Que faire, lorsque l’on est malade, en situation d’urgence, et qu’une clinique conditionne l’admission au dépôt d’un chèque de garantie ? La question, posée sans détour par Redouane Erramdani à
et de la protection sociale, lors de son passage à l’émission «Heure de vérité» sur
, appelle une réponse tout aussi directe. «C’est illégal et inacceptable», assure le ministre de la Santé qui a rappelé que la loi l'interdit, que les inspections existent, environ 500 missions d'inspection générale menées cette année pour autant de plaintes et que des sanctions sont prises. Mais il assume aussi que la régulation à elle seule ne suffit pas : «Il faut une responsabilité collective.» Sa réponse opérationnelle s'incarne dans la nouvelle plateforme
, lancée quelques jours avant l'entretien. «746 plaintes en trois jours», a révélé le ministre en direct.
Le dispositif, présenté comme rompant avec l'ancien système, repose sur des opérateurs dédiés, une application mobile, un suivi numérique et un tableau de bord ministériel qui identifie les «établissements où la température monte». Le message au citoyen est explicite : «Si on vous demande un chèque de garantie, signalez-le. Si vous ne le faites pas, dix autres patients subiront la même chose.» Sur la corruption au guichet, les pots-de-vin réclamés pour obtenir un rendez-vous, le refus d'admission tant qu'un chèque n'a pas été signé, le ministre est tout aussi direct : «Si cela sort une fois, on traite. Si cela sort dix fois, c'est qu'il y a un vrai problème.» L'équipe d'inspection est alors dépêchée sur place. Reste l'ambiguïté que l'entretien n'a pas levée : que faire concrètement, dans l'instant, pour un patient à qui l'on refuse l'admission ? La réponse du ministre : «Déposez plainte», laisse entière la question du rapport de force au moment de l'urgence.
«Aucun Marocain n'accepterait cela, et moi non plus»
Plusieurs séquences de l'entretien ont valeur d'aveu public. Interrogé sur le rendez-vous fixé en 2027 à une patiente de plus de 80 ans atteinte d'une pathologie cardiaque, un cas circulant sur les réseaux sociaux le matin même de l'enregistrement de l’émission, le ministre n'a pas cherché à minimiser. «Ce n'est pas acceptable», a-t-il lâché, avant d'élargir le constat : des délais de six à huit mois pour une consultation spécialisée existent aussi en France, en Espagne ou au Canada, «mais nous ne voulons pas en arriver là». Sur les drames récents, décès en milieu hospitalier, femmes accouchant à la porte d'un hôpital, malades transportés à dos d'homme faute d'ambulance, etc., Amine Tahraoui refuse la posture défensive : «Nous ne pouvons pas accepter cela. Aucun Marocain ne l'accepterait.» Il assume également, et c'est plus rare de la part d'un ministre en exercice, le mécontentement général : «Je comprends que le Marocain ne soit pas satisfait. Le discours que je tiens, c'est celui du Marocain.»
Sur l'émigration des médecins marocains vers l'Europe, le ministre opère un retournement notable. Plutôt que de la traiter comme une hémorragie, il l'érige en trophée involontaire : «C'est d'abord la reconnaissance de la qualité de la formation que nous offrons au Maroc.» L'aveu, là encore, est limpide : «Je ne peux pas retenir un médecin contre son gré, je n'en ai pas le pouvoir juridique.» Sa réponse passe par l'attractivité, l'environnement de travail rénové, la rémunération variable adossée à la performance et le projet de loi sur la fonction sanitaire.
Un bilan offensif et la ligne concernant le privé
Le bilan chiffré avancé est, lui, résolument offensif. Dix nouveaux hôpitaux ouverts en 18 mois, Fkih Ben Salah, Ifrane, Aït Ourir, Tahannaout, Tinghir, Boumalne Dadès, parmi d'autres. 1.400 centres de santé primaires réhabilités, dont 70% en milieu rural, et 1.600 autres lancés dans la foulée. Surtout, le ministre annonce un coup d'accélérateur sur les ressources humaines : 1.200 médecins spécialistes affectés en un an et demi, contre une moyenne historique de 300 par an, et 530 supplémentaires attendus en juillet, soit 2.730 spécialistes mobilisés sur la période, un volume sans précédent. Le budget de la santé, rappelle-t-il, est passé de 20 à 42 milliards de dirhams. Argument qu'il oppose frontalement aux soupçons de privatisation rampante : «Si nous voulions privatiser, nous ne ferions pas ces investissements.» Le ministre a soigneusement évité la confrontation directe avec les cliniques privées, démentant tout «problème personnel» avec le secteur. Sa ligne : ni privatisation, ni ouverture du capital des pharmacies, contredisant au passage le récent avis du Conseil de la concurrence présidé par Ahmed Rahhou, dont il dit partager le diagnostic, mais pas toutes les recommandations.
La régionalisation, pierre angulaire de la Vision Royale
C'est dans ce sillage que s'inscrit la régionalisation du système de santé, présentée par le ministre comme la pièce maîtresse de la réforme en cours. Adossée à la loi-cadre 06.22 relative au système national de santé et à la loi 08.22 portant création des Groupements sanitaires territoriaux (GST), cette nouvelle architecture est le fruit d'une orientation stratégique impulsée au plus haut niveau de l'État. Le 9 avril dernier, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a présidé au Palais Royal de Rabat un Conseil des ministres au cours duquel ont été nommés les premiers directeurs généraux des GST de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Fès-Meknès, Laâyoune-Sakia El Hamra et Souss-Massa, conformément à l'article 49 de la Constitution.
C'est cette dynamique Royale qu'Amine Tahraoui revendique avoir traduite dans le quotidien des établissements. Il décrit un mode de gestion antérieur cloisonné : Centres hospitaliers universitaires fonctionnant en silos autonomes, d'autres établissements rattachés à des directions régionales du ministère privées des leviers nécessaires. «Quand un problème survenait dans un hôpital, il fallait remonter au central pour décider», résume-t-il. Désormais, chaque directeur général de GST dispose d'une autonomie pleine sur les ressources humaines, les équipements et l'orientation des patients à l'échelle de son territoire.
Le GST de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, lancé en juillet 2025 comme structure pilote, sert de vitrine au ministre. Depuis l'entrée en vigueur du dispositif, l'hôpital de Larache aurait vu son activité progresser de 60% en un an, un chiffre livré en direct, qu'Amine Tahraoui attribue à la possibilité, pour le directeur général, de redéployer des médecins entre établissements de la même région sans passer par Rabat. Un mécanisme qu'il érige en réponse pragmatique au déficit chronique de spécialistes : «Avant que les nouvelles promotions n'arrivent, c'est par le management que nous résorbons les délais.»
À cette régionalisation s'ajoute le SAMU régional, autre brique opérationnelle revendiquée. Les ambulances, jusque-là rattachées à chaque hôpital, sont mutualisées à l'échelle de la région et supervisées depuis une plateforme technologique dotée de géolocalisation en temps réel. Fini, dit-il, le patient ballotté d'un établissement à l'autre faute d'admission ou d'ambulance disponible. «Nous savons d'où part le malade et où il arrive. L'hôpital récepteur est prévenu.» À la question : «La santé est-elle toujours en réanimation ?», Amine Tahraoui tranche : «Nous sommes sortis de la réanimation». La formule la plus marquante est peut-être ailleurs, lorsqu'il évoque sa relation avec le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch : «Il me demande des résultats. C'est le contrat entre nous.» Reste à savoir si la course contre la montre, qu'il invoque à plusieurs reprises au fil de l'entretien, aboutira avant le verdict de septembre 2026.