Pour la première fois dans son histoire,
l'Association internationale des services correctionnels et pénitentiaires (PDTC) tient sa conférence mondiale sur le continent africain. Cet événement sans précédent signale un changement stratégique majeur : reconnaître que l'Afrique n'est pas simplement le théâtre de défis pénitentiaires, mais aussi un incubateur de solutions innovantes. Quarante-cinq nations y participent, représentant collectivement plus d'un millénaire d'expérience dans la gestion des
établissements pénitentiaires et de la
politique pénale. Ces experts, directeurs d'établissements, architectes, ingénieurs, décideurs politiques et chercheurs convergent autour d'un thème fondateur : «Des avenirs humains et résilients : repenser les prisons à travers l'innovation, les infrastructures et la technologie».
Une conférence aux objectifs ambitieux
La conférence poursuit cinq objectifs majeurs. Créer d'abord une plateforme mondiale d'échange de connaissances sur la conception pénitentiaire et les solutions technologiques. Mettre en avant ensuite des approches innovantes conciliant exigences de sécurité et respect de la dignité humaine. Explorer des conceptions et des technologies adaptées aux contextes régionaux constitue le troisième objectif, qui rompt délibérément avec la logique d'un transfert «Nord-Sud» des modèles. Répondre aux défis spécifiques des systèmes pénitentiaires africains représente le quatrième pilier : surpopulation, personnel insuffisant, infrastructures, populations vulnérables avec des besoins en santé mentale et en traitement des addictions. Favoriser enfin la collaboration entre secteur public, institutions universitaires, organisations non gouvernementales, acteurs privés et organisations internationales.
Le programme s'articule autour de cinq axes thématiques. La planification et conception intelligentes visant à créer des environnements pénitentiaires plus humains, axés sur la réinsertion et la sécurité, tout en tenant compte des contextes locaux. L'innovation numérique dans le secteur pénitentiaire explorant comment les technologies peuvent transformer les processus opérationnels, renforcer la sécurité, faciliter la réinsertion et améliorer la circulation de l'information dans la chaîne pénale. Les infrastructures durables et adaptées au climat examinant des conceptions économes en énergie et des établissements capables de faire face aux changements climatiques. Les approches fondées sur les droits analysant comment les infrastructures et technologies peuvent mieux garantir la dignité humaine en milieu carcéral. Enfin, un sous-thème dédié aux défis et opportunités des systèmes pénitentiaires africains, mettant en lumière les enjeux, contraintes et solutions innovantes spécifiques au continent.
Ce que disent les experts mondiaux Terry Hackett, associé principal au Centre international pour la réforme du droit pénal et coordinateur du programme mondial de la conférence, énonce un diagnostic sans complaisance. Après trois décennies dans l'administration pénitentiaire et des visites dans plus de trente pays, il constate : «Les défis auxquels sont confrontés les systèmes pénitentiaires sont remarquablement similaires. On retrouve partout les mêmes problématiques : surpopulation, infrastructures vieillissantes ou mal conçues, personnel sous pression et des personnes détenues présentant des besoins complexes, notamment en matière de santé mentale, d'addiction ou de traumatismes. Et tout cela doit être géré, souvent avec des moyens limités».
Cette observation universelle conduit M. Hackett à une mise en garde : «Pris isolément, ni la conception ni la technologie ne constituent des solutions en soi. Elles ne résolvent pas la surpopulation, n'améliorent pas à elles seules la gestion du personnel et ne peuvent corriger un système dépourvu de vision claire». Il pose plutôt une série de questions préalables : «Que cherchons-nous réellement à accomplir ? À quoi ressemble un environnement à la fois sûr, sécurisé et humain ? Que signifie concrètement la réinsertion ? Et surtout, quelle relation voulons-nous établir entre le personnel et les personnes détenues ?»
Natalie Boal, directrice exécutive de l'ICPA, reformule l'enjeu en termes institutionnels. «Les structures dans lesquelles les personnes sont détenues ont été construites pour une autre époque, parfois il y a plusieurs décennies. Ces infrastructures n'ont pas été conçues pour faire face aux pressions actuelles, ni pour répondre aux exigences contemporaines, notamment en matière de réhabilitation et de réinsertion». Elle ajoute : «La question n'est pas de savoir si le système est sous tension – nous savons qu'il l'est – mais de déterminer comment y répondre». C'est précisément l'objectif de la conférence.
Kim Ekhaugen, vice-président de l'ICPA et directeur de la coopération internationale du Service correctionnel norvégien, insiste sur une réalité incontournable : «Aucune institution, à elle seule, ne peut construire les systèmes pénitentiaires de demain. Le monde évolue, et nous devons nous adapter. Partout, les systèmes pénitentiaires sont soumis à des pressions croissantes : infrastructures inadaptées, attentes sociales en hausse, transformations technologiques rapides». Il souligne que «la manière dont nous concevons nos établissements reflète nos valeurs. Si nous accordons de l'importance à la sécurité, nous devons la traduire dans nos conceptions. Si nous croyons réellement en la réinsertion, cela doit également se refléter dans nos systèmes».
L'Afrique face à ses défis pénitentiaires
Les défis énumérés par les experts mondiaux ne sont pas abstraits. L'enjeu pour l'Afrique est donc clairement posé : comment répondre à ces défis spécifiques ? C'est précisément ce que cette conférence se propose d'examiner. Le programme inclut explicitement «un sous-thème dédié aux défis et opportunités des systèmes pénitentiaires africains, mettant en lumière ses enjeux, ses contraintes et ses solutions innovantes».
La conférence reconnaît explicitement que l'Afrique ne peut progresser que par le partage et la collaboration. L'objectif est de «créer des opportunités prometteuses pour partager les expériences, échanger les expertises et développer des approches adaptées aux contextes locaux». Il s'agit de renforcer «la participation de l'Afrique au débat mondial». Cette reconnaissance s'est concrétisée par un engagement formel : selon M. Ekhaugen, «dans les jours à venir, l'ICPA et l'Association africaine des services correctionnels formaliseront leur coopération, affirmant ainsi un engagement commun en faveur d'une gouvernance solide et de résultats mesurables».
Le Maroc met la technologie au service de l’ordre public et de la dignité des détenus
Le Maroc n'accueille pas passivement cet événement d'envergure. Il expose aux décideurs mondiaux un programme de réformes qui redéfinit en profondeur la relation entre impératifs sécuritaires et garanties relatives à la dignité des personnes détenues. Intitulée «Des avenirs humains et résilients : repenser les prisons à travers l'innovation, les infrastructures et la technologie», la conférence a constitué une tribune où la Délégation générale à l'administration pénitentiaire et à la réinsertion à mis en avant quatre années de transformations.
Les Directives Royales au fondement de la transformation
Le Maroc n'a pas conçu cette réforme en vase clos. Elle puise son inspiration dans les Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a accordé une attention particulière à la préservation de la dignité humaine des citoyens incarcérés. Mohamed Salah Tamek, délégué général à l'Administration pénitentiaire et à la réinsertion, l'a rappelé en ouverture de la conférence : «Sa Majesté a insisté sur le fait que les peines privatives de liberté ne doivent pas priver les détenus de leurs droits fondamentaux». Cette Directive Royale s'est traduite en programme concret. La Délégation générale a adopté un plan stratégique fondé sur une approche équilibrée, explique M. Tamek, garantissant «d'une part, la sécurité publique et, d'autre part, la réhabilitation et la réinsertion des détenus». La démarche repose sur un postulat exigeant : une administration moderne qui place l'humanisation des conditions de détention au cœur de toute réforme durable.
De l'infrastructure au numérique, une modernisation intégrée
Le Maroc a lancé un programme ambitieux de modernisation des infrastructures pénitentiaires. Des établissements de nouvelle génération ont émergé, conçus selon des standards architecturaux avancés. Ces établissements utilisent des matériaux non inflammables, des systèmes d'éclairage intelligents et garantissent une ventilation adéquate, un éclairage naturel et des espaces ouverts favorisant le bien-être psychologique et physique des détenus. Parallèlement, les services de base ont connu une transformation qualitative : l'alimentation relève désormais d'une gestion externalisée selon des cahiers des charges stricts. Les établissements ont été équipés de cuisines modernes, de chaînes du froid intelligentes et d'unités de boulangerie assurant l'autosuffisance et la qualité des produits de consommation quotidienne.
La transformation numérique constitue un pilier tout aussi central. La Délégation générale a déployé des systèmes d'information intégrés et des plateformes innovantes. «E-visit» permet aux familles de réserver à distance des visites de manière simple. Un service d'achats en ligne facilite l'envoi de produits autorisés sans déplacement. Les dossiers judiciaires bénéficient d'un suivi électronique unifié, tandis qu'une base de données sécurisée centralise les informations relatives aux détenus : statut juridique, données sanitaires, parcours de réinsertion.
Dans le domaine médical, la télémédecine a révolutionné l'accès aux soins, permettant des consultations à distance en temps réel avec des médecins spécialistes et réduisant les transferts externes. Les infirmeries ont été équipées de matériel médical avancé, incluant des unités de dialyse. La pandémie de Covid-19 a démontré la pertinence de cette approche : la Délégation a assuré la continuité du service pénitentiaire tout en garantissant le droit à un procès dans des délais raisonnables grâce aux audiences à distance. Sur le plan de la politique pénale, le Maroc a adopté le dispositif de bracelets électroniques comme alternative à l'incarcération. Une plateforme nationale dédiée permet un suivi centralisé en temps réel, contribuant à réduire la surpopulation carcérale tout en renforçant les perspectives d'intégration socio-économique post-libération.
Un positionnement international assumé
La présence de quarante-cinq pays à Rabat traduit un intérêt croissant pour le modèle marocain. Kim Ekhaugen, vice-président de l'ICPA et directeur de la coopération internationale du Service correctionnel norvégien, a précisé : «Aucune institution, à elle seule, ne peut construire les systèmes pénitentiaires de demain». C'est précisément ce que le Maroc expose : une adaptation contextualisée, ancrée dans les réalités africaines. M. Tamek souligne que la conférence «revêt une importance particulière en tant qu'espace permettant de renforcer la participation de l'Afrique au débat mondial, tout en créant des opportunités de partager les expériences et développer des approches adaptées aux contextes locaux».
Le renforcement des ressources humaines figure au cœur de cette vision. La Délégation a revu le cadre juridique pour améliorer les conditions professionnelles et sociales du personnel pénitentiaire. L'Institut national de formation de Tiflet déploie des techniques de simulation et des formations pratiques renforçant les compétences professionnelles et en matière de droits humains. Une politique d'ouverture et de transparence envers le public et les médias a consolidé la confiance institutionnelle. Les partenariats avec la société civile et les organisations de défense des droits humains se sont renforcés. Une revue intitulée «Carnets de détenus» valorise la production artistique et culturelle des personnes incarcérées.
Cette conférence de Rabat signifie bien plus qu'un simple échange d'expertise. Elle affirme la capacité du Maroc à se positionner comme acteur responsable de la transformation pénitentiaire africaine. Natalie Boal, directrice exécutive de l'ICPA, a souligné dans ce sens que «la question n'est pas de savoir si le système est sous tension – nous savons qu'il l'est – mais de déterminer comment y répondre». Le Maroc a choisi de répondre en engageant simultanément modernisation architecturale, révolution numérique et revalorisation de l'humain au cœur du processus carcéral. Cette expérience, documentée sur la scène mondiale, devient un modèle à partir duquel les autres nations africaines pourront s'inspirer.
Natalie Boal, directrice exécutive de l'ICPA : L'Afrique acteur central du débat pénitentiaire mondial ()
Pourquoi cette conférence mondiale sur la technologie et la conception pénitentiaire revêt-elle une importance particulière en étant organisée pour la première fois en Afrique ?
Le fait que cette conférence se tienne en Afrique reflète la grande confiance dont bénéficie l'expérience marocaine en matière de réforme du système pénitentiaire. L'Afrique joue un rôle clé dans l'évolution des pratiques correctionnelles modernes, et le Maroc occupe une position centrale dans cette dynamique. Nous sommes d'ailleurs très heureux de procéder, cette semaine, à la signature d'un mémorandum d'entente entre l'ICPA et l'Association africaine des services correctionnels, dans la perspective de renforcer le partenariat entre l'ICPA et le continent africain, et de consolider l'intégration de l'Afrique au sein de la communauté pénitentiaire mondiale.
Quels sont les principaux défis auxquels font face les systèmes pénitentiaires à l'échelle mondiale et locale ?
Nous savons que depuis 2020, la population carcérale mondiale a augmenté d'environ 25%, sans que cela ne s'accompagne d'un développement équivalent des infrastructures. Cela a entraîné des problématiques majeures : la surpopulation carcérale et le vieillissement des infrastructures. En contexte international plus large, nous faisons face à des contraintes économiques, à une augmentation du taux de récidive, à l'insuffisance des ressources humaines, à l'évolution de la criminalité, ainsi qu'aux difficultés à attirer des compétences qualifiées dans les métiers pénitentiaires. Nous sommes convaincus que le fait de nous réunir permet de mieux répondre collectivement à ces enjeux.
Benaïssa Bennacer, , chargé de de l’Action sociale, de la Réhabilitation et de la Réinsertion : Le Maroc expose son système intégré
Le Maroc intervient dans le cadre des différentes sessions de cette conférence afin de présenter son expérience dans la gestion du secteur pénitentiaire, ainsi que son approche, notamment sur le plan technologique. Le Royaume a œuvré à la mise en place d'un système électronique et technique intégré, contribuant à la gestion globale du secteur, notamment sur le plan sécuritaire, dans l'élaboration des programmes de réhabilitation et, plus largement, dans les services destinés aux usagers, notamment les familles des détenus et le grand public.
La Délégation générale a, depuis plusieurs années, mis en œuvre un ensemble de stratégies structurantes portant notamment sur les approches sécuritaires, la réhabilitation et la réinsertion, la modernisation de l'administration, ainsi que des approches transversales, incluant la dimension genre et la qualité environnementale des établissements pénitentiaires. Aujourd'hui, le Maroc est devenu un modèle de référence, notamment pour plusieurs pays africains frères, qui bénéficient de l'expertise marocaine et de programmes de formation au sein de l'Institut national de formation du personnel, situé à Fès. Le Royaume a également organisé un forum africain ayant réuni 34 pays, et, récemment, le septième congrès de l'association africaine des administrations pénitentiaires, au cours duquel plusieurs thématiques ont été abordées, avec une contribution notable du Maroc à travers la présentation de son expérience.