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Marocains du monde : le Maroc prône un nouveau pacte économique avec ses MRE

Ils ont longtemps été perçus comme des pourvoyeurs de devises, des bâtisseurs de maisons familiales ou des visiteurs de l’été. Mais à Tanger, où se tenait les 21 et 22 mai le Forum national sur «L’Investissement et les Marocains du monde», nos MRE ont été invitée à endosser un autre rôle : celui d’investisseurs capables de peser dans l’industrie, l’innovation, la technologie et le développement des territoires. Derrière les discours officiels, un message s’est imposé : le Maroc veut désormais transformer le lien affectif avec sa diaspora en facteur de puissance économique.

Ph. Seddik

22 Mai 2026 À 18:18

Il y a des chiffres qui rassurent un pays. Et puis il y a ceux qui l’obligent à changer de logiciel. Les 122 milliards de dirhams transférés par les Marocains du monde en 2025 appartiennent aux deux catégories. Car derrière cette performance historique, une réalité persiste : moins de 10% de ces flux se transforment en investissement productif. C’est autour de ce paradoxe que Tanger a accueilli, les 21 et 22 mai, le Forum national sur «L’Investissement et les Marocains du monde», organisé par le ministère de l’Investissement et le département des Marocains résidant à l’étranger sous le Haut Patronage de S.M. le Roi Mohammed VI. Une question a traversé l’ensemble des débats : comment faire passer la diaspora marocaine du statut de soutien économique à celui de véritable moteur de création de valeur ? Pendant deux jours, responsables publics, institutions, patronat et investisseurs MRE ont tenté d’esquisser les contours d’un nouveau pacte économique avec les six millions de Marocains établis à l’étranger. Un pacte où l’attachement au pays ne se mesurerait plus seulement en transferts financiers, mais en usines, startups, innovations, emplois et projets territoriaux.

Le tournant voulu par Aziz Akhannouch

Dans un discours qui a servi de colonne vertébrale à l’ensemble des échanges, le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a défendu l’idée d’«une nouvelle forme de lien économique» entre le Maroc et ses citoyens établis à l’étranger. L’objectif affiché : transformer progressivement les transferts financiers en investissements productifs capables de créer de la richesse, de la valeur ajoutée, des emplois et de renforcer le développement territorial.

Le message est loin d’être anodin. Jusqu’ici, les transferts des MRE ont essentiellement joué un rôle de stabilisateur économique et social. Ils soutiennent la consommation des ménages, alimentent les réserves en devises et participent à l’équilibre macroéconomique du Royaume. Mais les décideurs estiment désormais que cette phase doit être dépassée. «Les exigences de cette étape de développement imposent de passer à une nouvelle forme de relation économique», a insisté M. Akhannouch, rappelant que le Maroc disposait aujourd’hui d’un environnement plus favorable à l’investissement : stabilité politique et institutionnelle, infrastructures de rang mondial, nouvelle Charte de l’investissement, montée en puissance des régions et intégration croissante dans les chaînes de valeur mondiales.

Le Chef du gouvernement a également souligné que le Royaume était en train de se repositionner sur des secteurs stratégiques à forte valeur ajoutée : automobile, aéronautique, batteries, énergies renouvelables, industrie pharmaceutique, digital, intelligence artificielle ou encore économie verte. Des secteurs qui correspondent précisément aux profils d’une nouvelle génération de MRE hautement qualifiés et insérés dans les grands réseaux internationaux.

De la diaspora «affective» à la diaspora «productive»

Cette volonté de changement de paradigme a traversé pratiquement toutes les interventions du forum. Karim Zidane, ministre délégué chargé de l’Investissement, de la convergence et de l'évaluation des politiques publiques, a particulièrement insisté sur le rôle que pouvaient jouer les MRE dans la réduction des disparités territoriales. Pour lui, la diaspora peut devenir un puissant levier de justice spatiale grâce au lien affectif qu’elle conserve avec ses régions d’origine. «Les Marocains du monde sont appelés à jouer un rôle plus important dans cette nouvelle phase du développement du Royaume», a-t-il affirmé, en évoquant non seulement l’investissement productif, mais aussi le transfert technologique, l’innovation et l’ouverture de nouveaux débouchés pour les produits marocains.

Le ministre a défendu une approche plus concrète et opérationnelle de l’accompagnement des investisseurs MRE. Son département, souligne-t-il, a mis en place un «MDM Desk» au sein de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE), conçu comme une cellule permanente d’orientation et d’accompagnement. Des points focaux dédiés ont également été désignés dans chaque Centre régional d’investissement afin d’assurer un suivi de proximité des projets de la diaspora et mieux prendre en compte les spécificités de leurs dossiers. Karim Zidane a aussi insisté sur la dimension territoriale de cette stratégie. Les douze régions du Royaume étaient d’ailleurs représentées au forum à travers des espaces dédiés destinés à présenter leurs opportunités sectorielles et leurs banques de projets.

«Le problème n’est pas l’envie d’investir»

L’une des interventions les plus marquantes est venue de Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME). Sans détour, il a pointé les limites des politiques menées jusqu’ici. Selon lui, la faible part des MRE dans l’investissement productif national ne traduit ni un manque d’intérêt ni un manque de moyens. Le véritable problème réside plutôt dans «un déficit persistant de lisibilité, de confiance et d’instruments adaptés». Le constat est sévère : malgré des décennies d’initiatives, produits bancaires dédiés, cellules MRE dans les CRI, programmes d’accompagnement..., l’essentiel de l’épargne de la diaspora continue de se diriger vers l’immobilier résidentiel ou la consommation, plutôt que vers des projets créateurs de valeur et d’emplois.
Pour dépasser ce plafond de verre, Driss El Yazami a avancé plusieurs propositions fortes. Il a notamment plaidé pour la création d’«obligations de la diaspora», des instruments financiers spécifiques permettant de mobiliser l’épargne des MRE autour de projets structurants nationaux ou régionaux, avec des garanties de rendement et de transparence. Autre piste préconisée : renforcer l’articulation entre les Marocains du monde et les régions. Selon lui, c’est au niveau territorial que peut se construire une nouvelle dynamique d’investissement, en s’inspirant notamment d’expériences comme celle des «ambassadeurs» de la région de Souss-Massa.
Le président du CCME a également livré un enseignement intéressant à travers le chatbot institutionnel «Goul-IA», récemment lancé par son institution. Selon lui, les centaines de questions posées par des MRE révèlent un intérêt croissant pour des projets industriels, écotouristiques, agricoles ou technologiques. Beaucoup cherchent des informations sur les subventions, les mécanismes de financement ou les procédures de création d’entreprise à distance. Autrement dit, la volonté d’investir existe bel et bien. Mais elle attend encore un écosystème plus lisible et plus fluide.

La CGEM veut structurer le lien économique

Du côté du patronat, Mehdi Tazi, nouveau président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), a développé une lecture parfaitement alignée sur celle du gouvernement. Pour lui, les Marocains du monde représentent aujourd’hui «l’un des plus puissants réseaux économiques et humains dont dispose le Maroc à l’international». Il a particulièrement insisté sur l’émergence d’une nouvelle génération de MRE : ingénieurs, entrepreneurs, investisseurs ou fondateurs de startups, fortement connectés aux écosystèmes mondiaux et actifs dans des secteurs d’avenir comme les technologies innovantes, les énergies renouvelables ou l’intelligence artificielle. «Le véritable enjeu n’est plus seulement le volume des transferts, mais leur transformation», a-t-il résumé.

La CGEM entend continuer à jouer un rôle actif dans cette dynamique à travers sa «13e région», structure dédiée aux entrepreneurs marocains du monde. L’objectif est de maintenir une plateforme permanente de mise en relation, d’accompagnement et de concrétisation des projets. Le patronat prévoit également de relancer un dialogue structuré avec la diaspora, en collaboration avec les ministères concernés, les banques et plusieurs partenaires internationaux, afin d’améliorer les mécanismes d’incitation et de simplifier davantage le parcours de l’investisseur MRE.

Une approche «gagnant-gagnant»

Le secrétaire général du département des Marocains résidant à l’étranger, Ismaïl Lamghari, a replacé le forum dans le cadre plus large des Orientations Royales appelant à renouveler les politiques publiques dédiées à la diaspora. Il a rappelé les différents dispositifs déjà lancés ces dernières années, notamment les produits développés avec Tamwilcom ou les mécanismes de soutien destinés aux investisseurs MRE. Mais surtout, il a insisté sur l’esprit qui guide désormais cette politique : instaurer une relation «win-win» avec les Marocains du monde.

L’idée est de sortir d’une relation fondée uniquement sur l’attachement affectif pour construire une logique de partenariat économique mutuellement bénéfique. Une approche dans laquelle les MRE trouvent au Maroc un environnement crédible, moderne et compétitif pour développer leurs projets, tout en participant à la transformation économique du pays. Ismaïl Lamghari a également mis en avant le rôle des nouvelles technologies dans cette évolution. Selon lui, il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’être physiquement présent au Maroc pour investir. Plusieurs projets peuvent désormais être pilotés à distance, notamment dans les secteurs numériques et technologiques.

Un forum pour connecter diaspora et territoires

Au-delà des discours institutionnels, le forum a surtout servi de vitrine d’une économie marocaine en mutation que Rabat veut aujourd’hui présenter à sa diaspora. Pendant deux jours, près de 300 participants, dont plus de 150 investisseurs marocains du monde venus de 27 pays, ont pris part à des échanges structurés autour de deux panels de haut niveau, centrés sur les nouveaux leviers de l’investissement productif et le rôle que peuvent jouer les institutions dans l’accompagnement des projets portés par les MRE. Les participants ont aussi été invités à découvrir plusieurs infrastructures stratégiques de la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, symbole du repositionnement industriel et logistique du Royaume. Parmi les temps forts figurait la visite du complexe portuaire Tanger Med, devenu en quelques années l’un des principaux hubs maritimes et industriels de la Méditerranée. Les investisseurs MRE ont également découvert la Cité Mohammed VI Tanger Tech, présentée comme l’un des futurs pôles technologiques et industriels majeurs du pays.

L’objectif était de montrer concrètement aux Marocains du monde que le Royaume ne mise plus uniquement sur les secteurs traditionnels, mais sur une nouvelle génération d’écosystèmes industriels intégrés, capables d’accueillir des projets à forte valeur ajoutée dans l’industrie, la logistique, les technologies ou les services innovants. En parallèle, un espace stands a permis aux investisseurs d’échanger directement avec les principaux acteurs de l’écosystème de l’investissement : AMDIE, Centres régionaux d’investissement, CGEM, Tamwilcom ou encore représentants des régions, venus présenter leurs dispositifs d’accompagnement et les opportunités offertes à l’échelle territoriale.

Le choix de Tanger n’avait d’ailleurs rien d’anodin. Plusieurs intervenants ont souligné que la ville incarnait aujourd’hui cette nouvelle géographie économique marocaine, portée par les infrastructures, l’ouverture internationale et l’intégration aux chaînes de valeur mondiales. Une manière aussi d’envoyer un message aux investisseurs de la diaspora : le Maroc veut désormais jouer dans la cour des grandes plateformes industrielles et technologiques régionales.
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