Hiba Chaker
08 Novembre 2026
À 15:33
Une image partagée sur les r
éseaux sociaux, le récit d’un cousin qui a réussi en
Europe ou la carrière d’un ancien camarade : parfois, il n’en faut pas davantage pour que l’idée de partir fasse son chemin. Les raisons se mêlent. Les uns cherchent un
emploi, d’autres veulent
étudier, d’autres encore, sans être démunis, peinent à imaginer leur progression au pays. L’
émigration devient moins une destination qu’une réponse à une question lancinante : de quoi demain sera-t-il fait ?
Cette interrogation était au cœur de l’émission «
Les Mardis du PCNS», diffusée le 27 octobre par le
Policy Center for the New South.
El Mostafa Rezrazi, professeur de psychologie et spécialiste des questions de sécurité et de comportements humains, également Senior Fellow au
PCNS, et
Amal El Ouassif, chercheuse en relations internationales, y ont exploré les «cartes mentales» de la
migration : les images que les jeunes se font de leur avenir, ici et ailleurs.
Le débat trouve un écho particulier dans les chiffres publiés le 3 novembre par le
Haut-Commissariat au Plan (HCP). Au troisième trimestre 2026, le chômage strict touchait 30,5% des 15-24 ans, tandis que le taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre atteignait 44,5% dans cette tranche d’âge, selon la nouvelle enquête sur la main-d’œuvre. Des chiffres qui éclairent les difficultés d’insertion, sans expliquer pourquoi des jeunes déjà en emploi songent également à partir.
Partir, même quand on travaille
C’est l’un des paradoxes soulignés par Amal El Ouassif. L’émigration n’est plus seulement un recours face au chômage. Elle peut permettre de franchir un cap, de se former ou d’accéder à de meilleurs services. «Nous ne sommes plus dans la représentation traditionnelle qui réduit l’émigration aux personnes peu qualifiées», relève-t-elle. La chercheuse s’appuie sur l’enquête nationale sur la migration internationale réalisée par le HCP en 2018-2019 et publiée en 2020. Parmi les personnes au chômage interrogées, 50,9% envisageaient de partir, contre 21,9% des personnes en emploi. Le souhait d’émigrer concernait 40,3% des 15-29 ans, contre 23,3% de l’ensemble des 15-59 ans. Ces données anciennes mesurent des intentions, non des départs, mais montrent que l’envie d’ailleurs dépasse le cercle des sans-emploi.
Une autre donnée éclaire cette évolution : 25% des personnes ayant atteint le secondaire ou le supérieur envisageaient l’émigration, contre 12,4% de celles sans instruction. Le diplôme ne garantit donc pas toujours un horizon dégagé. Pour les uns, partir revient à fuir une impasse ; pour les autres, à chercher la prochaine marche d’un escalier trop court.
La peur du lendemain, ce moteur discret
El Mostafa Rezrazi propose de regarder au-delà des statistiques. Dans la décision de partir comptent aussi les représentations de soi et des autres. Famille, école et médias dessinent une carte intérieure, avec ses routes possibles et ses impasses supposées. On peut ainsi idéaliser un pays que l’on connaît à peine ou sous-estimer les possibilités offertes par celui où l’on vit. Derrière ces projections se niche, selon lui, une question simple : «Ai-je peur de demain ?» Elle touche au revenu, mais aussi à la stabilité, aux services publics et à l’espoir de progresser. Deux jeunes gagnant la même somme peuvent percevoir leur avenir très différemment.
Le chercheur rappelle aussi que «la migration est un acte naturel». Les circulations humaines ont précédé les frontières, les visas et les contrôles administratifs. Vouloir bouger n’est donc pas, en soi, le signe d’une rupture avec son pays. Ce qui mérite d’être interrogé, c’est le moment où la mobilité cesse d’être une option parmi d’autres pour devenir, dans les esprits, la seule voie vers une vie meilleure.
Le miroir grossissant des réseaux sociaux
À cette perception s’ajoute la vitrine numérique. Sur un écran, le succès tient en quelques images : un diplôme, un voyage, une promotion. Les heures supplémentaires, la solitude ou les difficultés d’adaptation restent plus volontiers hors champ. Le fil d’actualité finit par dessiner une carte du monde où le bonheur semble toujours se trouver de l’autre côté de la frontière. Amal El Ouassif convoque à ce propos la notion de «privation relative». Un jeune peut disposer de conditions de vie correctes et se sentir pourtant lésé en se comparant à quelqu’un qui voyage davantage ou exerce un métier plus valorisé. Il ne manque pas nécessairement du strict nécessaire ; il éprouve l’écart entre ce qu’il possède et ce qu’il croit voir chez les autres. À force, la comparaison peut transformer un désir d’expérience en sentiment d’urgence.
Dans certaines régions, les départs vers la France ou l’Italie ont également nourri l’image de l’émigration comme ascenseur social. Le parcours du voisin ou du parent devient une référence, parfois un modèle à suivre. Les retours difficiles, eux, se racontent moins facilement. Admettre qu’un projet a échoué peut être particulièrement éprouvant quand l’entourage attendait des preuves de réussite.
Partir pour deux ans, rester toute une vie
Même lorsqu’il est soigneusement préparé, un projet migratoire échappe souvent au calendrier initial. Amal El Ouassif évoque ces jeunes qui partent étudier et découvrent, au fil des années, un emploi, de nouvelles attaches, puis une vie familiale. Le séjour provisoire devient installation. Revenir suppose alors de déplacer bien plus que des valises : il faut parfois réorganiser la vie d’un conjoint, la scolarité des enfants et tout un réseau de relations.
Rendre le choix de rester crédible
Pour les deux intervenants, l’enjeu n’est pas d’ériger le départ en faute, ni de demander aux jeunes de renoncer à découvrir le monde. Il est de leur permettre de choisir sans avoir le sentiment que l’avenir se joue forcément ailleurs. Cela suppose des perspectives d’emploi et de progression, mais aussi une meilleure compréhension des possibilités déjà accessibles. M. Rezrazi plaide notamment pour une éducation au numérique qui ne se réduit pas à une campagne ponctuelle. Apprendre à distinguer le récit enjolivé de l’expérience réelle, à vérifier une information et à mesurer les risques d’un projet migratoire devrait, selon lui, s’inscrire dans le parcours scolaire.
Amal El Ouassif insiste, pour sa part, sur l’importance de la communication autour des réformes et des opportunités. «L’information doit parvenir à ceux qui en ont besoin», souligne-t-elle, tout en rappelant que les transformations de l’éducation ou de la santé demandent du temps. La chercheuse défend aussi une mobilité professionnelle mieux organisée. Elle évoque des demandes de compétences techniques venues d’Allemagne et relayées dans la région de Souss-Massa, auxquelles les profils disponibles ne répondent pas toujours, notamment faute de maîtrise linguistique. Former aux métiers recherchés, développer les langues et négocier des partenariats équilibrés permettraient de faire du départ une expérience choisie, plutôt qu’un pari improvisé.
Reste cette évidence : aimer son pays et vouloir le quitter ne sont pas incompatibles. Entre les deux, il y a parfois toute la distance qui sépare l’ambition des moyens de la réaliser. Pour que rester soit un choix, encore faut-il que les perspectives soient à portée de main.