Yousra Amrani
08 Octobre 2026
À 19:12
La
rentrée parlementaire de ce vendredi 9 octobre ne ressemblera pas aux précédentes. Moins de trois semaines après les élections législatives du 23 septembre, la Chambre des représentants s’apprête à inaugurer la XIIe législature, avec une nouvelle configuration politique et un agenda particulièrement chargé. Cette ouverture intervient alors que les tractations pour la constitution du prochain gouvernement se poursuivent, laissant encore en suspens la composition définitive de la future
majorité parlementaire.
Ce rendez-vous institutionnel intervient ainsi à la croisée de deux séquences : celle de la recomposition politique issue des urnes et celle des choix législatifs et budgétaires qui devront accompagner le nouvel Exécutif. La première session de cette législature sera notamment marquée par l’élection du président de la Chambre des représentants, le renouvellement des instances de cette dernière et la constitution des groupes parlementaires. Autant d’étapes qui permettront de traduire les nouveaux rapports de force dans l’organisation et le fonctionnement de l’institution.
Mais au-delà de ces échéances, la rentrée s’annonce surtout comme un premier test de la capacité des formations politiques à passer de la compétition électorale à l’exercice des responsabilités parlementaires. D’autant que plusieurs dossiers majeurs attendent la nouvelle Chambre, sur fond de fortes attentes en matière d’emploi, de pouvoir d’achat, de justice sociale et de réduction des disparités territoriales.
Une nouvelle carte politique qui reste à traduire en majorité parlementaire
Le scrutin du 23 septembre a redessiné la composition de la Chambre des représentants et modifié les rapports de force entre les principales formations politiques. Cette nouvelle configuration place désormais la question des alliances au centre des discussions pour la formation du prochain gouvernement, aucune formation ne pouvant, à elle seule, disposer de la majorité absolue nécessaire pour soutenir durablement l’action de l’Exécutif. Les consultations engagées avec les différentes formations politiques devront ainsi déterminer non seulement la composition partisane du futur gouvernement, mais également la physionomie de la majorité et de l’opposition. Les arbitrages qui en résulteront pèseront directement sur l’organisation des travaux parlementaires, la répartition des responsabilités au sein des instances de la Chambre et les conditions d’examen des projets de loi.
L’enjeu dépasse cependant la simple addition des sièges. La future coalition devra parvenir à construire une cohérence politique autour d’un programme commun, condition essentielle pour soutenir les initiatives législatives du gouvernement et défendre ses choix budgétaires. À l’inverse, les formations qui prendront place dans l’opposition devront définir les modalités de leur action, entre contrôle de l’Exécutif, propositions de loi et recours aux instruments constitutionnels de contrôle parlementaire. Cette nouvelle configuration pourrait également modifier les équilibres au sein des commissions permanentes et les conditions dans lesquelles seront conduits les débats sur les grandes réformes. La capacité des groupes à exercer leurs prérogatives dépendra donc autant de leur poids numérique que de leur organisation et de leur coordination. Or cette recomposition devra s’opérer rapidement. Car à peine installée, la nouvelle Chambre sera confrontée à l’un des rendez-vous les plus structurants de la session d’automne : l’examen du budget de l’État.
Le PLF 2027, premier véritable test de la nouvelle majorité
Le projet de loi de Finances pour 2027 devrait constituer le premier grand examen politique et économique de la XIIe législature. Son élaboration intervient dans un contexte singulier, marqué par la transition entre deux équipes gouvernementales et la nécessité d’assurer la continuité de l’action publique. La préparation budgétaire ayant déjà été engagée par le gouvernement sortant, la nouvelle équipe devra déterminer dans quelle mesure les orientations initialement retenues pourront être reprises, adaptées ou complétées pour refléter ses propres priorités. Une opération d’autant plus délicate que le calendrier constitutionnel impose des échéances précises pour le dépôt et l’examen du texte. Cette articulation entre continuité budgétaire et nouvelle orientation politique constitue l’une des principales difficultés de la rentrée. Le futur gouvernement disposera en effet d’un calendrier resserré pour présenter ses choix, tandis que les parlementaires devront examiner un texte déterminant pour l’action publique de l’année prochaine.
Sur le fond, des arbitrages délicats, voire douloureux devront être faits. Il faudra concilier la préservation des équilibres macroéconomiques avec les besoins de financement des politiques sociales, les investissements dans les infrastructures et les exigences de développement territorial. Le tout dans une conjoncture internationale marquée par des incertitudes économiques et des fluctuations susceptibles de peser sur les finances publiques. Dans ce contexte, le débat budgétaire devrait également permettre de mesurer les différences d’orientation entre majorité et opposition. Les choix relatifs à l’investissement public, aux dépenses sociales, à l’emploi et aux priorités sectorielles fourniront autant de terrains de confrontation politique, mais aussi d’évaluation de la cohérence du programme gouvernemental. Le PLF 2027 ne sera donc pas uniquement un exercice financier. Il constituera le premier indicateur concret de la capacité du nouvel Exécutif et de sa majorité à traduire leurs engagements politiques en choix budgétaires.
Code de la famille, justice pénale : des réformes qui attendent leur traduction législative
Si l’urgence budgétaire devait dominer les premières semaines de la session, elle ne saurait occulter les autres chantiers législatifs auxquels la nouvelle majorité devra se confronter. Parmi eux figure la réforme du Code de la famille, l’un des dossiers les plus sensibles sur le plan social et juridique. Les débats engagés autour de cette réforme soulèvent des questions fondamentales liées aux droits et obligations au sein de la famille, à la protection des enfants, aux relations conjugales et à l’adaptation du cadre juridique aux évolutions de la société marocaine. Pour le nouveau Parlement, l’enjeu sera de transformer les orientations retenues en dispositions législatives, dans le respect du processus institutionnel et des arbitrages qui restent à préciser. La portée de cette réforme, tout comme son calendrier parlementaire, dépendra des textes effectivement soumis à l’examen des députés.
La justice pénale constitue un autre chantier important. Les débats relatifs au Code pénal et aux évolutions de la législation pénale posent notamment la question de l’équilibre entre protection des libertés individuelles, sécurité juridique et efficacité de la réponse pénale. Sur ces deux dossiers, il conviendra néanmoins de distinguer les réformes annoncées, les textes en préparation et ceux qui seront effectivement inscrits à l’ordre du jour de la nouvelle législature. Leur examen ne peut, à ce stade, être considéré comme acquis dès l’ouverture de la session.
Au-delà de leur dimension juridique, ces chantiers auront une portée politique particulière. Ils mettront à l’épreuve la capacité de la majorité à dégager des positions communes sur des questions sensibles, tout en donnant à l’opposition l’occasion de défendre ses propres propositions et d’alimenter le débat parlementaire. Mais la crédibilité de la nouvelle Chambre ne se jouera pas uniquement sur les grandes réformes. Elle dépendra également de sa capacité à répondre aux préoccupations quotidiennes des citoyens, à commencer par l’emploi et les inégalités territoriales.
Emploi des jeunes et justice territoriale : les attentes sociales au cœur de la session
Au-delà des arbitrages budgétaires et des grandes réformes législatives, la nouvelle Chambre des représentants sera également attendue sur sa capacité à répondre aux préoccupations économiques et sociales des citoyens. L’emploi, particulièrement celui des jeunes diplômés, la réduction des disparités territoriales et la consolidation des fondements de l’État social devraient ainsi s’imposer parmi les principaux enjeux de cette nouvelle législature. La question de l’insertion professionnelle occupera une place centrale dans les débats parlementaires. Face aux difficultés persistantes d’accès au marché du travail, les députés devront notamment interroger l’efficacité des politiques publiques de l’emploi, l’adéquation entre formation et besoins de l’économie ainsi que les dispositifs destinés à favoriser l’intégration professionnelle des jeunes.
Mais les attentes sociales ne se limitent pas à la question de l’emploi. Elles concernent également la répartition des investissements publics et la capacité des politiques de développement à réduire les écarts entre les territoires. À cet égard, la justice territoriale constitue un enjeu majeur pour une législature appelée à accompagner la poursuite des grands chantiers de développement du Royaume. Le suivi de la répartition de l’investissement public entre les régions et les collectivités territoriales devra ainsi retenir une attention particulière, notamment en ce qui concerne le monde rural, les zones montagneuses et les oasis, où les besoins en infrastructures, en équipements et en services publics demeurent importants.
Cette problématique renvoie à une interrogation plus large : comment garantir que les politiques nationales de développement produisent des résultats tangibles et équitablement répartis sur l’ensemble du territoire ? Pour le Parlement, la réponse passe notamment par un contrôle plus rigoureux de l’exécution des programmes publics, mais aussi par une évaluation de leur impact réel sur les conditions de vie des populations.
La consolidation de l’État social constituera, dans cette perspective, un autre chantier structurant. Au-delà de l’adoption des textes législatifs, les parlementaires devront veiller à la mise en œuvre effective des dispositifs de protection sociale, à l’amélioration de l’accès aux services publics et à la cohérence des politiques destinées à réduire les inégalités. L’enjeu sera donc double : accompagner les réformes engagées tout en s’assurant que les moyens mobilisés se traduisent par des améliorations concrètes. Une responsabilité qui renvoie directement à la fonction de contrôle du Parlement et, plus largement, à la question de son efficacité institutionnelle.
Une nouvelle législature face au défi de la confiance politique
Car au-delà de la production législative et du suivi des politiques publiques, la XIIe législature s’ouvre également sur un enjeu de confiance. Le taux de participation aux élections du 23 septembre, annoncé à 38,08% par le ministère de l’Intérieur lors de la présentation des résultats provisoires, rappelle l’importance de renforcer le lien entre les institutions représentatives et les citoyens. Dans ce contexte, le renouvellement de la composition de la Chambre des représentants devra s’accompagner d’une évolution dans la manière dont l’institution exerce ses missions. Il ne s’agira pas uniquement de multiplier les initiatives législatives ou les séances de contrôle, mais de renforcer la qualité du travail parlementaire et sa capacité à produire des résultats perceptibles par les citoyens.
L’un des principaux enjeux consistera notamment à dépasser une conception du contrôle parlementaire essentiellement centrée sur l’interpellation ponctuelle du gouvernement pour développer une véritable culture de l’évaluation des politiques publiques. Celle-ci suppose un suivi régulier des programmes engagés, une appréciation de leurs résultats et une capacité à identifier les insuffisances nécessitant des ajustements. Cette exigence de performance concernera aussi bien la majorité que l’opposition. La première devra démontrer sa capacité à soutenir un programme gouvernemental cohérent tout en exerçant pleinement ses prérogatives de contrôle. La seconde sera appelée à développer une action structurée, fondée sur l’examen des politiques publiques, les propositions législatives et l’utilisation des instruments institutionnels à sa disposition.
Parallèlement, la diplomatie parlementaire devra continuer à accompagner les grandes orientations stratégiques du Royaume, en contribuant au renforcement de ses partenariats et à la défense de ses intérêts dans les différentes instances interparlementaires. La qualité du dialogue entre les composantes de la Chambre sera également déterminante. Si les élections ont fixé une nouvelle répartition des sièges, elles n’ont pas, à elles seules, répondu à la question de l’efficacité de la représentation parlementaire. Celle-ci dépendra désormais de la capacité des élus à dépasser les seuls rapports de force partisans pour inscrire leur action dans une logique de responsabilité, de proposition et de contrôle.
La rentrée du 9 octobre ouvre ainsi une séquence où les enjeux politiques et socio-économiques apparaissent étroitement liés. La formation de la majorité, l’installation des instances parlementaires et l’examen du PLF 2027 constitueront les premières étapes d’une législature appelée à se prononcer sur des réformes importantes tout en accompagnant les transformations économiques et sociales du Royaume. Le véritable enjeu de cette nouvelle législature sera finalement de transformer la recomposition politique issue des urnes en capacité d’action. Au-delà des alliances et des équilibres partisans, c’est sur la qualité des lois adoptées, la pertinence des arbitrages budgétaires et l’efficacité du contrôle de l’action gouvernementale que la nouvelle Chambre sera jugée. Une responsabilité d’autant plus importante que les attentes sociales demeurent fortes et que le renouvellement de la représentation nationale devra encore trouver sa traduction dans les politiques publiques.