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Sécurité: le pari de Washington sur Rabat décrypté par trois experts américains

Stabilité politique, armée structurée, ancrage africain affirmé et capacité à accueillir de grands exercices multinationaux: aux yeux des États-Unis, le Maroc coche plusieurs cases, au moment où le Sahel s’enfonce dans l’instabilité. La visite dans le Royaume, le 12 janvier 2026, de Bryan J. Ellis, haut responsable américain des affaires africaines, vient illustrer la dynamique de coopération sécuritaire entre Rabat et Washington qui ne cesse de se renforcer. C’est aussi la conclusion de trois experts et diplomates américains, à savoir J. Peter Pham, David H. Shinn et Michael Rubin, qui analysent pour «Le Matin» les ressorts d’un partenariat sécuritaire en nette consolidation.

21 Janvier 2026 À 16:48

Le cadrage officiel est clair: reçu par le général de corps d’armée Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces Armées Royales (FAR) et commandant de la Zone Sud, Bryan J. Ellis est venu préparer la prochaine session du Defense Consultative Committee à Washington, le principal cadre de dialogue militaire Maroc/États-Unis, une réunion bilatérale régulière où les deux pays arrêtent les priorités et le programme de leur coopération de défense, annoncée pour février 2026. Dans la même séquence, le ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale, Abdellatif Loudyi, a également eu un entretien avec le responsable américain, les deux parties mettant en avant la mise en œuvre de la feuille de route 2020-2030: entraînement, interopérabilité, montée en compétences et coordination sur les enjeux régionaux.

Pour comprendre ce que «dit» une telle visite, il faut écouter ceux qui connaissent les codes de Washington. J. Peter Pham, ambassadeur et ancien envoyé spécial américain pour le Sahel, aujourd’hui Distinguished Fellow à l’Atlantic Council, insiste d’abord sur un élément souvent relégué au rang d’anecdote, mais utile politiquement: la profondeur historique de la relation. «Beaucoup d’Américains et peut-être certains Marocains aussi, ignorent que la relation entre nos deux pays remonte à près de 250 ans», explique-t-il dans sa déclaration au «Matin». Et d’ajouter, en rappelant la reconnaissance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah: cette longévité sert de «socle» à une alliance qui traverse les alternances à Washington. Mais M. Pham prévient: l’histoire ne suffit pas à expliquer l’accélération actuelle. Selon lui, la logique américaine est plus froide, plus structurée: «la stratégie» consiste à s’appuyer sur des partenaires choisis, capables d’être des points d’ancrage dans un environnement instable. Dans ce schéma, le Maroc s’impose parce qu’il combine stabilité institutionnelle, capacité opérationnelle et projection africaine assumée, notamment depuis son retour à l’Union africaine.

Chiffres, exercices, interopérabilité: la coopération «se voit» sur le terrain

Le rapprochement se lit dans les signes politiques, mais aussi dans les indicateurs concrets. David H. Shinn, ancien ambassadeur des États-Unis en Éthiopie et au Burkina Faso, aujourd’hui professeur associé à la George Washington University, rappelle, dans un échange avec «Le Matin», que «les États-Unis ont une relation sécuritaire avec le Maroc depuis la fin des années 1950». Pour lui, le tournant moderne s’est cristallisé en 2004, lorsque Washington a désigné le Maroc allié majeur hors-OTAN: un statut qui facilite certaines formes de coopération, de formation, d’accès à des équipements et de recherche-développement. M. Shinn insiste sur le fait que, dans l’esprit des décideurs américains, Rabat n’est pas seulement un partenaire bilatéral «de plus». «Washington considère Rabat comme un partenaire vital pour promouvoir la stabilité régionale et contrer le terrorisme», explique-t-il, surtout dans un contexte où l’instabilité s’étend au Sahel. Sa projection est nette. «Je prévois que la coopération sécuritaire augmentera dans les prochaines années», que ça soit dans l’entraînement, les équipements, la participation aux exercices conjoints, le partage de renseignement ou les actions antiterroristes.
Sur ce point, l’exercice African Lion, organisé annuellement au Maroc et qui a accueilli dans sa dernière édition des militaires venus de plus de 50 pays, joue un rôle central: il donne à voir l’interopérabilité, la coordination, les procédures communes, bref, le «niveau réel» d’un partenariat. Dans ce contexte, la base aérienne de Benguérir s’est imposée comme un site de référence, notamment lors de visites de hauts responsables américains et à travers la montée en puissance de manœuvres multinationales. M. Shinn y voit une continuité: la visite de M. Ellis reflète une conviction profonde à Washington: le Maroc reste un pays «prioritaire» pour les déplacements militaires américains de haut niveau. Chaque année, la coopération se traduit aussi en volumes financiers. Washington indique que le Maroc figure parmi ses partenaires militaires les plus actifs en Afrique et le présente comme le premier acheteur africain d’équipements militaires américains, avec plusieurs milliards de dollars de dossiers en cours dans le cadre des ventes d’État à État (FMS). Les ventes d’équipements, elles, existent souvent sous forme de procédures publiques.
M. Shinn mentionne notamment la notification américaine du 12 janvier 2026 liée à une demande marocaine portant sur des missiles de défense aérienne de courte portée FIM-92K Stinger Block I, pour un montant estimé à 825 millions de dollars: il rappelle qu’une notification «ne constitue pas une autorisation finale de livraison», mais qu’elle reste un marqueur de confiance et de densité des échanges. L’essentiel, à ses yeux, n’est pas un dossier particulier, mais la dynamique dans sa globalité: plus de formation, plus d’exercices, plus de compatibilité des systèmes, et davantage de coordination sur les menaces régionales. Enfin, M. Shinn met en avant un rouage moins visible, mais structurant: le partenariat entre les FAR et la Garde nationale de l’Utah, qui, selon lui, «continuera d’être une partie importante de la relation». Ce type de coopération «au long cours», échanges, formations, retours d’expérience... donne une épaisseur durable au lien, au-delà des séquences diplomatiques.

La lecture «Trump», le Sahel en creux et la rivalité maghrébine

La dimension politique du moment est assumée par Michael Rubin, chercheur à l'American Enterprise Institute (AEI), analyste conservateur influent à Washington. M. Rubin prévient d’emblée: l’administration Trump privilégie une approche moins sentimentaliste, plus transactionnelle. «Trump adopte une approche plus transactionnelle», explique-t-il au «Matin», sous-entendant qu’aucune alliance n’est totalement à l’abri des arbitrages politiques. Mais M. Rubin identifie trois raisons qui, selon lui, consolident malgré tout la relation avec Rabat. D’abord, l’argument des Accords d’Abraham : «Trump n’a jamais tourné le dos à un pays signataire», affirme-t-il. Ensuite, la stabilité marocaine, présentée comme un atout rare: «Le Maroc est une oasis de stabilité dans une région de plus en plus incertaine.» Enfin, M. Rubin introduit une comparaison maghrébine frontale: dans l’esprit de certains cercles à Washington, le Maroc apparaît comme un partenaire plus dynamique et plus aligné que l’Algérie, une lecture que l’analyste assume avec des mots très durs.
Au-delà de cette rivalité, M. Rubin revient à l’essentiel: l’utilité régionale du Maroc dans un Sahel où l’engagement occidental s’est réduit et où les menaces se déplacent. «Oui !», répond-il lorsque «Le Matin» lui demande si Washington voit Rabat comme un ancrage fiable pour l’Afrique du Nord et son voisinage sud, avant d’élargir: «Pas seulement au Sahel... même dans le nord du Nigeria et au Bénin, les contributions antiterroristes du Maroc sont appréciées.» Il insiste aussi sur un levier souvent moins visible: la déradicalisation et la formation religieuse, qu’il juge «rentables» en termes de sécurité, même lorsqu’elles sont sous-estimées à Washington.
M. Pham, de son côté, recadre l’équation sur un espace plus large: l’Atlantique. Il décrit un Maroc «carrefour», entre Europe, Afrique et Amériques et souligne que le partenariat ne se limite pas à l’uniforme. Dans sa lecture, la coopération sécuritaire s’adosse aussi à des liens économiques et diplomatiques: un pays qui commerce, investit, structure des corridors et propose des débouchés logistiques peut devenir, pour Washington, un partenaire de stabilité au sens large.
Ainsi pour les trois intervenants, la conclusion est la même. La relation États-Unis/Maroc se densifie. Pour M. Pham, elle puise dans une profondeur historique, mais s’explique surtout par une stratégie d’alliances ciblées. Pour M. Shinn, elle repose sur des mécanismes éprouvés depuis des décennies, statut hors-OTAN, formation, exercices, interopérabilité, renseignement... et elle est appelée à s’intensifier. Pour M. Rubin, enfin, elle s’inscrit dans une lecture plus politique, où le Maroc apparaît comme un «allié fiable» dans une région en turbulence, même sous une administration réputée imprévisible.
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