Mounia Senhaji
24 Mars 2026
À 16:49
C’est une relecture structurée de vingt-cinq années de diplomatie marocaine que propose
le chercheur Mohammed Rida Nour dans un rapport publié par le Centre marocain des études africaines et du développement durable (CMEADD), intitulé «La politique étrangère du Maroc sous Mohammed VI (1999-2025) : hedging institutionnalisé et production délibérée d’interdépendances». À travers une analyse croisant théorie des relations internationales et observations empiriques, l’auteur met en lumière
une transformation progressive mais profonde
des ressorts de l’action extérieure du Royaume.Loin d’une simple adaptation aux évolutions du contexte international, cette mutation traduit, selon le rapport, un changement de logique dans la manière dont le Maroc conçoit et exerce son influence. Il ne s’agit plus seulement de préserver des équilibres ou de sécuriser des alliances, mais de structurer
des relations durables, inscrites dans des cadres économiques, juridiques et institutionnels, qui renforcent la position du Royaume dans son environnement régional et international. Cette inflexion, qui s’inscrit dans la continuité des orientations stratégiques du Royaume tout en en renouvelant les instruments, marque le passage d’une diplomatie de préservation à une logique d’interdépendance assumée.
D’une diplomatie d’équilibre à une stratégie d’«enchaînement»
Le rapport du CMEADD propose une lecture claire de cette évolution en s’appuyant sur une formule appelée à marquer les analyses : «S.M. Feu Hassan II travaillait à préserver, S.M. le Roi Mohammed VI travaille à enchaîner» ses partenaires. Cette inflexion ne signifie pas rupture, mais reconfiguration. Sous Feu Hassan II
, la diplomatie marocaine s’inscrivait dans un contexte de
Guerre froide puis de
recomposition régionale, où la priorité était de sécuriser des alliances et de préserver les équilibres stratégiques. Depuis 1999, le Maroc a progressivement déplacé le centre de gravité de son action extérieure vers une logique plus proactive.
Le rapport qualifie cette évolution de
«hedging institutionnalisé», une stratégie consistant à multiplier les partenariats sans s’enfermer dans des alignements exclusifs, tout en ancrant ces relations dans des structures durables. L’objectif n’est plus seulement de diversifier, mais de créer des interdépendances, si bien que «les coûts de rupture deviennent élevés pour les partenaires».
La géoéconomie comme instrument de puissance
L’un des apports majeurs du rapport réside dans la centralité accordée à la géoéconomie. Le Maroc y est décrit comme un acteur qui mobilise ses capacités économiques pour produire des effets géopolitiques. Le complexe portuaire Tanger Med en constitue l’illustration la plus emblématique. En s’imposant comme un hub logistique de premier plan, il a permis au Royaume de s’insérer au cœur des chaînes de valeur mondiales, notamment dans l’industrie automobile. Cette intégration, souligne le rapport, contribue à créer «une forme de dissuasion structurelle», dans la mesure où toute perturbation affecterait également les partenaires économiques du Maroc. Cette logique dépasse le seul cas de Tanger Med. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à faire du Maroc un maillon indispensable des circuits économiques régionaux et internationaux.
L’Europe : entre interdépendance et contentieux
Premier partenaire commercial du Royaume, l’Union européenne occupe une place centrale dans cette architecture. Le rapport met en évidence une relation caractérisée à la fois par une forte intégration économique et par des tensions juridiques récurrentes. Les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne relatifs aux accords incluant le Sahara ont ainsi ouvert une nouvelle séquence, où le droit devient un terrain de confrontation. Pour autant, ces contentieux n’ont pas remis en cause la profondeur des relations économiques, illustrant la solidité des interdépendances construites au fil des années. Dans cette configuration, le Maroc déploie une approche qualifiée de «lawfare», mobilisant les instruments juridiques en complément de l’action diplomatique classique afin de préserver ses intérêts et consolider ses positions.
Le pivot africain : une influence par l’intégration
Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 marque une étape décisive dans le redéploiement de sa politique étrangère. Le rapport souligne que l’Afrique subsaharienne est devenue un espace prioritaire de projection de l’influence marocaine. Cette présence s’appuie sur des instruments économiques structurants. Les groupes bancaires marocains, à l’image d’Attijariwafa bank, participent à la structuration des systèmes financiers dans de nombreux pays. Parallèlement, le groupe OCP développe des projets industriels et agricoles, notamment en Éthiopie et au Nigeria, contribuant à la sécurité alimentaire du continent. Le rapport insiste sur cette dimension en soulignant que le Maroc «convertit sa rente phosphatière en levier d’influence géopolitique», en s’inscrivant dans des dynamiques de co-développement.
Le Sahara : centralité stratégique et mutation des instruments
La question du Sahara demeure le socle de la diplomatie marocaine. Toutefois, le rapport met en évidence une évolution des méthodes. À côté de l’action diplomatique traditionnelle, le Maroc a investi le champ juridique et normatif. Cette stratégie vise à imposer progressivement le plan d’autonomie comme cadre de référence dans les enceintes internationales. La reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara en 2020 s’inscrit dans cette dynamique, illustrant la capacité du Royaume à inscrire ses priorités dans des recompositions géopolitiques plus larges.
Le soft power religieux : une influence normative
Autre dimension mise en avant par le rapport : le rôle du religieux dans la politique étrangère marocaine. À travers la formation d’imams et la promotion d’un islam modéré, le Maroc développe une influence qui dépasse le cadre strictement diplomatique. Ce levier contribue à renforcer les liens avec plusieurs pays partenaires, tout en positionnant le Royaume comme un acteur crédible dans la lutte contre l’extrémisme. Le rapport y voit une forme de «sécurité normative transnationale», fondée sur la diffusion de référentiels religieux et institutionnels communs.
Une stratégie ambitieuse sous contraintes
Malgré cette montée en puissance, le rapport souligne l’existence de contraintes structurelles. L’économie marocaine demeure fortement dépendante de l’Union européenne, qui concentre une part importante des échanges extérieurs. Par ailleurs, des facteurs tels que le stress hydrique ou l’instabilité du Sahel constituent des éléments de vulnérabilité susceptibles d’influencer la trajectoire du Royaume. Le rapport évoque ainsi un «paradoxe de l’autonomie», où la quête d’indépendance stratégique s’inscrit dans un environnement d’interdépendances persistantes.
Une diplomatie en recomposition
Au terme de cette analyse, le rapport du CMEADD met en évidence une évolution significative de la diplomatie marocaine. Sans rompre avec ses fondamentaux, le Royaume a progressivement redéfini ses instruments et ses modes d’action. D’une diplomatie d’équilibre à une stratégie d’interdépendance, d’une logique d’alignement à une gestion fine des partenariats multiples, le Maroc s’affirme comme un acteur en capacité de naviguer dans un environnement international complexe. Dans un contexte marqué par la recomposition des rapports de force, cette approche pourrait consacrer le Royaume comme une puissance pivot entre l’Europe et l’Afrique, à condition de transformer ses atouts en capacité durable de régulation.