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Crise du détroit d’Ormuz : La paix demeure lointaine (Frédéric Encel)

La paix n’est pas l’horizon immédiat ; le cessez-le-feu, peut-être. C’est l’analyse que développe Frédéric Encel dans «L’Info en Face», diffusée récemment sur Matin TV. Face à Rachid Hallaouy, le consultant en risques politiques, professeur de relations internationales et spécialiste du Moyen-Orient, analyse une crise où l’Iran conserve une capacité de nuisance, mais dans un rapport de force militaire, économique et diplomatique devenu défavorable.

05 Mai 2026 À 17:04

Depuis le déclenchement, le 28 février, du conflit entre l’Iran, les États-Unis et Israël autour du Moyen-Orient et du détroit d’Ormuz, les scénarios d’escalade et de désescalade dominent tour à tour le débat. Au-delà de ces incertitudes, Frédéric Encel, consultant en risques politiques, professeur de relations internationales, décrypte ce que cette guerre révèle des équilibres dans la région. Rapport de force entre Washington et Téhéran, centralité du dossier nucléaire, vulnérabilité stratégique d’Ormuz, marges de négociation encore ouvertes... l’invité de «L’Info en Face» déroule une lecture où la logique de confrontation ne ferme pas entièrement l’espace diplomatique.

Une paix hors de portée, faute de préalables politiques

Frédéric Encel revient ainsi aux conditions mêmes d’un règlement. Pour lui, l’obstacle ne tient pas seulement à l’intensité du conflit, mais à l’absence des préalables qui rendraient une paix politiquement concevable. Il évoque le refus de la République islamique d’Iran de respecter strictement le traité de non-prolifération nucléaire de 1968, l’absence de relations diplomatiques entre Téhéran et Washington depuis 1979, la non-reconnaissance de l’État d’Israël par l’Iran, mais aussi les tensions persistantes au Liban, où la présence israélienne continue d’alimenter la rhétorique de la résistance.



Autrement dit, les verrous ne sont pas seulement militaires. Ils sont politiques, diplomatiques et doctrinaux. «Tant qu’un certain nombre d’éléments consubstantiels à un traité de paix ne sont pas réunis, je n’y crois pas», résume-t-il. L’horizon, à ses yeux, n’est donc pas celui d’une paix négociée, mais d’une stabilisation minimale, dictée par les rapports de puissance. Non pas un règlement du conflit, plutôt une manière d’en contenir les effets.

Le cessez-le-feu, un équilibre imparfait mais possible

À défaut de paix, Frédéric Encel retient l’hypothèse d’un cessez-le-feu maintenu dans la durée. Non comme une solution aboutie, mais comme un dispositif fragile, exposé aux incidents et aux violations ponctuelles. C’est là toute la différence entre un accord politique et un arrangement militaire. «Un cessez-le-feu peut être transgressé ici ou là sans que son esprit soit altéré», explique-t-il, en rappelant que certains cessez-le-feu ont traversé des décennies malgré des entorses répétées. La nuance mérite d’être relevée. Des tirs, des interceptions ou des épisodes de tension ne suffisent pas toujours à faire tomber l’ensemble du mécanisme. Le cessez-le-feu peut rester en vigueur, même imparfaitement respecté, dès lors que les acteurs continuent d’y voir un intérêt.

Un Iran affaibli, mais encore capable de nuisance

Dans le rapport de force actuel, largement favorable aux États-Unis, l’Iran, selon lui, conserve des moyens de pression : missiles, drones, risques pour les bases américaines, les navires, les États arabes de la région ou Israël. Mais cette capacité reste limitée. Il parle alors d’une «capacité de nuisance», non d’une capacité stratégique décisive. Le constat vaut aussi pour les relais régionaux de Téhéran. Le «cercle de feu» iranien, selon lui, s’est considérablement affaibli. Ses proxys ont été durement touchés, tandis que se dessine, face à l’Iran, un ensemble formé par les États arabes sunnites, les Européens, les Américains et, de fait, Israël. L’asymétrie apparaît plus nettement encore sur le terrain militaire. «Où est la marine iranienne ? Elle n’existe pas. Où est l’aviation iranienne ? Elle n’existe pas», relève-t-il. Téhéran peut encore perturber, frapper ponctuellement, menacer. Mais il ne dispose plus, dans cette configuration, des moyens de rivaliser avec la puissance américaine.

Ormuz, entre menace iranienne et blocus américain

Le détroit d’Ormuz concentre cette asymétrie dans un espace hautement stratégique. L’interception d’un cargo iranien par les États-Unis, les menaces de représailles formulées par Téhéran et les inquiétudes autour de possibles mines dans la zone nourrissent les scénarios d’escalade. Frédéric Encel ne les écarte pas, mais en relativise la portée. Surtout, une fermeture ou une perturbation prolongée d’Ormuz se retournerait contre Téhéran lui-même. L’économie iranienne reste largement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures. En renchérissant brutalement le pétrole ou en menaçant durablement le détroit, l’Iran appuierait, selon lui, «sur sa propre jugulaire».

Sur le plan juridique, M. Encel introduit toutefois une nuance. L’Iran peut contester le blocus américain au regard du droit international. «Un blocus, il faut bien comprendre que c’est un acte de guerre en droit international», rappelle-t-il. Mais les États de la région peuvent, eux aussi, reprocher à Téhéran ses tirs de missiles et de drones, y compris vers des pays se présentant comme neutres. Le droit devient alors un autre champ de confrontation : Washington pour le blocus ; Téhéran pour ses menaces sur la navigation et ses frappes régionales.

Le nucléaire, possible monnaie d’échange pour une victoire américaine

S’agissant de Donald Trump, Frédéric Encel livre une analyse plutôt lucide. S’il n’écarte ni l’imprévisibilité du Président américain ni le désordre de certaines décisions, il y décèle une constante : une approche «strictement mercantiliste», tournée vers les gains américains, la préservation des partenariats dans le Golfe et la sécurisation des contrats avec des pays solvables, au premier rang desquels l’Arabie saoudite. Dans cette perspective, Washington n’aurait aucun intérêt à une explosion régionale durable. Donald Trump chercherait plutôt un cessez-le-feu qu’il puisse présenter comme une victoire. Le nucléaire iranien devient alors le point de bascule. Frédéric Encel rappelle les quelque 420 kg d’uranium enrichi à plus de 60%, qui n’auraient pas dû exister au regard des engagements internationaux. Il reconnaît que Téhéran peut invoquer la rupture, par le Président Trump en 2018, de l’accord de 2015. Mais il souligne aussi que, depuis 2002, l’Agence internationale de l’énergie atomique considère que l’Iran ment de manière systématique sur son programme nucléaire.

Le compromis, s’il devait émerger, passerait donc par ce levier : un recul iranien sur le nucléaire permettrait à Donald Trump de revendiquer un succès stratégique, tandis que l’Iran obtiendrait l’allègement des sanctions qui étranglent son économie. L’équation deviendrait toutefois plus incertaine si Washington exigeait un encadrement de la balistique iranienne. Sur ce point, M. Encel se montre plus réservé : les missiles figurent parmi les derniers leviers militaires de Téhéran. À cet égard, Frédéric Encel distingue nettement les objectifs américains et israéliens. Pour Washington, l’enjeu reste un Moyen-Orient suffisamment apaisé pour préserver les intérêts économiques américains et les contrats avec les monarchies du Golfe. Pour Israël, la logique est d’abord sécuritaire. Le nucléaire iranien y est perçu comme une menace existentielle. Depuis 1979, rappelle-t-il, la République islamique d’Iran n’a cessé d’annoncer l’écrasement d’Israël. À cela s’ajoute une réalité géographique, technique et balistique : Téhéran a montré sa capacité à viser l’ensemble du territoire israélien.

Pourquoi Frédéric Encel écarte le scénario de l’embrasement général

Sur le terrain prospectif, le consultant en risques politiques revendique une lecture réaliste. Il écarte l’hypothèse d’une guerre mondiale : un tel scénario supposerait, selon lui, l’existence de blocs militaires multinationaux opposés, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Moscou et Pékin peuvent afficher leur proximité avec Téhéran, critiquer Washington ou fournir des soutiens indirects. Mais cette posture ne vaut pas intervention directe. Pour M. Encel, l’écart reste considérable entre un appui diplomatique ou des coopérations de renseignement et la capacité américaine de frapper massivement les infrastructures civiles, énergétiques et militaires iraniennes. Ni la Russie, ni la Chine, ni l’Inde ne sont entrées dans la guerre. Quant aux États du Golfe, même touchés ou menacés, ils n’ont pas répondu militairement. Ils demeurent donc des cibles de violence davantage que des cobelligérants.

Le conflit peut durer, connaître des pics de tension, des incidents, voire des ruptures ponctuelles du cessez-le-feu. Mais il ne relève pas, dans cette lecture, d’une guerre mondiale ni d’une guerre régionale totale. «Mon point pessimiste, c’est que je ne vois pas d’accord de paix à court ou moyen terme. Mon point optimiste, c’est que je ne crois pas au retour ou à l’avènement d’une guerre de très haute intensité», résume-t-il.

Une guerre contenue, un choc mondial diffus

Frédéric Encel ne réduit pas pour autant la crise à sa dimension militaire. Même contenue, elle produit des effets économiques lourds. Le pétrole, les carburants, les engrais et, plus largement, les conditions de vie de plusieurs centaines de millions, voire de milliards d’individus, peuvent être affectés. Il insiste notamment sur le continent africain, souvent absent des lectures européennes du conflit. Une partie des engrais utilisés dans l’agriculture dépend de produits liés au pétrole. Toute hausse prolongée des prix de l’énergie peut donc peser directement sur les économies importatrices, l’agriculture et les ménages.

L’invité de «L’Info en Face» relativise cependant la séquence actuelle en la replaçant dans l’histoire longue. Il rappelle qu’en 1973, lors du premier choc pétrolier, les prix avaient quadruplé en quelques semaines. Aujourd’hui, le détroit d’Ormuz représente environ 20% du pétrole consommé dans le monde, et la hausse, bien que sensible, ne relève pas du même ordre. La pression n’en demeure pas moins réelle. Les prix des carburants pourraient rester élevés plusieurs mois. Le conflit peut ainsi rester militairement contenu tout en diffusant ses effets dans les économies, les transports, l’agriculture et le pouvoir d’achat.

Une crise appelée à durer

Au terme de l’échange, Frédéric Encel dessine moins une sortie de crise qu’un mode de gestion durable de l’instabilité. La paix demeure lointaine. L’embrasement général lui paraît improbable. Entre les deux, subsiste l’hypothèse d’un cessez-le-feu prolongé, imparfait, régulièrement éprouvé, mais encore tenable. C’est peut-être là le cœur de son analyse : le conflit ne se dirige pas nécessairement vers une résolution, mais vers une forme d’administration de la tension. Une séquence où l’Iran chercherait à préserver ce qui lui reste de leviers, où les États-Unis voudraient convertir le nucléaire en victoire diplomatique, et où Israël continuerait de placer la menace iranienne au sommet de ses priorités sécuritaires. La paix n’est pas à portée immédiate. Le cessez-le-feu, lui, reste possible. À condition d’accepter qu’il soit moins une promesse de règlement qu’un équilibre sous contrainte.
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