il souligné, qui resteront sans réponse en l’absence d’une mesure scientifique rigoureuse du coût de la criminalité. Quatre angles analytiques pour un phénomène complexe Cette ambition, c’est précisément celle que porte l’Observatoire national de la criminalité (ONC), créé en vertu de l’article 51-3 du nouveau Code de procédure pénale, comme instance institutionnelle chargée de fournir aux décideurs les données, analyses et indicateurs nécessaires à une politique pénale fondée sur la preuve et des données. L’institution a inscrit la mesure du coût économique et social de la criminalité parmi ses chantiers stratégiques structurants, suivant une approche programmatique progressive et intégrée.

Quatre angles complémentaires balisent la démarche. L’angle macroéconomique d’abord, qui examine l’impact de la criminalité sur la croissance, l’investissement et l’attractivité des régions. L’angle par type d’infraction ensuite, qui s’attache à estimer le coût unitaire de chaque catégorie. L’angle des flux du système judiciaire, qui traduit la chaîne et les procédures en charges économiques et sociales. Enfin, l’angle du coût supporté par les victimes, qui place la souffrance humaine au cœur de l’évaluation.

Pour cette première étape consacrée aux flux judiciaires, l’Observatoire a sollicité Mme Nora E. Sydow, experte au NCSC, qui a piloté le développement du Court Backlog Reduction Simulator (CBRS). Ce modèle de modélisation fondée sur les données traduit les flux judiciaires en coûts économiques et sociaux et permet aux décideurs de mesurer l’impact des interventions avant même leur déploiement. Il ne s’agit pas, prévient toutefois M. Mellati, de transposer un outil clé en main, chaque contexte ayant ses spécificités, mais d’en assimiler la logique analytique et de capitaliser sur l’accumulation scientifique internationale dans ce domaine.

Du recouvrement des avoirs au financement de la justice

En plus de cette première démarche, M. Mellati insiste sur une deuxième, complémentaire : la valorisation des produits de la criminalité par une gestion efficace des biens saisis et confisqués. Une approche en plein essor sur la scène internationale, particulièrement dans l’espace européen et le champ de la lutte contre la criminalité organisée transfrontalière.

Plusieurs États ont d’ores et déjà mis en place des structures institutionnelles spécialisées. La France s’est dotée de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc), établissement public à caractère administratif placé sous la double tutelle des ministères de la Justice et du Budget. L’Espagne a créé en 2015 l’Office de recouvrement et de gestion des avoirs (Orga), structure administrative spécialisée relevant de la Justice. L’Italie a installé dès 2010 son Agence nationale d’administration et d’affectation des biens confisqués au crime organisé (Anbsc), considérée comme un modèle pionnier au plan mondial en raison de son lien organique avec la lutte antimafia et le code italien correspondant. La Belgique compte sur l’Organe central pour la saisie et la confiscation (Ocsc), créé en 2003 au sein du parquet fédéral. Le Royaume-Uni, lui, a opté pour un dispositif mixte adossé à la National Crime Agency (NCA), instituée en 2013, avec recours possible à des opérateurs privés. À l’échelle continentale, la directive européenne 2024/1260, récemment adoptée, renforce les obligations des États membres en matière de traçage, de gel, de gestion et de confiscation, dans le cadre du réseau ARO.

Au-delà de leur diversité, ces dispositifs ouvrent des possibilités concrètes : indemnisation des victimes à partir des produits confisqués, équipement des services d’enquête en moyens techniques, affectation à l’utilité publique des biens immobiliers saisis au profit d’organisations de la société civile ou de projets sociaux, et réinjection d’une partie des recettes dans le développement des capacités du système judiciaire lui-même. Le Maroc travaille aujourd’hui à la mise en place d’un cadre institutionnel spécialisé, en phase avec une logique économique moderne de gestion des produits de la criminalité, a indiqué le directeur.

La rencontre de Salé n’aura été qu’un point de départ. D’autres séances réuniront experts internationaux et nationaux pour préparer une étude nationale globale sur le coût économique et social de la criminalité au Maroc. Les évaluations rigoureuses conduites notamment par le Washington State Institute for Public Policy l’attestent : chaque dirham investi, sur la base de preuves scientifiques, dans la prévention, la réhabilitation et la réinsertion génère des retombées économiques et sociales plusieurs fois supérieures à la mise initiale. Au-delà des chiffres, c’est la confiance du citoyen dans la justice de son pays qui se joue.
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