Hiba Chaker
23 Avril 2026
À 18:53
«Avant le 1er Mai, le
Conseil du gouvernement adoptera l'amendement du
Code du travail qui fait passer le temps de travail de 12 à 8 heures.» La phrase, lâchée d'emblée par
Younes Sekkouri sur le plateau d'«Heure de vérité», scelle un dossier ouvert depuis vingt ans. Elle concerne, selon les estimations avancées par le ministre, plusieurs centaines de milliers d'agents de sécurité privée, de nettoyage et de restauration collective, des dizaines de milliers de travailleurs auxquels pourraient s'ajouter, à terme, jusqu'à 400.000 à 500.000 salariés d'activités dites «de travail intermittent». Le texte devra être validé au Conseil du gouvernement du 30 avril avant de transiter par les deux Chambres du Parlement à la rentrée parlementaire de la session d'automne.
Un délai de mise en conformité, compris «entre six et douze mois au maximum», sera accordé aux employeurs, assorti d'une interdiction stricte : «Aucun nouveau contrat de travail conclu après la promulgation ne pourra plus prévoir 12 heures de travail par jour», prévient le ministre. Coût budgétaire estimé : une majoration de 40 à 50% de la masse salariale dans les secteurs concernés, absorbée conjointement par l'État employeur, notamment la santé et l’éducation, ainsi que le secteur privé.
Un dialogue social à 49,7 milliards
Le ministre a profité de la tribune pour consolider le
bilan social de la législature. L'ensemble des engagements pris dans le cadre du dialogue social tripartite atteindra, à l'horizon 2027, 49,7 milliards de dirhams, soit l'équivalent, selon lui, de «trois
dialogues sociaux des gouvernements précédents cumulés». Dans la fonction publique, une hausse générale de 1.000 dirhams a été concédée en deux tranches. Le seul secteur de l'Éducation nationale a mobilisé près de 18 milliards de dirhams, avec des revalorisations comprises entre 1.500 et 5.000 dirhams selon l'ancienneté, et l'intégration de 100.000 enseignants du primaire dans un cadre statutaire rénové.
M. Sekkouri a tenu à détailler les coulisses d'un compromis arraché «à 3 ou 4 heures du matin», après intervention directe du Chef du gouvernement,
Aziz Akhannouch, et du ministère de l'Économie et des finances. Le
SMIG horaire non agricole, établi à 14,81 DH à l'entrée de la législature, atteint désormais 17,9 DH, soit une progression de près de 3,4 dirhams en équivalent mensuel depuis 2021.
Le ministre reconnaît toutefois la persistance d'un «problème sérieux d'effectivité» : le droit actuel plafonne à 20.000 dirhams annuels, pour une seule infraction par an, la sanction contre les employeurs défaillants. «Avec un maillon de 500 dirhams plafonné à 20.000, de qui se moque-t-on ?» s’interroge-t-il, en ouvrant la voie à un durcissement du régime des sanctions et à une refonte du corps d'inspection du travail, dont les quelque 500 agents «paient parfois de leur poche les déplacements de contrôle». Deux dossiers restent ouverts : la revalorisation des petites pensions de retraite et la réforme du système des retraites dans son ensemble, reportée de fait à la prochaine législature.
Emploi : la bataille des chiffres
Sur le terrain le plus politiquement inflammable, celui de l'emploi, le ministre a défendu un bilan de plus de 249.000 postes nets créés au dernier trimestre 2025, dont 193.000 hors agriculture, et revendiqué un cumul de 850.000 postes depuis le début du mandat. Le taux de chômage, qui avait atteint 13,7%, est redescendu à 13%, tandis que la population active s'est accrue de 177.000 personnes sur la période. Le ministre concède néanmoins deux angles morts : la stagnation du taux d'activité féminin autour de 19%, loin de la cible de 30% affichée en début de législature, et la persistance du chômage urbain, qui augmente, alors que le chômage rural recule.
La contradiction est venue, frontalement, du cadre du PJD Abou Zaïd El Madini, adjoint au secrétaire national de la jeunesse, invité comme membre de l’opposition. «Vous avez le don de nous parler d'un Maroc qui n'est pas celui dans lequel vivent les Marocains», a-t-il lancé, dénonçant une «capacité à vendre de l'illusion par manipulation des chiffres». Selon lui, une fois retranchés les effets comptables, le solde réel avoisinerait «94.000 postes nets». Le Pjdiste a également mis en cause le bilan de la protection sociale, «30% des Marocains sont hors couverture santé», «11 milliards de dirhams injectés dans le privé, dont 91% captés par les cliniques privées», et pointé un glissement contestable du régime fiscal de l'auto-entrepreneur, passé d'un prélèvement de 1% à plus de 30% au-delà de 80.000 dirhams de chiffre d'affaires annuel.
La réplique de M. Sekkouri a été courtoise sur la forme, tranchante sur le fond. «Je ne suis pas dans la nostalgie du passé. Vous étiez au gouvernement pendant dix ans et vous n'avez jamais touché à l'article 12 heures du Code du travail. Ne venez pas me donner de leçons aujourd'hui», a-t-il répondu, accusant à son tour le PJD d'avoir freiné la loi organique sur le droit de grève que sa propre majorité vient, selon lui, de faire aboutir.
Formation, auto-entrepreneur, saisonnières : les chantiers en cours
Sur le volet formation, le ministre a livré des chiffres peu publicisés jusqu'ici. Le dispositif de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT), qui accueille plus de 100.000 jeunes et doté d'un milliard de dirhams, forme actuellement 45.000 stagiaires, avec un taux d'insertion déclaré de 90%. Les Cités des métiers et des compétences, Agadir, Marrakech, Fès, Meknès, Tanger, Laâyoune, Nador, Oujda, Souss, affichent des taux d'insertion à la sortie dépassant 95%. Le ministre a également révélé que l'Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences (Anapec) avait reçu, en 2025, «100.000 offres d'emploi qu'elle n'a pas pu pourvoir», faute de profils adéquats.
Le dossier de l'auto-entrepreneur reste celui où le ministre reconnaît le plus explicitement les limites de la réforme. Sur 400.000 inscrits, moins de 45.000 déclarent effectivement. Un dispositif d'aide à l'équipement, ciblant 50.000 bénéficiaires avec des apports de 7.000 à 20.000 dirhams selon la filière, doit être activé dans le prochain budget. «Que ce soit moi ou le prochain gouvernement qui le lance, peu importe, l'essentiel est qu'il démarre», tranche M. Sekkouri. S'agissant des saisonnières de la fraise en Espagne – 18.000 Marocaines concernées chaque année, bientôt 20.000 – le ministre annonce un dispositif inédit : pour la première fois, des non-diplômées seront recrutées via l'Anapec en partenariat avec le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger, afin de structurer le recrutement en dehors des circuits informels.
Positionnement pré-électoral
Interpellé sur l'image récemment diffusée de la direction collégiale du PAM – Fatima-Zahra Mansouri, Mehdi Bensaïd et Fatima Saâdi –, Younes Sekkouri a esquivé le commentaire de circonstance pour assumer la dynamique partisane. «Le PAM est un parti très actif, qui se renouvelle, avec des cadres jeunes. Fatima-Zahra Mansouri est l'une de ses figures et dispose de toutes les qualifications», a-t-il déclaré, sans s'avancer sur la tête de liste pour 2026 et en saluant le choix d'une «direction collégiale». À la question de sa propre candidature à Safi, le ministre a confirmé : «Je me présenterai, et les habitants de ma ville savent ce que j'ai fait.» L'horizon, a-t-il rappelé, dépasse l'échéance immédiate : «Le défi, c'est 2030. Cela exige dès le premier jour un programme précis, verrouillé, pour mesurer l'efficacité sur les dossiers des citoyens.» Le message, martelé en fin de plateau, entend répondre par anticipation à une offensive d'opposition qui s'annonce aussi dense sur le bilan chiffré que sur la crédibilité éthique de la majorité sortante. La campagne, officieusement, a commencé.