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Es-Smara : du Conseil de sécurité à Al-Azhar, le front international se referme sur le polisario

De Washington à Riyad, de Bruxelles à Monrovia, du Caire à Londres. Au matin du 10 mai, ce sont quinze États, l'Union européenne, le Secrétariat général des Nations unies et le Conseil des Sages musulmans qui ont condamné l'attaque revendiquée le 5 mai par le front polisario contre la ville d'Es-Smara. Une séquence diplomatique d'une rare densité, qui place désormais le plan d'autonomie marocain au cœur de toute lecture du dossier.

10 Mai 2026 À 17:10

Trois projectiles, une blessée, un communiqué de revendication signé du «front polisario». Sur le terrain, le bilan de l'attaque du mardi 5 mai à Es-Smara, dont les tirs ont atteint les abords de la prison locale et le périmètre du cimetière, est, militairement, presque négligeable. Diplomatiquement, il aura déclenché l'une des séquences de condamnation les plus serrées qu'ait connues le dossier du Sahara depuis l'adoption, en octobre 2025, de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Première à dégainer, dès le 6 mai, la mission des États-Unis auprès de l'ONU. «Nous condamnons les attaques du Front Polisario à Es-Smara. Une telle violence menace la stabilité régionale et les progrès réalisés vers la paix», écrit-elle, avant d'ajouter une formule devenue, en quelques heures, virale dans les chancelleries : «Le statu quo ne peut plus durer». Deux jours plus tard, c'est un geste rare qui prolonge la condamnation : l'ambassade américaine à Alger relaie, depuis le territoire même qui héberge la direction du polisario, le communiqué de la mission onusienne, accompagné de cette phrase publiée en arabe et en anglais : «Sahara occidental : le statu quo ne sert l'intérêt de personne et ne peut plus durer.» Le signal, dépourvu d'ambiguïté, vise frontalement l'État algérien.

Une convergence occidentale qui se solidifie

Paris suit le 7 mai. La représentation française à l'ONU réaffirme l'appui au plan d'autonomie «sous souveraineté marocaine» comme «seule base» d'un règlement durable. Bruxelles emboîte le pas le 8 : l'ambassadeur de l'Union européenne au Maroc, Dimiter Tzantchev, condamne et inscrit sa déclaration dans la lignée du tournant pris par le Conseil d'association du 29 janvier dernier. Le même jour, le Royaume-Uni, qui avait publiquement reconnu en juin 2025 le caractère «le plus crédible, viable et pragmatique» de l'initiative marocaine, condamne à son tour des tirs «qui risquent de saper les efforts en faveur de la paix». Dans la foulée, la Belgique, la Tchéquie, puis l'Espagne formulent des positions au contenu strictement convergent. Quatre membres permanents ou influents du Conseil de sécurité, et plusieurs États européens, alignés en moins de soixante-douze heures sur une même grille de lecture. À l'ONU, l'expression institutionnelle a, elle aussi, opéré un infléchissement notable. Stéphane Dujarric, porte-parole d'Antonio Guterres, a fait écho à la «profonde préoccupation» de la Minurso et indiqué que l'envoyé personnel pour le Sahara, Staffan de Mistura, partageait cette inquiétude. «C'est un moment pour le dialogue et les négociations, et non pour une escalade militaire», a-t-il déclaré.

Le monde arabe et Al-Azhar en première ligne

Le pivot le plus marquant des dernières heures réside cependant dans la mobilisation des capitales arabes. Premiers à se prononcer, les Émirats arabes unis ont exprimé, par un communiqué de leur ministère des Affaires étrangères, «la plus grande fermeté» à l'encontre d'un acte qualifié de «criminel» et réaffirmé leur «soutien total» aux «droits souverains légitimes» du Royaume sur le «Sahara marocain». Une formule reprise mot pour mot par Bahreïn, le Koweït, le Qatar et l'Arabie saoudite. Manama va plus loin et invoque expressément la résolution 2797 «relative à l'initiative marocaine d'autonomie». La Jordanie, par la voix du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères, l'ambassadeur Fouad Majali, exprime à son tour sa «solidarité totale» et son rejet de «toutes les formes de violence et de terrorisme».

À cette mobilisation des chancelleries s'ajoute un acteur d'une autre nature, mais dont la voix porte loin dans l'aire sunnite : le Conseil des Sages musulmans, présidé par le grand imam Ahmed Al-Tayyeb, cheikh d'Al-Azhar al-Charif. Dans un communiqué publié sur le réseau X, l'institution condamne «l'attaque terroriste qui a visé la ville d'Es-Smara au Royaume du Maroc» et exprime sa «pleine solidarité avec le Royaume du Maroc, direction, gouvernement et peuple, pour la préservation de sa sécurité, de sa stabilité, de l'unité de son territoire et la sauvegarde de sa souveraineté nationale». Elle qualifie le ciblage de civils de «contraire aux enseignements tolérants de l'islam, à toutes les lois divines, aux valeurs humaines et aux conventions internationales». Pour le Maroc, l'inscription d'Al-Azhar dans le concert des condamnations ajoute à la dimension diplomatique une caution morale et religieuse de tout premier plan.

Le poids stratégique du Liberia au Conseil de sécurité

Sur le continent africain, la voix la plus retentissante est venue de Monrovia. Le Liberia, premier pays anglophone d'Afrique de l'Ouest à avoir ouvert un consulat général à Dakhla en mars 2020, et surtout membre non permanent en exercice du Conseil de sécurité, a fait entendre, depuis sa représentation permanente à New York, une condamnation explicitement raccordée au cadre onusien. La déclaration libérienne évoque une violence qui «sape la stabilité régionale et menace les progrès réalisés vers une résolution pacifique telle qu'elle est décrite dans la proposition d'autonomie sous la souveraineté marocaine». La précision des termes, et plus encore l'autorité institutionnelle de leur émetteur, donnent à cette condamnation une portée qui dépasse la stricte solidarité bilatérale : elle préfigure les positions susceptibles d'être portées dans la prochaine séquence onusienne consacrée au Sahara.

Au total, en moins de cent vingt heures, les États-Unis (depuis Washington et Alger), la France, le Royaume-Uni, l'Union européenne, l'Espagne, la Belgique, la Tchéquie, les Émirats arabes unis, Bahreïn, la Jordanie, le Qatar, l'Arabie saoudite, le Koweït, le Liberia, et désormais le Conseil des Sages musulmans, auront fait converger leurs voix. Quinze États, une organisation supranationale, une autorité religieuse de premier plan et le Secrétariat général des Nations unies. Pour une seule et même grille de lecture : condamnation du recours aux armes contre des civils, centralité de la résolution 2797, plan d'autonomie comme socle de toute négociation à venir.
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