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Le nombre de détenus dans les prisons baisse pour la première fois depuis dix ans

Publié le 6 mai 2026 par la Délégation générale à l'administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), le rapport d'activités 2025 documente une rupture inédite. Pour la première fois depuis 2015, le nombre de détenus dans les établissements pénitentiaires recule, passant de 105.094 fin 2024 à 99.366 fin 2025, soit une baisse de 5,45%. Le taux de surpopulation national, encore à 161% il y a un an, descend à 153%. Cette inflexion historique tient pour l'essentiel à un acte de souveraineté : la Grâce Royale exceptionnelle accordée fin juillet 2025, qui a libéré 17.258 détenus en une seule fois. Mais derrière cette baisse, le rapport laisse intactes plusieurs lignes de tension structurelles que la DGAPR entend traiter par des chantiers de fond.

08 Mai 2026 À 17:29

Le document, signé par Mohamed Salah Tamek, délégué général à l'Administration pénitentiaire et à la réinsertion, et rendu public le 6 mai 2026, ne masque pas la nature exceptionnelle de l'année écoulée. Dans le «Mot» qu'il signe en ouverture du rapport, le délégué général la décrit comme «une année marquée à la fois par de nombreux défis et par la poursuite résolue des efforts visant la mise en œuvre de réformes structurantes». Les chiffres consolidés au 31 décembre 2025 donnent une portée particulière à cet exercice. Après dix années d'augmentation continue, la population carcérale est passée de 74.039 détenus en 2015 à 105.094 en 2024, soit une progression de 42%. La courbe s'inverse pour la première fois.

L'écart absolu est significatif : 5.689 détenus de moins en un an. Le rapport l'attribue sans détour à un facteur conjoncturel majeur, la Grâce Royale exceptionnelle accordée fin juillet 2025, et précise que cette mesure a permis «de freiner la progression rapide qui avait caractérisé l'évolution de la population carcérale tout au long de la période précédente».

Une décrue portée par la Grâce Royale

L'année 2025 a connu un rythme de clémence souveraine sans précédent. Le rapport indique que 24.598 détenus ont bénéficié d'une Grâce Royale au cours de l'année, contre 8.123 en 2024, soit 16.475 bénéficiaires de plus en un an, et trois fois plus qu'à l'occasion des grâces accordées en 2023 (6.542) ou en 2022 (4.831). Cette hausse s'explique principalement par une mesure exceptionnelle prise à la fin du mois de juillet 2025, qui a concerné 17.258 détenus en une seule fois, dont 17.121 ont bénéficié d'une remise totale du reliquat de leur peine.

À ce volume principal s'ajoutent 7.340 bénéficiaires des grâces accordées à l'occasion des fêtes religieuses et nationales : 184 sur le reliquat de peine, 7.139 par réduction, 16 par commutation de la peine à perpétuité en peine à durée déterminée. Une commutation de peine capitale en perpétuité a également été prononcée. Quarante-cinq détenus ayant participé au programme «Moussalaha» figurent parmi les bénéficiaires.

L'effet sur les flux est direct. En 2025, 98.446 nouveaux entrants ont été enregistrés, contre 101.157 en 2024, tandis que 104.485 personnes ont été libérées, contre 98.673 l'année précédente. Pour la première fois depuis plusieurs exercices, les libérations dépassent nettement les entrées. Les libérations consécutives à une grâce ou à une libération conditionnelle représentent à elles seules 17,15% du total.

Un seuil structurel toujours élevé

L'inflexion ne signifie pas un retour à des conditions de détention conformes aux standards. Le rapport documente, sans détour, la persistance d'une surpopulation de 153% à l'échelle nationale. La superficie totale d'hébergement atteint 178.413 m², pour une capacité d'accueil d'environ 64.812 lits, face à 99.366 détenus. La marche à franchir reste donc considérable.

Le profil pénal des occupants éclaire ce plafond. Les détenus incarcérés pour des «crimes relevant des lois spéciales», catégorie majoritairement composée d'infractions à la législation sur les stupéfiants, totalisent 32.334 personnes, soit 32,54% de la population carcérale. Viennent ensuite les crimes financiers (28,18%), les crimes contre les personnes (15,30%) et les crimes contre la sécurité et l'ordre publics (11,80%). Les détenus en attente de jugement définitif demeurent nombreux : 8.785 prévenus, soit 8,84% de l'effectif global. La durée moyenne de détention recule légèrement, à 12,11 mois en 2025 contre 12,47 mois un an plus tôt.

Sur le plan régional, la concentration reste forte. Casablanca-Settat abrite 19,76% des détenus (19.638), Rabat-Salé-Kénitra 17,92% (17.809), Fès-Meknès 15,34% (15.244). Les provinces du Sud, à l'inverse, n'en hébergent qu'une fraction marginale : 0,37% à Dakhla-Oued Eddahab, 1,30% à Laâyoune-Sakia El Hamra.

Cinq nouveaux établissements en chantier

Pour réduire la surpopulation au-delà des effets conjoncturels d'une grâce, la DGAPR a engagé un programme d'extension de la capacité d'accueil. Le rapport recense la construction de nouvelles prisons à Al Hoceïma, Chichaoua et Errachidia, le lancement d'un appel d'offres pour la création d'un établissement à Ras El Ma à Fès, ainsi que la finalisation de la nouvelle prison de Benguérir, qui doit remplacer l'établissement actuel appelé à fermer. Les travaux d'extension et d'aménagement des prisons locales de Kénitra et de Chefchaouen se poursuivent. Ceux de réaménagement et de rénovation des bâtiments des prisons locales de Aïn Sebaâ et de Ras El Ma également. La superficie d'hébergement est passée de 171.217 m² en 2021 à 178 413 m² en 2025, mais cette extension progressive n'a pas suffi, jusqu'à présent, à absorber la croissance de la population carcérale.

Un signal politique et un test de durabilité

L'année 2025 fournit ainsi à la DGAPR le premier indicateur démographique favorable d'une décennie. Mais le rapport évite tout triomphalisme. Mohamed Salah Tamek souligne que «si les acquis enregistrés sont significatifs, ils ne sauraient occulter l'ampleur des défis qui subsistent et les exigences qu'ils impliquent en termes de ressources et de moyens». Car la question posée par l’année 2025 est moins celle du bilan que celle de la suite. Une décongestion arrachée par une mesure exceptionnelle ne devient une trajectoire que si les leviers structurels : peines alternatives, nouvelles infrastructures, politique pénale en amont, prennent durablement le relais. À 153% d'occupation, le système pénitentiaire marocain a desserré l'étau, sans le défaire.
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