(CDT) à Casablanca, entouré des membres du bureau exécutif, le secrétaire général du syndicat, Khalid Alami Houir, a exprimé la colère de la classe ouvrière. À la veille de la célébration du 1er Mai, le syndicaliste a annoncé des «marches régionales de la colère» le 17 mai prochain. À cinq mois d'un scrutin législatif déterminant, la démarche vise à l'évidence à mettre une pression accrue sur l'Exécutif. Dans le même esprit, le secrétaire général exige une session de dialogue social en septembre, avant le scrutin, et plaide pour un «nouveau contrat social» fondé sur la justice sociale, la dignité et la répartition équitable des richesses.
C'est l'échec du round d'avril 2026 qui a précipité la décision, selon la CDT. La centrale juge que l'Exécutif a refusé d'engager un quelconque effort pour l'amélioration des salaires et des pensions, pour la protection des libertés syndicales, pour la défense du pouvoir d'achat et la révision équitable de l'impôt sur le revenu. Face à ce blocage, M. Alami Houir a annoncé l'organisation de marches régionales de protestation le dimanche 17 mai 2026, qualifiées de «marches de la colère». Le syndicaliste a accusé les ministres concernés de se dérober à leurs responsabilités en se défaussant les uns sur les autres : «Le gouvernement et ses membres se cachent les uns derrière les autres», a-t-il lancé. Pour la CDT, les hausses salariales obtenues en 2024 résultent de la négociation et de la lutte syndicale, mais elles n'ont fait que compenser les effets cumulés de l'inflation. Une nouvelle revalorisation s'impose, doublée d'une hausse dans les secteurs agricole et industriel, et d'un plancher de 5.000 dirhams pour les pensions. La centrale exige également la révision de la TVA et l'instauration d'un impôt sur la fortune.
Une croissance qui n'irrigue plus l'emploi
Ces constats et bien d'autres, le syndicats dit les avoir bien documentés dans le rapport du baromètre préparé par le syndicat et présenté lors de cette conférence de presse. C'est sur le terrain de l'emploi, présenté par Younes Firachine, membre du bureau exécutif, que le diagnostic est implacable. La baisse officielle du chômage, de 13,3 à 13%, mise en avant par le gouvernement comme un succès, masquerait selon le syndicaliste plusieurs réalités sociales préoccupantes. Le chômage urbain dépasse 16%, celui des femmes franchit la barre des 20%, celui des jeunes culmine à 37,2% et frappe encore 19% des diplômés.
Plus inquiétant, le taux d'emploi a reculé de 4,1 points en une décennie : 62% des Marocains en âge de travailler se trouvent aujourd'hui hors de la sphère effective de production. À cela s'ajoute un sous-emploi qui passe de 9,3 à 10,9% entre 2021 et 2025. La centrale parle d'un «paradoxe du développement» : entre 2000 et 2009, un point de croissance réduisait le chômage de 0,37% ; entre 2010 et 2018, l'effet retombait à 0,12% ; sous la mandature actuelle, il s'effondre à 0,05%, contre 0,7% en Espagne, 0,4% en France et 0,27% en Turquie. La crise des NEET – ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation – concerne 2,2 millions de personnes, soit un jeune sur trois, dont 72% de femmes. Le taux d'activité féminine reste figé à 19%, loin de la cible de 30% promise par l'Exécutif.
L'illusion des hausses salariales
Sur le pouvoir d'achat, les chiffres avancés par la CDT tournent en procès l'argument gouvernemental des augmentations. L'inflation cumulée entre 2021 et 2025 atteint 15%, soit exactement le niveau de revalorisation du SMIG : en termes réels, les salaires n'ont pas bougé. Dans le secteur privé, 73% des salariés gagnent moins de 4.000 dirhams, et entre 55 et 60% perçoivent le SMIG ou moins. La structure des dépenses des ménages confirme l'étranglement : 38% pour l'alimentation et 25% pour le logement et les charges, soit 63% absorbés par les besoins essentiels, sans marge pour l'épargne, la santé ou l'éducation. Selon le Haut-Commissariat au Plan, une famille de quatre personnes a besoin de 7.000 dirhams pour vivre dignement, alors que le SMIG net plafonne à 3.050 dirhams. Conséquence directe, l'endettement des ménages a atteint 427 milliards de dirhams en 2024, contre 297 milliards en 2015, soit 28% du PIB. Un mécanisme devenu, pour la CDT, le palliatif structurel d'une politique salariale en faillite.
Services publics, fiscalité, retraites, la triple critique
Le baromètre prolonge la démonstration sur trois fronts. Dans la santé, les ménages supportent encore 43% des dépenses directement, contre 19% en Espagne et 12% en Suède ; 91% des remboursements de la couverture médicale bénéficient au secteur privé, 9% seulement au secteur public. Dans l'éducation, 80% des élèves quittent le système sans diplôme universitaire, et plus de 300.000 abandonnent chaque année. Sur les retraites, 51% des Marocains ne disposent d'aucune couverture, et l'indemnité pour perte d'emploi n'a profité qu'à 38.000 bénéficiaires en 2025, faute de remplir la condition des 780 jours déclarés.
À propos du dossier de la retraite, M. Alami Houir a contesté le récit gouvernemental sur la situation des Caisses : pour lui, leur fragilité ne serait pas aussi alarmante qu'on le dit, le vrai problème relevant de la gouvernance. Côté fiscalité, le syndicaliste dénonce un système qui pèse sur les salariés et les classes modestes, alors que les dépenses fiscales atteignent 32 milliards de dirhams sans évaluation d'impact. Les 10% les plus aisés détiennent plus de 60% de la richesse nationale ; les 1% les plus riches en captent 25%, contre 3% pour les 50% les plus pauvres. La centrale dénonce, en parallèle, une captation des aides publiques mobilisées lors des chocs (sécheresse, séisme, inondations) par des intermédiaires opportunistes : exemple parlant, les prix agricoles multipliés par dix à douze entre la production et la table du consommateur.
Septembre, le rendez-vous avant les urnes
Au-delà des marches du 17 mai, la centrale a fixé un autre cap : exiger la tenue d'une session de dialogue social en septembre, avant les échéances électorales. M. Alami Houir a ouvertement dénoncé une confusion croissante entre action gouvernementale et logique électorale, à l'approche d'un scrutin législatif susceptible de redessiner les rapports de force. Pour préparer l'épreuve, la CDT compte se mobiliser pour renforcer l'unité syndicale, une condition jugée essentielle face aux reculs sociaux. Selon le secrétaire général de la CDT, la centrale a notamment contribué à la formation de fronts communs contre la loi organique sur le droit de grève. Le baromètre, présenté tout à la fois comme un document de diagnostic, un outil de plaidoyer et une plateforme de propositions, devrait servir d'armature à cette montée en puissance. Ainsi, à la veille d'un 1er Mai placé sous le signe du «nouveau contrat social» et à dix-huit jours d'une journée de marches régionales, la CDT a tracé la ligne.