Hiba Chaker
15 Juin 2026
À 17:21
À mesure que l'
échéance électorale approche, une question s'impose : où sont les programmes économiques ? Alors que les élections législatives de septembre prochain détermineront la composition du futur gouvernement, le débat public reste largement dominé par les rapports de force politiques et les spéculations sur les coalitions à venir. Pour
Kamal Zine, cette situation constitue une anomalie. «Il faut une offre politique économique claire, chiffrée», insiste l'économiste. Selon lui, le premier défi des élections de 2026 sera celui de la participation, notamment celle des jeunes. Or cette mobilisation ne pourra être obtenue qu'à travers des propositions concrètes, assorties d'objectifs précis, d'échéanciers réalistes et surtout d'un financement clairement identifié. L'époque des promesses générales semble révolue. «Les grands slogans, ça ne marche plus», estime-t-il. Les Marocains attendent désormais des programmes détaillés, capables de démontrer non seulement ce qu'ils promettent mais aussi comment ils entendent le réaliser. Pour l'expert, les formations politiques doivent également intégrer dans leurs propositions des scénarios alternatifs tenant compte des incertitudes internationales.
Inflation,
tensions géopolitiques, fluctuations des
prix de l'énergie ou ralentissement économique mondial : autant de variables qui imposent d'abandonner les approches approximatives pour adopter une véritable culture de l'anticipation.
L'émergence économique comme horizon
Au-delà du scrutin lui-même, Kamal Zine considère que l'enjeu fondamental des prochaines années réside dans la capacité du Maroc à atteindre le statut d'économie émergente d'ici 2035. «C'est l'enjeu principal», affirme-t-il, en référence à l'objectif fixé par le nouveau modèle de développement (NMD). Selon lui, la priorité du prochain gouvernement devra être de créer les conditions permettant de concrétiser cette ambition tout en réduisant les disparités sociales, territoriales et régionales qui freinent encore le développement du pays. Mais l'économiste estime que le NMD, adopté il y a plusieurs années, mérite aujourd'hui une actualisation. Plusieurs hypothèses retenues lors de son élaboration ne correspondent plus aux réalités économiques actuelles. Il cite notamment l'objectif de croissance annuelle compris entre 6 et 7%. Malgré l'augmentation massive de l'investissement public ces dernières années, le Maroc n'a jamais atteint durablement ce niveau. «Dans le meilleur des cas, on s'attend à 5 ou 5,2%», observe-t-il.
Pour lui, cette situation impose une question préalable : pourquoi l'effort d'investissement ne produit-il pas les résultats attendus en matière de croissance ? Sans réponse à cette interrogation, les ambitions affichées risquent de rester hors de portée. L'analyse de Kamal Zine s'appuie également sur un constat : l'économie marocaine continue d'être largement portée par l'investissement public. Or le NMD prévoit qu'à l'horizon 2035, deux tiers de l'investissement devraient provenir du secteur privé, contre un tiers pour le secteur public. «Aujourd'hui, c'est quasiment l'inverse», souligne-t-il. Cette dépendance à l'égard de l'État soulève, selon lui, des questions de soutenabilité financière et de capacité à maintenir durablement le rythme actuel des investissements.
Désendettement : un enjeu de souveraineté
L'un des thèmes centraux du débat a porté sur la dette publique. À contre-courant de certains discours qui considèrent l'endettement comme un passage obligé du développement, Kamal Zine plaide pour une trajectoire progressive de désendettement. Il ne s'agit pas, précise-t-il, d'arrêter d'emprunter. Le Maroc conserve une capacité d'accès aux marchés internationaux et bénéficie désormais du statut d'«investment grade», un signal positif pour les investisseurs. Mais l'expert estime que la question de la dette doit être abordée sous l'angle de la souveraineté nationale. «Préserver la souveraineté du Maroc passe par une stratégie de désendettement», affirme-t-il.
Selon lui, les indicateurs généralement utilisés peuvent parfois donner une image trompeuse de la situation. La baisse du ratio dette/PIB observée ces dernières années ne signifie pas nécessairement une amélioration structurelle, dans la mesure où le PIB nominal a lui-même été gonflé par l'inflation. L'enjeu consiste donc à dégager davantage de marges de manœuvre pour faire face aux chocs futurs tout en réorientant les ressources vers les secteurs les plus productifs. Cette stratégie passe avant tout par une mobilisation accrue de l'investissement privé, qu'il soit national ou étranger. «Le financement du développement du Maroc ne peut pas être supporté quasi exclusivement par l'État», rappelle-t-il.
Pouvoir d'achat, concurrence et bureaucratie
Si la question macroéconomique occupe une place centrale dans son raisonnement, Kamal Zine reconnaît que la préoccupation la plus immédiate des citoyens demeure le pouvoir d'achat. Les épisodes inflationnistes récents ont profondément affecté les ménages. «Une partie de la classe moyenne marocaine a été déclassée», constate-t-il. Pour répondre à cette situation, plusieurs leviers existent. Certains sont budgétaires, à travers une baisse ciblée de certains prélèvements fiscaux. D'autres relèvent davantage de la régulation. L'économiste évoque notamment la nécessité de renforcer la concurrence, de lutter contre certaines situations de rente ou de monopole et de développer des stocks stratégiques permettant de mieux réguler les marchés lors des périodes de tension. «Ce sont des décisions qui ne coûtent pas forcément beaucoup d'argent, mais qui demandent du courage politique», résume-t-il.
Autre frein identifié : la bureaucratie. Selon lui, la simplification administrative, la stabilité réglementaire et la prévisibilité fiscale constituent aujourd'hui des facteurs déterminants pour attirer l'investissement. La technologie et l'intelligence artificielle pourraient jouer un rôle majeur dans cette transformation. Kamal Zine envisage même la création d'une task force gouvernementale dédiée à la modernisation de l'administration et à l'intégration des innovations technologiques dans les politiques publiques.
À ses yeux, le Maroc dispose déjà du plus important : une vision stratégique claire. Reste désormais à transformer cette vision en résultats tangibles. «Quand les Marocains mettent l'énergie et la volonté nécessaires, ils réussissent», affirme-t-il, prenant l'exemple du parcours historique des Lions de l'Atlas lors de la Coupe du monde. À cent jours du scrutin, l'économiste lance ainsi un appel aux partis politiques : ouvrir enfin le débat sur les choix économiques, détailler leurs propositions et convaincre les électeurs qu'ils disposent d'un plan crédible pour faire entrer le Maroc dans la catégorie des économies émergentes. Car, au-delà des équilibres politiques, c'est bien sur le terrain économique que se jouera une partie essentielle du rendez-vous électoral de 2026.