Mohamed Adnane Debbagh refuse de réduire la faible participation à l’indifférence. Il y voit aussi, chez une partie des citoyens, un choix devenu plus réfléchi. L’accès massif à l’information et aux réseaux sociaux aurait modifié, selon lui, la manière dont les Marocains perçoivent le pouvoir politique et la responsabilité électorale. Une partie des électeurs distinguerait désormais plus nettement les grandes orientations stratégiques de l’État du champ d’action propre au gouvernement et aux partis.
Cette lecture l’amène à interpeller les formations politiques, qui disposent de financements et de structures, mais peinent toujours à élargir la participation. Elle renvoie aussi, selon lui, à une question plus institutionnelle : plusieurs décennies de construction démocratique n’ont pas encore suffi à convaincre une partie de la population que le vote peut peser sur la conduite des politiques publiques.
Sur le rapport de forces, l’universitaire parle moins de bouleversement que de « déplacement du centre de gravité ». Le PAM prend la première place, le RNI perd une part importante de sa représentation et l’Istiqlal recule également, sans que l’architecture générale du paysage partisan ne soit renversée. Pour Debbagh, le recul du RNI doit être lu à travers le bilan de la législature et les engagements pris en 2021. Il rappelle la promesse d’un million d’emplois et estime que la forte personnalisation de l’action gouvernementale autour du chef de l’exécutif sortant a aussi concentré sur lui une partie du jugement des électeurs.
Mais tous les bulletins, prévient-il, ne traduisent pas un choix programmatique. Le vote marocain reste traversé, dans son analyse, par plusieurs logiques : fidélités locales, poids des notables, solidarités territoriales ou affinités idéologiques. Sur ce dernier registre, il distingue le PJD et certaines formations de gauche, dont l’électorat relèverait davantage, selon lui, d’un « vote politique ».
Le retour du PJD ne le surprend donc pas. Debbagh y voit plutôt la récupération d’une partie de son poids électoral après l’effondrement de 2021. Il reconnaît au parti une capacité à formuler un diagnostic des difficultés sociales et institutionnelles, tout en se montrant plus réservé sur les solutions proposées. Sa formule résume cette ambivalence : le PJD aurait été un bon « diagnosticien », sans forcément apporter la « thérapie » capable de répondre aux problèmes identifiés.
Une fois les alliances négociées et le prochain chef de gouvernement désigné, la question essentielle ne sera pas seulement celle de son profil, mais de sa capacité à fixer quelques priorités réalistes. M. Debbagh se montre sceptique face à certaines promesses avancées pendant la campagne lorsqu’elles supposent des ressources budgétaires importantes. Son raisonnement : une grande partie du budget de l’État est déjà absorbée par les dépenses de fonctionnement, les engagements pluriannuels et le service de la dette. La marge réellement arbitrable par un nouvel exécutif serait donc, selon son estimation, beaucoup plus limitée que ne le laissent penser certains programmes.
Arrivé en tête des législatives du mercredi 23 septembre avec 97 sièges, selon les résultats provisoires annoncés jeudi par le ministre de l'Intérieur, le PAM doit réunir une coalition d'au moins 198 députés pour obtenir l'investiture de la Chambre des représentants, comme l'exige l'article 88 de la Constitution. Face à lui, un RNI tombé à 66 sièges, un Istiqlal à 65 et un PJD revenu à 54. Le scrutin a rendu caduc le veto conditionnel du PAM contre le RNI brandi lors de la campagne électorale. Rachid Lazrak, professeur de sciences politiques et de droit constitutionnel, décrit trois scénarios et désigne la reconduction du trio PAM, RNI et Istiqlal, à 228 sièges, comme l'hypothèse la plus vraisemblable.
Ce constat ne signifie pas, insiste-t-il, que le prochain gouvernement serait condamné à l’impuissance. « Il y a beaucoup de choses à faire », affirme-t-il, à condition de ne pas confondre grands projets de l’État et bilan propre d’un gouvernement. Le futur exécutif devrait, selon lui, dire clairement aux citoyens ce qui relève de son action, ce qu’il peut transformer et ce qui s’inscrit dans des choix stratégiques déjà engagés. Il plaide ainsi pour le passage d’une gestion essentiellement « verticale » des grands projets à une approche plus « horizontale » des politiques publiques. Les infrastructures et investissements structurants ne devraient pas être considérés comme des fins en soi, mais comme des leviers capables d’entraîner autour d’eux des PME, des filières, de l’emploi et de la valeur ajoutée.
L’enjeu est celui de la convergence. Un grand projet devrait être accompagné par les politiques de formation, de commande publique, de fiscalité, d’investissement et de développement territorial. C’est à cette condition, estime-t-il, que l’investissement public peut produire davantage d’emplois et aider les petites entreprises à franchir le cap vers la taille intermédiaire. Dans cette logique, M. Debbagh recommande au prochain gouvernement de se concentrer sur « quatre, cinq ou six projets » clairement identifiés plutôt que de multiplier les priorités. La commande publique, la simplification administrative, la formation professionnelle et l’accompagnement des PME figurent parmi les leviers cités.
Dès lors, la question de la personnalité appelée à conduire les consultations lui paraît presque secondaire face au contenu de l’action. Ce qu’il attend surtout du futur exécutif, c’est une clarification des responsabilités : annoncer ce qu’il peut faire, rendre compte de ce qu’il a effectivement fait et éviter de s’attribuer des réalisations qui relèvent de la continuité de l’État.
Au fond, derrière les résultats du 23 septembre, l’invité de « L’Info en Face » voit moins une révolution électorale qu’une occasion de rebâtir le contrat de responsabilité entre gouvernement et citoyens. Moins promettre, mieux cibler et accepter d’être jugé sur un nombre limité d’engagements mesurables : c’est, dans son analyse, l’un des principaux enseignements à tirer du scrutin.