, le plus élevé depuis 2002. Une performance saluée. Mais derrière les chiffres de mobilisation, les observateurs avaient relevé des failles que les autorités n'ont pas oubliées. La première concernait
Selon le rapport d'observation de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) publié à l'issue du scrutin,
principalement Facebook, soit dix fois plus que ses concurrents. Une analyse de l'Observatoire des opinions publiques numériques marocain confirme l'ampleur du phénomène : chaque Marocain ayant accès à Internet se serait arrêté sur plus de 31 publications concernant un parti politique, et le RNI et l'Istiqlal auront publié à eux seuls
. Ces dépenses n'étaient soumises à aucun plafond spécifique, ventilées dans des rubriques génériques sans traçabilité numérique.
C'est sur ce bilan précis que la réforme de 2026 a été construite.
Mohamed Jadri, directeur de l'Observatoire de l'action gouvernementale, rappelle que l'impulsion est venue du plus haut niveau : «Le processus a commencé depuis juillet 2025, à travers la déclaration de Sa Majesté le Roi pendant le discours du Trône, lorsqu'il a dit qu'il fallait préparer les lois avant la fin de l'année, chose qui a été faite.» Le trio législatif composé
des projets de loi 55.25, 54.25 et 53.25, adopté dès novembre 2025 par la Commission de l'intérieur de la Chambre des représentants, et le décret n°2.26.190 fixant la date du scrutin au 23 septembre, parachèvent un chantier dont chaque disposition répond à une lacune identifiée.
Le numérique enfin encadré
La mesure la plus directement issue des leçons de 2021 est le plafonnement des dépenses numériques. Pour la première fois, un sous-plafond dédié est introduit : un tiers du budget global de campagne, soit au maximum 200.000 dirhams par liste locale et 500.000 dirhams par liste régionale. Les outils d'intelligence artificielle sont explicitement intégrés dans la définition des «moyens numériques» soumis à ce plafonnement, aux côtés des réseaux sociaux et des plateformes de diffusion. C'est une première dans l'histoire réglementaire électorale marocaine et l'une des rares dispositions de ce type dans le monde arabe. Le plafond global des dépenses de campagne par candidat passe par ailleurs de 500.000 à 600.000 dirhams, selon le projet de décret 2-26-279 soumis au Conseil du gouvernement le 26 mars 2026. M. Jadri voit dans cette mesure avant tout une question d'équité. «En 2021, c'était un petit peu l'anarchie», affirme-t-il sans détour. «On a vu des partis politiques utiliser massivement les réseaux sociaux, avec des dépenses aberrantes. On voyait des campagnes électorales partout.» Le plafond au tiers, selon lui, rétablit un terrain de jeu plus équilibré. «Comme ça, même les candidats qui n'ont pas les moyens ne seront pas pénalisés parce que d'autres auront de l'argent pour faire de la sponsorisation sur les réseaux sociaux. C'est la principale nouveauté.»
Parallèlement, les candidatures elles-mêmes sont dématérialisées. À partir du 31 août 2026, à huit heures du matin, une plateforme électronique recevra l'ensemble des déclarations de candidature du territoire national. Selon le quotidien «Al Akhbar», qui rapporte les réactions des milieux partisans à la publication du décret, plusieurs responsables politiques redoutent des difficultés techniques, notamment une saturation de la plateforme à l'approche de la date limite, ou des erreurs de saisie susceptibles d'entraîner le rejet pur et simple des dossiers.
Pour M. Jadri, ces craintes ne résistent pas à l'examen des faits. Il pointe la capacité technologique forgée par le ministère de l'Intérieur ces dernières années : gestion des aides directes pendant la crise Covid, déploiement du Registre social unifié, gestion des catastrophes naturelles. «La machine du ministère de l'Intérieur est une machine rodée», relève-t-il. «Je pense que la plateforme est déjà préparée. Côté numérique, côté technique, même côté ressources humaines, je ne pense pas qu'il y aura de problème.» Il y voit même un avantage concret pour les candidats des zones rurales, qui n'auront plus à effectuer le déplacement jusqu'aux préfectures pour déposer leurs dossiers.
La Cour des comptes face à un défi inédit
C'est précisément là que la question centrale se pose : qui va contrôler tout cela ? La Cour des comptes est l'institution constitutionnellement chargée, en vertu de l'article 147 de la Constitution, de vérifier la régularité des dépenses électorales. Mais ses propres rapports sur le scrutin de 2021 révèlent une réalité préoccupante : avec des dépenses classiques, sur papier, avec des factures imprimées, elle n'est déjà pas parvenue à obtenir la conformité totale des acteurs. Dans son rapport annuel 2023-2024, la Cour soulignait elle-même la nécessité d'une réforme des textes réglementaires pour harmoniser les lois et garantir une application cohérente des règles de financement politique.
En 2026, il lui faudra auditer non plus seulement des factures d'imprimerie et d'affichage, mais des achats de ciblage algorithmique, des contenus générés par intelligence artificielle, des campagnes de sponsorisation sur des plateformes étrangères comme Meta ou TikTok, dont les données ne sont pas systématiquement accessibles aux autorités nationales. Le rapport d'observation de l'APCE sur les élections de 2021 avait déjà formulé ce défi avec clarté : la commission estimait que la Cour des comptes devrait disposer d'outils d'investigation efficaces pour pouvoir vérifier toutes les allégations concernant les dépenses électorales irrégulières. Cinq ans plus tard, la question reste posée, avec une complexité technologique démultipliée.
À cela s'ajoute la question de la formation. Le nouveau cadre impose une granularité comptable inédite : identifier, isoler et déclarer chaque dépense numérique, qu'il s'agisse d'une publicité sponsorisée, d'une prestation de création de contenu ou d'un abonnement à un outil d'IA. Les partis structurés s'adapteront. Mais pour les petites listes locales, dont certaines gèrent encore leur campagne de façon «artisanale», la charge administrative est réelle. Et six mois, dans la pratique, c'est aussi la période pendant laquelle les formations préparent leurs alliances, négocient leurs listes et identifient leurs candidats. La conformité réglementaire est rarement leur priorité au printemps d'une année électorale.
Selon une analyse rétrospective du Policy Center for the New South consacrée aux élections de 2021, le RNI avait pris deux ans d'avance dans la préparation de sa stratégie digitale avant le scrutin de septembre, ce qui lui avait conféré un avantage décisif. En 2026, c'est l'ensemble des formations qui disposent de six mois pour maîtriser un dispositif entièrement nouveau. Quoi qu’il en soit, le directeur de l'Observatoire de l'action gouvernementale choisit de conclure sur une note d'optimisme mesuré. «On peut appeler ces élections des élections 2.0, parce que c'est la question du digital qui va jouer le jeu», dit-il. «Ça va faciliter la tâche pour les partis, pour les candidats, surtout ceux du monde rural.» Le rendez-vous du 23 septembre permettra donc d’observer, concrètement, comment ces nouvelles règles s’inscrivent dans le jeu électoral. Plus qu’une rupture, c’est peut-être une étape supplémentaire dans l’évolution progressive du cadre démocratique marocain.