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Les jeunes face aux dangers numériques : pourquoi interdire n’est pas protéger

Cyberharcèlement, chantage en ligne, jeux électroniques, données personnelles, liberté d’expression, responsabilité des plateformes… à mesure que les enfants investissent l’univers numérique, de nouvelles zones de vulnérabilité apparaissent, évoluant souvent plus vite que les mécanismes appelés à les encadrer. Le sujet ne se limite donc ni à la vigilance des parents, ni à la seule régulation technique. Il touche à la manière dont la famille, l’école, le droit et les institutions peuvent encore protéger les mineurs dans un espace mouvant, traversé par des risques qui circulent rapidement, franchissent les frontières et échappent parfois aux formes ordinaires de contrôle. Compte tenu de ces défis, juristes, éducateurs et acteurs associatifs ont tiré la sonnette d’alarme, appelant à une protection plus structurée des générations montantes. C’était lors d’une rencontre organisée à l’initiative de l’Organisation des pionniers-Enfants du Maroc, en partenariat avec le secteur des avocats du Parti du progrès et du socialisme. La protection que les participants appellent de leurs vœux doit être capable de tenir ensemble la prévention, l’encadrement juridique, la responsabilité des plateformes, l’éducation au numérique et les exigences de souveraineté digitale.

22 Mai 2026 À 12:15

Les enfants n’entrent plus dans l’univers numérique comme dans un simple espace de divertissement. Ils y apprennent, y échangent, s’y exposent, parfois sans mesurer ce que la circulation d’une image, d’une donnée personnelle ou d’un contenu violent peut produire dans leur vie réelle. C’est cette zone familière, mais encore imparfaitement protégée, que la rencontre organisée à l’initiative de l’Organisation des pionniers-Enfants du Maroc, en partenariat avec le secteur des avocats du PPS, le 14 mai dernier, a essayé de cerner.

En effet, face à des enfants souvent très à l’aise dans leurs usages numériques, il y a des adultes qui peinent à les accompagner. Comment protéger dès lors sans enfermer, accompagner sans étouffer, réguler sans interdire ? d’autant que la protection des mineurs dans l’environnement numérique progresse, mais reste insuffisamment structurée. Certes, le Maroc dispose déjà de dispositifs juridiques relatifs à la cybercriminalité, à la protection des données personnelles et aux droits de l’enfant, mais ces instruments ne forment pas encore un cadre global spécifiquement consacré à la sécurité numérique des mineurs.

Mohamed Hajjioui, journaliste et vice-président de l’Organisation des pionniers-Enfants du Maroc (OPEM), qui assurait la modération du débat, a pointé cette dispersion. Plusieurs institutions interviennent déjà, chacune sur une partie du sujet, sans qu’un organe central ne dispose de compétences dédiées ni de moyens d’action coordonnés. Or les risques se sont élargis : violences en ligne, accès précoce à des contenus inadaptés, désinformation, collecte abusive de données personnelles, influence commerciale ciblée, cyberharcèlement, addiction aux écrans.

Du simple espace à l’environnement numérique Le constat institutionnel rejoint une interrogation plus profonde sur la nature même du numérique. Pour le professeur de sciences sociales Saïd Bennis, le débat ne peut plus se limiter à la protection des enfants dans un «espace numérique». Il faut désormais parler d’«environnement numérique». La nuance est décisive selon lui. Un espace renvoie à un lieu d’usage ; un environnement suppose des interactions, des règles, des acteurs, des valeurs et des effets sociaux. L’enfant n’est donc pas seulement devant un écran. Il évolue dans un milieu qui façonne ses comportements, ses représentations, ses relations et ses modes d’apprentissage.

C’est dans ce sens que Saïd Bennis pose une autre question : Faut-il se limiter à la protection des enfants face aux dangers du numérique, ou penser une politique de protection à part entière, capable d’engager l’État, l’école, les familles, les plateformes et la société civile ? La première approche peut se limiter à des outils de contrôle ou à quelques mécanismes familiaux. La seconde engage l’État, l’école, la famille, les associations, les plateformes et la société civile. Elle suppose de reconnaître que le numérique est devenu un lieu de socialisation, d’exposition, d’apprentissage et parfois de vulnérabilité. M. Bennis rattache ce basculement à une mutation plus large : le passage d’une «communication réelle» à une «communication numérique». La famille elle-même en porte les effets, avec le glissement d’une «famille communicative» vers une «famille connectée», où la présence physique ne garantit plus l’échange ni la transmission. Le savoir aussi change de médiateur : là où l’enfant interrogeait autrefois ses parents, il se tourne désormais vers Google, ChatGPT ou les plateformes.

Une fracture de vigilance entre enfants et adultes

Ce déplacement des repères familiaux nourrit une fracture de vigilance. Les enfants maîtrisent souvent les outils numériques avec une aisance qui donne l’apparence de l’autonomie. Mais cette familiarité ne signifie ni discernement, ni maturité, ni capacité à mesurer les conséquences d’une publication, d’une image partagée ou d’un échange avec un inconnu. Les données citées au cours de la rencontre traduisent l’ampleur du phénomène. Saïd Bennis a évoqué une quasi-généralisation de l’équipement mobile au Maroc et une forte exposition des jeunes générations aux plateformes. Il a aussi alerté sur l’usage des réseaux numériques par des enfants n’ayant pas encore atteint ce qu’il qualifie d’«âge numérique» ou d’âge du discernement numérique. L’accès technique précède alors la maturité sociale, morale et

juridique.

Cette fragilité concerne aussi les parents et les éducateurs. Mohamed Hajjioui a rappelé le déficit de culture numérique de nombreux adultes, souvent dépassés par les usages technologiques des jeunes. Beaucoup ne disposent ni des outils ni des compétences nécessaires pour accompagner les enfants, contrôler les contenus auxquels ils accèdent, ou comprendre les risques liés aux jeux, aux échanges, aux publications et au partage de données personnelles.

Cyberviolences : une atteinte qui change d’échelle

Les risques encourus ne relèvent pas d’une seule catégorie. Cyberharcèlement, exposition à des contenus violents ou sexuels, manipulation en ligne, chantage électronique, humiliation numérique, diffusion non consentie de contenus personnels, atteinte à la vie privée... les contenus inadaptés ou dangereux sont légion et leur gravité tient autant à leur vitesse de circulation qu’à leur effet amplificateur. Fadwa Belaous, psychologue associée à l’initiative Espace Maroc Cyberconfiance, relevant du Centre marocain de recherches polytechniques et d’innovation, a alerté sur les effets psychologiques de ces violences : anxiété, isolement, perte de confiance en soi, troubles émotionnels et, parfois, comportements à risque.

Une image, une rumeur, un montage ou une humiliation peuvent circuler d’un groupe à l’autre, passer par des messageries fermées, des réseaux sociaux ou des chaînes de partage, jusqu’à produire une pression collective difficile à contenir. L’atteinte change alors d’échelle: elle se déplace, se répète, atteint de nouveaux publics et peut durablement affecter l’enfant. D’où l’importance, selon la psychologue, d’un accompagnement précoce, d’une écoute active au sein de la famille et de l’école, ainsi que de mécanismes de prévention et de signalement plus efficaces. Sans ces relais, les violences numériques demeurent souvent invisibles, ou ne sont révélées qu’une fois leurs effets déjà installés.

Le mineur, victime mais parfois auteur

Maître Mohamed Chmaou, avocat, membre du bureau exécutif de l’Association Adala, insiste sur la portée juridique de la question. Dans l’environnement numérique, le mineur peut être victime d’exploitation sexuelle, de manipulation, de chantage, de cyberharcèlement ou d’atteinte à son intimité. Mais il peut aussi, faute de conscience juridique suffisante, devenir auteur d’actes répréhensibles. Atteinte à la vie privée, piratage, usurpation d’identité, création de faux profils, diffusion de contenus préjudiciables ou humiliation en ligne peuvent être perçus par certains jeunes comme des gestes anodins, voire comme une forme d’habileté technique. Pour Me Chmaou, les infractions du monde réel ont beau avoir migré vers l’espace virtuel, l’écran ne suspend ni la loi, ni la responsabilité, ni les conséquences humaines de l’acte.

Cette zone grise impose de penser la protection autrement. Il faut protéger l’enfant contre les violences qu’il subit, mais aussi lui faire comprendre les implications de ses propres actes. Me Chmaou a évoqué, à ce titre, des montages humiliants impliquant des élèves, ainsi que des situations de détresse psychologique sévère, voire de suicide chez de jeunes mineurs, liées à des faits de harcèlement ou de cyberviolence. Ces cas, selon lui, ne relèvent plus de l’exception. Ils révèlent un phénomène souvent invisible, nourri par le silence des victimes, la peur de la stigmatisation et l’insuffisance de l’accompagnement.

Famille, école, droit : bâtir une culture du discernement

La première réponse reste celle de la parole. La famille demeure le lieu où l’enfant doit pouvoir signaler, se confier, raconter ce qu’il subit ou ce qu’il ne comprend pas. Mais cette fonction suppose une relation de confiance que le numérique fragilise lorsque les échanges se réduisent à des besoins techniques, à des signes rapides ou à des réactions sans nuance. L’école apparaît alors comme un espace décisif. Pour Me Chmaou, cette dernière ne peut plus se limiter à l’enseignement classique. Elle doit intégrer une éducation juridique et numérique précoce, destinée aux enfants mais aussi aux parents. L’objectif est de développer une culture des droits et des responsabilités, de faire connaître les recours disponibles en cas d’abus, de harcèlement ou d’exploitation, et d’aider les familles à mieux accompagner les mineurs.

Cette éducation devrait porter autant sur les droits que sur les devoirs. Les jeunes doivent comprendre que l’atteinte à la vie privée, le harcèlement sexuel, la discrimination, les insultes, les discours haineux ou les propos violents sur les réseaux sociaux peuvent relever du droit pénal. Me Chmaou suggère, dans ce sens, une mesure précise : intégrer une formation juridique de 24 heures dans chaque établissement scolaire, notamment au début du secondaire qualifiant. Cette sensibilisation devrait expliquer les principales infractions, les sanctions encourues et les comportements socialement inacceptables. Elle pourrait commencer autour de 14 ans, âge qu’il présente comme un moment charnière, où certains comportements peuvent s’orienter vers la violence ou, au contraire, vers la discipline et la responsabilité. Il propose aussi d’étendre cette démarche aux camps de vacances et aux espaces d’encadrement des jeunes.

Réguler sans confisquer les libertés

La régulation constitue un autre niveau de réponse, mais elle ouvre une tension délicate. Me Chmaou a posé le dilemme auquel sont confrontés les pouvoirs publics : interdire certains usages, au risque de restreindre la liberté d’opinion et d’expression, ou encadrer plus finement l’accès des mineurs aux plateformes. Sa position reste prudente. Protéger l’enfant ne doit pas conduire à confisquer les libertés. Les garanties reconnues dans le monde réel doivent demeurer valables dans l’espace numérique. Un même outil peut servir au harcèlement ou à l’humiliation, mais aussi à l’expression politique, à l’action associative, au plaidoyer ou à la défense des droits humains. Un blocage trop large pourrait ouvrir la voie à une surveillance dépassant la seule protection des mineurs.

Me Chmaou plaide donc pour une régulation plus précise, centrée sur l’usage sécurisé du numérique, la protection de l’enfant et la définition de l’âge d’accès aux plateformes. Il rappelle, à ce propos, les débats internationaux autour de l’accès des moins de 16 ans aux réseaux sociaux, ainsi qu’une initiative législative du Parti du progrès et du socialisme présentée en 2024, qu’il juge nécessaire de remettre sur le tapis.

Quand la protection des mineurs change d’échelle

La protection des mineurs ne peut toutefois rester cantonnée aux seuls cadres éducatifs et nationaux. Abdelhaq Belachgar, chercheur et journaliste, estime que le Maroc aurait intérêt à s’inspirer de l’expérience australienne, dont les résultats sont jugés probants. Il cite notamment l’eSafety Commissioner, autorité publique indépendante chargée de la sécurité numérique des citoyens, avec une attention particulière accordée aux enfants et aux adolescents. Cette autorité intervient dans la prévention du cyberharcèlement, la lutte contre les contenus abusifs, l’éducation numérique, l’accompagnement des familles et la responsabilisation des plateformes. Elle dispose aussi de mécanismes rapides de signalement et de pouvoirs d’intervention pour exiger le retrait de contenus préjudiciables. Ce modèle rejoint la proposition défendue par Mohamed Hajjioui : créer, au Maroc, une haute autorité ou une agence nationale dédiée à la protection des enfants face aux risques du numérique.

Mais agir à l’échelle nationale ne suffit pas toujours face à des plateformes, des contenus et des réseaux qui franchissent les frontières. Abdelhaq Belachgar souligne l’importance d’une convention globale consacrée à la protection des enfants dans l’environnement numérique, afin de renforcer la coopération contre l’exploitation sexuelle, le cyberharcèlement, la traite, le chantage numérique et les manipulations en ligne.

Me Mohamed Chmaou abonde dans le même sens. Une telle convention devrait, selon lui, compléter et harmoniser les législations nationales, tout en consacrant la responsabilité des grandes plateformes et entreprises du numérique. Celles-ci seraient appelées à renforcer la vérification de l’âge, la modération des contenus nocifs, les mécanismes de signalement et les outils de prévention des violences numériques et de l’exploitation des enfants en ligne. Pour lui, la souveraineté numérique trouve ici une traduction très concrète. Car cette dernière ne relève pas seulement des infrastructures, des données ou des choix technologiques, mais aussi de la capacité publique à protéger les enfants dans un environnement dominé par des acteurs transnationaux.

Protéger avant qu’il ne soit trop tard Au terme des échanges, la protection des mineurs dans l’environnement numérique apparaît comme une action à construire en amont. Elle ne peut plus se limiter à surveiller un écran, bloquer une application ou sanctionner un abus une fois le dommage commis. Elle suppose une articulation entre la famille, l’école, le droit, les institutions, les plateformes et la coopération internationale. Le défi n’est pas de tenir les enfants à distance d’un univers qu’ils fréquentent déjà. Mais il consiste à leur donner les repères nécessaires pour y avancer sans être livrés à eux-mêmes: protéger leur intimité, reconnaître une manipulation, mesurer la portée d’une publication, signaler un abus, comprendre leurs droits et leurs responsabilités. C’est par cette culture du discernement que la protection de l’enfance numérique peut dépasser la réaction tardive et devenir un réflexe préventif.
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