Hiba Chaker
05 Mars 2026
À 17:10
Il y a dans le discours ambiant sur l'intelligence artificielle une confusion persistante : celle qui consiste à croire que la machine pense. Elle ne pense pas. Elle prédit. «Ces systèmes fonctionnent sur un principe probabiliste», explique
Imad Hajjaji, lors de sa participation à l'émission «Les Mardis du PCNS», diffusée en direct le 3 mars 2026. «On donne des probabilités à chaque mot, chaque image, chaque séquence, et le modèle produit la réponse statistiquement la plus vraisemblable.» Rien de plus. Rien de moins.
C'est peu, et c'est immense. Car cette capacité à naviguer dans l'incertitude, là où les machines d'hier n'exécutaient que des ordres figés, constitue une rupture sans précédent dans l'histoire des outils humains. «L'homme a inventé l'électricité, la machine à vapeur, l'avion. Mais ces inventions n'ont jamais appris.» Avec
l'IA générative, c'est la propriété la plus intime de l'être humain, à savoir la faculté de raisonner, qui se trouve, pour la première fois, partiellement déléguée à une machine.
Le mirage de l'automatisation
Dans les entreprises, la tentation est forte d'aller vite. Connecter un grand modèle de langage à ses archives, laisser tourner l'algorithme, et attendre que la productivité décolle. M. Hajjaji tempère cet enthousiasme avec une précision d'orfèvre. Il distingue deux modalités d'intégration. La première, horizontale : automatiser la gestion de la mémoire institutionnelle, faire en sorte que les milliers de rapports, d'études et de notes internes accumulés au fil des années deviennent interrogeables en temps réel. «On préserve l'expertise collective, même en l'absence des personnes qui l'ont constituée.» La seconde, verticale : entraîner un modèle sur un domaine ultra spécifique, il cite l'agriculture irriguée dans la région du Souss, où des capteurs couplés à des données météo permettent de décider automatiquement s'il faut ou non arroser les cultures.
Dans les deux cas, l'enjeu est identique : libérer le temps humain des tâches répétitives pour le concentrer sur ce que la machine ne sait pas faire, à savoir la pensée stratégique, la création, le jugement moral. Mais cette libération a un prix. Elle suppose un travail préalable considérable, celui que M. Hajjaji appelle l'ingénierie du contexte : apprendre à la machine les règles, les usages, les spécificités juridiques et culturelles propres à chaque organisation. Sans ce travail, l'IA généraliste répond à côté. «Si vous interrogez n'importe quel grand modèle disponible sur le marché à propos d'un litige en droit du travail marocain, il vous répondra avec des éléments tirés de textes français ou anglais. Il a appris sur ces corpus. Il faut lui enseigner le droit marocain, dans ses détails, ses jurisprudences, ses évolutions.»
19% des employés sont devenus moins productifs
C'est le chiffre qui dérange. Tiré d'une étude menée conjointement par Harvard et le cabinet BCG en 2023, il révèle que près d'un employé sur cinq utilisant l'IA au quotidien a vu sa productivité baisser. La raison ? Ils ne lisaient pas ce que le modèle produisait. Ils ne le corrigeaient pas. Ils ne le questionnaient pas. «L'IA rend les gens intelligents encore plus intelligents, dit M. Hajjaji. Mais pour celui qui abdique son esprit critique, elle peut le faire paraître incompétent.» La formule est lapidaire, et elle touche juste. Un modèle de langage est complaisant par construction : si vous lui signalez une erreur, il acquiesce, se corrige, et repart. Sans regard critique de l'utilisateur, cette docilité algorithmique devient un piège redoutable. L'IA, en somme, amplifie. Elle amplifie la rigueur de celui qui s'en saisit avec méthode, et elle amplifie la négligence de celui qui s'y abandonne.
Une guerre de l'information
Derrière la question technique se profile une question géopolitique que les experts en cybersécurité résument en une formule : l'IA, c'est une guerre de l'information. Celui qui accède le premier à vos données peut vous cibler, modeler vos comportements, imposer des référentiels culturels qui ne sont pas les vôtres. Pour les entreprises, le risque est concret : nourrir un modèle externe avec des données sensibles, c'est potentiellement les exposer. «Ce que l'IA apprend, elle peut le restituer, avertit M. Hajjaji. Vos informations confidentielles peuvent se retrouver accessibles.» Pour les États, l'enjeu est plus vaste encore : celui de la souveraineté numérique.
C'est dans cette perspective que s'inscrit la stratégie marocaine. Le Royaume travaille au développement de plateformes cloud nationales et négocie des partenariats, notamment avec l'entreprise française Mistral, pour développer des modèles linguistiques entraînés et hébergés sur le territoire national, capables de comprendre les dialectes marocains, les spécificités juridiques du pays, ses particularités culturelles. «Pour avoir une IA puissante, il nous faut des données puissantes», résume M. Hajjaji. Ce qui signifie, concrètement, numériser massivement le patrimoine documentaire national, convertir en données exploitables tout ce qui demeure encore sur papier.
La seule certitude
Dans le débat sur l'avenir du travail à l'ère de l'IA, une question revient inlassablement : la machine va-t-elle remplacer l'humain ? M. Hajjaji y répond avec une assurance déconcertante. «L'IA ne remplacera pas l'humain. Elle remplacera l'humain qui ne l'utilise pas, ou qui l'utilise mal.» C'est peut-être là la leçon la plus importante de cette conversation. La révolution de l'intelligence artificielle n'est pas une question de technologie. Elle est une question d'exigence intellectuelle. Exiger de soi-même de comprendre ce que la machine produit. Exiger de ses institutions d'investir dans les données et les compétences. Exiger, collectivement, que cette puissance de calcul serve des intérêts définis localement, et non importés. Le reste (les modèles, les algorithmes, les tokens...) n'est que de la plomberie.