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Ignacio Ramonet décrypte l’information à l’ère de la post-vérité et les fractures du nouvel ordre mondial

À Casablanca, le 15 avril, puis à Rabat, le 16 avril, à l’initiative du quotidien «Al Bayane», le journaliste Ignacio Ramonet a pris le temps de dérouler une réflexion en deux temps, étroitement liés. D’abord, un regard porté sur l’information, dont les repères se déplacent et rendent la lecture du réel plus incertaine. Puis, dans son prolongement, une analyse des équilibres internationaux, où les rapports de puissance se recomposent et où la souveraineté ne se laisse plus appréhender comme auparavant. D’un registre à l’autre, le passage se fait sans rupture. Et à mesure que le propos avance, une même impression se dessine : celle d’un monde en train de changer de lignes, dont les contours restent encore à saisir.

20 Avril 2026 À 17:47

À Casablanca, le 15 avril, puis à Rabat, le 16 avril, il commence par parler d’information, de ce qui s’y déplace doucement, presque sans bruit. Puis, dans le prolongement naturel du premier échange, le regard s’élargit vers les équilibres du monde. Entre les deux, rien ne se casse, tout se relie. Organisées à l’initiative du quotidien «Al Bayane», ces conférences ont permis à Ignacio Ramonet d’articuler une réflexion continue. Connaissant bien le Maroc, où il a poursuivi une partie de ses études, il avance sans détour, en reliant ce qui change dans le paysage médiatique à ce qui se recompose sur le plan international. Et peu à peu, une idée se précise : quelque chose est en train de se déplacer dans la manière dont le monde se comprend et s’organise.

De l’imprimerie à l’intelligence artificielle : une transformation dans le temps long

D’emblée, Ignacio Ramonet prend le parti de replacer l’intelligence artificielle dans une histoire plus large, celle des médias. À ses yeux, le parallèle avec Johannes Gutenberg ne relève pas de la simple analogie : il en éclaire la portée. Là où l’imprimerie avait permis l’industrialisation de l’écriture, «aujourd’hui, c’est l’industrialisation du raisonnement lui-même qui se dessine», souligne-t-il, donnant ainsi toute la mesure du basculement.

Dans ce sillage, il invite à ne pas isoler le moment présent, mais à le relier à une succession de transformations qui, chacune à sa manière, a redessiné les conditions de circulation de l’information. Du télégraphe à la photographie, puis de la radio à la télévision, les avancées techniques n’ont cessé de déplacer les lignes, modifiant à la fois le rapport au réel et les formes de sa mise en partage. Rien, insiste-t-il, ne s’est fait d’un seul coup. «Longtemps, la presse est restée un média d’opinion, réservé à une minorité», avant que la notion même de masse ne prenne son sens contemporain à partir des années 1950. C’est dire, en filigrane, combien les cadres que l’on croit établis sont en réalité récents – et, à ce titre, toujours susceptibles d’évoluer.

La fabrication de l’opinion comme matrice historique

C’est dans le prolongement de cette mise en perspective, qu’une autre dimension se dessine, plus décisive encore : celle de l’opinion. Car comme le rappelle Ignacio Ramonet, la notion même d’«opinion publique» n’a rien d’évident. Elle prend forme dès 1922, avec Walter Lippmann, fondateur de la réflexion moderne sur les médias, avant d’être approfondie par Edward Bernays, souvent considéré comme l’un des pères de la propagande moderne, qui en systématise les ressorts. Dans leur sillage, une réflexion plus large s’installe sur la manière dont se façonnent les perceptions collectives – ce que Noam Chomsky désignera plus tard comme la «fabrication du consentement».

M. Ramonet insiste : ces mécanismes ne relèvent pas de la théorie. Ils ont trouvé des applications concrètes, parfois tragiques. Le régime nazi, notamment, a très tôt compris la puissance de la radio, ce média alors naissant, capable de parler à chacun tout en s’adressant à tous. Joseph Goebbels en fera un instrument central, puisant notamment dans les principes formulés par Bernays. À travers cet exemple, une idée se précise : les technologies de communication ne sont jamais neutres. Selon les contextes, elles accompagnent aussi bien la diffusion des idées que leur instrumentalisation.

Du journalisme de vérité à l’ère de la «post-vérité»

D’ailleurs, le journalisme, rappelle Ignacio Ramonet, n’a pas toujours été structuré autour de la recherche de la vérité. Il distingue d’abord un temps dominé par l’opinion, puis une phase où la vérification et l’exactitude finissent par s’imposer comme des exigences centrales. Mais, précisément, cette séquence appelle à être nuancée. À ses yeux, elle pourrait n’avoir constitué qu’un moment particulier, presque une parenthèse dans une histoire plus longue. D’où ce constat, formulé avec une lucidité implacable : nous entrerions dans une ère de «post-vérité», où les faits eux-mêmes cessent d’aller de soi.

Dans ce nouvel environnement, les repères se brouillent. La distinction entre information vérifiée, fakes news et «faits alternatifs» devient plus incertaine, au point, affirme-t-il, que «notre société peut s’informer exclusivement sur la base des réseaux sociaux». Une évolution qui, en creux, interroge moins la disparition de la vérité que les conditions mêmes de sa reconnaissance.

Un écosystème informationnel profondément reconfiguré

Pour ne rien arranger, les centres de production de l’information se déplacent. Les médias traditionnels ne structurent plus, à eux seuls, l’espace public. Peu à peu, les plateformes numériques prennent le relais, installant une circulation plus rapide, mais aussi plus morcelée, des contenus. Sur ce terrain, Ignacio Ramonet attire l’attention sur une logique plus discrète, mais décisive : celle d’un «extractivisme de données». «Nous sommes nous-mêmes les fournisseurs des principales informations nous concernant», observe-t-il. Autrement dit, ce que chacun produit au quotidien – souvent sans y prêter attention – devient la matière première d’un système capable de générer des contenus à grande échelle. À mesure que les flux s’intensifient, il devient plus difficile de distinguer clairement ce qui relève de l’information vérifiée de ce qui obéit à d’autres logiques. Et, sans rupture apparente, c’est la manière même de lire le réel qui se trouve, progressivement, mise à l’épreuve.

Du contrôle imposé à l’exposition volontaire

La transformation ne s’arrête pas aux circuits de l’information. Elle gagne, plus subtilement, les mécanismes de contrôle eux-mêmes. La surveillance, souvent évoquée comme une contrainte extérieure, prend aujourd’hui une autre forme. Elle se noue désormais à des logiques d’adhésion, presque ordinaires. Les individus participent, souvent sans y prêter attention, à la production et à la diffusion des données qui les concernent. Peu à peu, un autre équilibre se dessine. Le contrôle ne s’exerce plus seulement de l’extérieur, il s’inscrit aussi dans les usages, dans les gestes du quotidien. Et à mesure que cette évolution s’installe, c’est l’articulation même entre consentement et contrainte qui se reconfigure, redessinant en profondeur les rapports entre individus, technologies et pouvoir.

«La bataille contre l’IA est perdue»

Face à ces mutations, Ignacio Ramonet fait un constat plutôt alarmant. «La bataille contre l’intelligence artificielle est perdue», dit-il. Il ne s’agit plus de s’y opposer, mais de voir comment en contenir les effets et, surtout, comment continuer à produire du sens. C’est là qu’un retour des fondamentaux du journalisme s’avère vital. «La bataille, il faut la conduire pour un journalisme d’exigence», insiste-t-il. Dans un paysage où tout circule vite, où tout se mêle, la question devient presque élémentaire : qu’est-ce qui est fiable, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Dans ce contexte, le rôle du journalisme prend une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement d’informer, mais d’aider à s’y retrouver, de remettre un peu d’ordre dans ce qui s’accumule et, au fond, de rendre le réel à nouveau lisible.

Un monde en recomposition : le déclassement des puissances européennes

Après avoir retracé l’évolution de l’information à Casablanca, le conférencier a animé une deuxième rencontre à Rabat où il a livré une lecture sans compromis de l’évolution de l’ordre mondial et de ses enjeux géopolitiques. Là, Ignacio Ramonet parle sans ambages d’un déclassement progressif des puissances européennes, qu’il illustre par un épisode récent lié à une escalade militaire au Moyen-Orient, marquée par des frappes visant des installations stratégiques en Iran et leurs répercussions sur des bases associées à des pays de l’OTAN. Dans ce contexte, relève-t-il, le Royaume-Uni – pourtant longtemps première puissance maritime mondiale – n’a pas été en mesure de mobiliser rapidement un navire de guerre pour sécuriser une base concernée. Le fait évoqué a valeur de symptôme. À partir de cet exemple, le propos s’élargit. Ni la France ni l’Allemagne, observe-t-il, ne structurent aujourd’hui les grands équilibres mondiaux. Leur capacité d’initiative demeure, mais elle ne suffit plus à peser sur les dynamiques globales. Peu à peu, le centre de gravité s’est déplacé, laissant émerger d’autres acteurs – au premier rang desquels les États-Unis et la Chine – désormais au cœur des rapports de force contemporains.

La nouvelle géographie des puissances

Cette recomposition se lit aussi ailleurs, sur des terrains où l’on ne l’attendait pas toujours. La nouvelle course à la Lune en donne une illustration particulièrement nette. Elle met aux prises, en premier lieu, les États-Unis et la Chine, avec la participation de la Russie et de l’Inde. À l’écart de cette dynamique, l’Europe apparaît en retrait, reléguée à une position plus marginale. Mais au-delà de l’exploration de l’espace, c’est bien autre chose qui se joue. L’enjeu porte sur l’installation de bases permanentes, notamment au pôle sud lunaire, où se concentrent des ressources décisives : une exposition quasi continue à l’énergie solaire et la présence d’eau sous forme de glace. Autrement dit, des conditions qui rendent possible une occupation durable. Dès lors, une question affleure, simple en apparence, mais lourde de conséquences : une puissance arrivée la première acceptera-t-elle de partager cet espace, ou cherchera-t-elle à en verrouiller l’accès ? Derrière l’horizon scientifique, c’est déjà une logique de puissance qui se dessine.

Des puissances interdépendantes

À mesure que l’analyse se précise, un autre constat prend forme. Ignacio Ramonet le souligne : malgré leur puissance, les États ne disposent plus d’une autonomie pleine et entière. Les rapports de force obéissent désormais à des chaînes d’interdépendance qui en redessinent les contours. L’exemple des relations entre les États-Unis et la Chine en offre une illustration parlante. Principal importateur de produits agricoles américains, la Chine a pu, à un moment donné, réorienter ses approvisionnements vers d’autres partenaires, fragilisant ainsi des secteurs entiers de l’économie américaine. Le geste est économique, mais ses effets sont, à n’en point douter, éminemment stratégiques.

Toujours dans le cadre de la rivalité stratégique entre les deux puissances, le conférencier évoque la question des terres rares, ces ressources devenues indispensables aux technologies contemporaines. La Chine en maîtrise largement le traitement, disposant d’un quasi-monopole dans ce domaine. Là encore, le constat est simple : même les États-Unis, pourtant au cœur de nombreuses innovations, restent dépendants de cette chaîne. Ainsi, derrière l’apparente domination de certaines puissances, se dessine une réalité plus nuancée, faite de dépendances croisées, où la force ne se pense plus sans ses limites.

La souveraineté à l’épreuve des dépendances

Dans ces conditions, la souveraineté ne se laisse plus réduire au seul contrôle d’un territoire. Elle se joue ailleurs, et sur plusieurs plans à la fois : dans l’accès aux ressources, dans la maîtrise des technologies, dans la solidité des infrastructures... Peu à peu, ce sont d’autres lignes de force qui apparaissent. Les réseaux, l’électricité, les chaînes logistiques, les capacités industrielles – autant d’éléments qui, sans être toujours visibles, conditionnent le fonctionnement même des États. Il suffit, parfois, d’une rupture dans l’un de ces maillons pour que l’ensemble vacille. Et c’est là, précisément, que se redessine aujourd’hui la réalité de la souveraineté.

Puissances moyennes : entre contraintes et recomposition

Partant de là, les puissances moyennes subissent une pression accrue. Face aux transformations en cours, leur marge de manœuvre se resserre. Elles ne disposent plus des leviers nécessaires pour rivaliser frontalement avec les grandes puissances dans les domaines les plus stratégiques. Mais comme animées par un instinct de survie, elles esquissent un repositionnement plutôt habile. Plutôt que de chercher l’affrontement direct, elles sont amenées à redéfinir leurs priorités : investir des niches de compétence, consolider des savoir-faire spécifiques, ou encore s’inscrire dans des logiques d’alliance. Peu à peu, des dynamiques de regroupement prennent forme, portées par une même préoccupation : réduire les dépendances sans renoncer à toute autonomie. Ainsi, sans disparaître du jeu, ces puissances recomposent leur place, dans un environnement où les équilibres se redessinent en permanence.

Un monde sans centre unique

Au terme de cette analyse, une constante se laisse peu à peu percevoir. Ni l’information ni les rapports de puissance ne s’organisent désormais autour d’un centre unique. L’ensemble se déploie selon des dynamiques multiples, parfois concurrentes, où les repères traditionnels – vérité, souveraineté, hiérarchie des puissances – se déplacent, se recomposent, et parfois même se dérobent.

Pour autant, Ignacio Ramonet ne cède ni à l’alarmisme ni aux raccourcis. Il invite simplement à regarder ces évolutions pour ce qu’elles sont, à en mesurer la portée sans en exagérer les contours. Car dans cet environnement des plus incertains, une exigence demeure, presque élémentaire : celle de produire une information fiable, de maintenir des cadres capables de tenir. Et au bout du compte, une question persiste, presque familière : comment continuer à s’orienter lorsque les repères, eux-mêmes, deviennent mouvants ?
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