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Elections 2026 : la date fait consensus, la méthode électorale fait débat

Le Conseil du gouvernement a tranché, jeudi 5 mars 2026, en fixant au mercredi 23 septembre la tenue des élections législatives. Mais si le calendrier ne souffre d'aucune contestation majeure, c'est bien la méthode qui cristallise les tensions entre majorité et opposition. L'USFP a ouvert le feu dans un communiqué au vitriol, réclamant l'ouverture immédiate de concertations nationales sur les décrets d'application. Le PPS conditionne sa participation à un climat de détente politique et de renforcement des libertés. Le PJD, lui, a déjà lancé sa machine interne de sélection des candidats, transformant l'échéance en tribune contre le bilan gouvernemental. Seul l'Istiqlal, parti de la majorité gouvernementale, se projette sereinement vers l'après-scrutin.

12 Mars 2026 À 20:45

C'est désormais officiel. Le ministre de l'Intérieur, Abdelouafi Laftit, a présenté, jeudi 5 mars, devant le Conseil du gouvernement, le projet de décret fixant au mercredi 23 septembre 2026 la date des élections des membres de la Chambre des représentants. Un scrutin qui se déroulera sous l’encadrement juridique d'une nouvelle loi organique, pensée pour renforcer l'intégrité du processus électoral et favoriser l'émergence d'une élite politique crédible. L'annonce, attendue depuis plusieurs semaines, a instantanément redistribué les cartes du jeu politique, révélant des lignes de fracture que le consensus apparent sur la date ne saurait dissimuler.

L'Istiqlal en ordre de marche, les yeux rivés sur l'après-scrutin

Au siège central du parti de la Balance à Rabat, l'heure n'est ni au doute ni à la polémique. Le soir même de l'annonce gouvernementale, Nizar Baraka, secrétaire général de l'Istiqlal, présidait la rencontre annuelle «Silat Arrahim» de la Ligue marocaine de l'éducation de base et de la lutte contre l'analphabétisme. L'occasion, soigneusement calibrée, de poser le cadre politique dans lequel son parti aborde cette échéance.



Nizar Baraka a esquissé le portrait-robot du prochain Exécutif : un gouvernement «capable de gérer le dossier de l'autonomie», doté de «crédibilité et de savoir-faire». Car les défis sont immenses. Le secrétaire général de l'Istiqlal a énuméré les chantiers qui attendent la future équipe gouvernementale : réduction des disparités territoriales, autonomisation de la jeunesse, élargissement et consolidation de la classe moyenne, et renforcement du positionnement du Maroc en tant que puissance régionale, eu égard à son attractivité comme plateforme industrielle, commerciale et d'investissement.

Le message vise aussi bien des destinataires en interne qu’en externe. Le patron de l'Istiqlal a appelé l'ensemble des militants du parti à «l'engagement en faveur de la crédibilité et de l'intégrité dans l'investiture et le choix des candidats sur les listes», rappelant la nécessité de «présenter des élites locales capables de gérer la chose publique avec compétence et de lier la responsabilité à la reddition des comptes».

L'USFP tire à boulets rouges sur la majorité

Le ton est radicalement différent du côté de l'Union socialiste des forces populaires. Dans un communiqué rendu public mardi 10 mars, le Bureau politique de l'USFP a livré un réquisitoire cinglant contre la méthode adoptée par la majorité gouvernementale. Le parti de la Rose ne conteste pas la date du scrutin en elle-même, mais dénonce frontalement les conditions dans lesquelles elle a été arrêtée. Le bureau politique «note que la majorité gouvernementale, après l'adoption par le Parlement des lois encadrant les échéances législatives, a fixé unilatéralement leur date au mercredi 23 septembre 2026, sans procéder aux concertations nécessaires à ce sujet». L'USFP en appelle au Discours Royal d'ouverture de la session parlementaire en cours, dans lequel le Souverain avait expressément invité à l'ouverture de consultations avec les différents acteurs sur le système général des élections de la Chambre des représentants.

Le parti va plus loin en réclamant «l'ouverture d'une concertation nationale sérieuse, comme il est de coutume, autour des décrets d'application et des décisions réglementaires». Le communiqué détaille avec une précision quasi juridique les sujets devant faire l'objet de cette concertation : le découpage électoral, la révision exceptionnelle des listes électorales générales, le déroulement des différentes étapes du processus électoral (y compris l'organisation de la campagne électorale), la création et la composition des bureaux de vote, la préparation et la remise des procès-verbaux, et la proclamation des résultats définitifs.

Mais la charge la plus lourde porte sur les garanties de transparence. L'USFP exige que ces concertations visent à «exclure l'achat des voix, l'exploitation du fait religieux et de l'action caritative, l'abus de pouvoir et l'utilisation des moyens de l'État et des collectivités territoriales». Un catalogue d'accusations à peine voilées qui en dit long sur la défiance de cette composante de l'opposition envers les conditions d'organisation du prochain scrutin.

Le PPS pose ses conditions, entre fermeté et diplomatie

Le parti de Nabil Benabdallah emprunte un registre différent, plus feutré dans la forme, mais tout aussi exigeant sur le fond. Dans son communiqué diffusé à l'issue de la réunion du bureau politique tenue mardi 10 mars, le Parti du progrès et du socialisme «renouvelle le vœu pour que cette échéance cruciale pour le pays constitue une pierre angulaire solide dans le processus d'élévation de l'édifice démocratique et institutionnel national». Le PPS plaide pour un scrutin qui soit «un moment de renforcement de la participation électorale consciente, notamment chez les jeunes et les femmes», permettant d'organiser «des élections propres, loin des procédés de l'argent et de la corruption». L'objectif affiché : «produire un Parlement et un gouvernement capables de mettre en œuvre de manière optimale et complète les contenus avancés de la Constitution de 2011».

Là où le PPS se distingue, c'est dans la nature des préalables qu'il formule. Le parti conditionne explicitement la réussite du scrutin à l'adoption de «mesures appropriées liées à la détente politique et en matière de droits, notamment à travers la recherche sereine du règlement des dossiers en suspens liés à la détention ou aux poursuites en rapport avec l'exercice de la liberté d'expression et d'opinion ou la liberté de manifester pacifiquement». Une allusion directe aux dossiers des «détenus politiques et d'opinion et des journalistes poursuivis», sujet sensible s'il en est dans le paysage politique. Le parti insiste également sur la nécessité d’accompagner les phases ultérieures de révision des listes électorales de «campagnes de communication, de sensibilisation et de mobilisation fortes et intensives», dans lesquelles «les médias en général, et les médias publics en particulier, jouent leur rôle citoyen et pédagogique de manière positive et complète».

Le PJD en mode combat, Benkirane prépare ses troupes

Du côté du Parti de la justice et du développement (PJD), la mécanique est déjà en marche. Réuni samedi 7 mars sous la présidence de Abdelilah Benkirane, le secrétariat général du PJD a acté le lancement du processus interne de désignation des candidats. Le calendrier est serré : les assemblées générales provinciales, chargées d'élire les candidats et candidates dans les circonscriptions locales, se tiendront entre le 15 mars et le 26 avril. Les commissions régionales de candidature, dédiées à la sélection des candidates dans les circonscriptions régionales, suivront entre le 26 avril et le 15 mai.

Le secrétaire général du PJD a adressé une directive à l'ensemble des membres, les appelant à «s'engager avec force et enthousiasme dans ces étapes démocratiques internes et à poursuivre la mobilisation avec ambition et un souffle positif». Mais c'est sur le terrain de l'offensive politique que Benkirane a concentré l'essentiel de son message. Le secrétariat général appelle les militants à intensifier leurs efforts «afin de traduire la performance politique et l'élan militant du parti dans la défense des causes de la patrie, de la nation et des citoyens, et pour faire face aux dysfonctionnements et à l'échec du gouvernement». À cet égard, le PJD ne prend pas de gants. Le communiqué du secrétariat général dénonce «la réalité dégradée qu'a engendrée la faible performance du gouvernement du 8 septembre 2021, avec ses promesses qui attendent encore d'être concrétisées et ses pratiques défaillantes et corrompues». L'objectif affiché est de «permettre au parti de retrouver sa position électorale distinguée et de contribuer à offrir une alternative répondant aux aspirations des Marocains».

Un scrutin sous haute tension politique

À six mois du rendez-vous des urnes, le paysage politique marocain dessine déjà ses lignes de front. D'un côté, une majorité emmenée par le RNI, le PAM et l'Istiqlal qui entend capitaliser sur les grands chantiers (autonomie du Sahara, Mondial 2030, positionnement régional...) pour solliciter un nouveau mandat de confiance. De l'autre, une opposition qui, de l'USFP au PJD en passant par le PPS, refuse de se laisser enfermer dans un calendrier dont elle souhaite voir les règles du jeu clarifiées.

Le véritable enjeu des semaines à venir ne sera donc pas la date du 23 septembre, que personne ne conteste – à part l’USFP –, mais bien l'architecture réglementaire qui en déterminera les conditions de déroulement. Découpage électoral, révision des listes, organisation des bureaux de vote, encadrement de la campagne : autant de leviers techniques qui, dans l'histoire électorale, ont souvent pesé plus lourd que les programmes et les discours. La réponse du gouvernement à la demande de concertation formulée par l'opposition dira beaucoup de la qualité démocratique du scrutin du 23 septembre 2026.
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