Brahim Mokhliss
10 Mai 2026
À 12:00
Le rapport d’activités 2025 de la
Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion, signé par Mohamed Salah Tamek, délégué général à l’Administration pénitentiaire et à la réinsertion, se présente d’abord comme un bilan de chantiers. Il documente, sur 174 pages, la mise en œuvre de la loi sur les peines alternatives, la décrue démographique consécutive à la Grâce Royale exceptionnelle de juillet 2025, l’accueil à Tamesna de la 7e Conférence biennale de l’Association des services correctionnels d’Afrique avec 37 pays participants, le lancement d’un diplôme universitaire en médecine pénitentiaire. Les annexes statistiques, plus discrètes, livrent un autre récit. Lu dans son ensemble, le rapport restitue ce que le délégué général lui-même qualifie d’«ampleur des défis qui subsistent et les exigences qu’ils impliquent en termes de ressources et de moyens».
7.388 plaintes, 1.547 grèves de la faim, 266 décès
Les données du rapport recensent 7.388 plaintes déposées par les détenus en 2025, classées par objet. Les soins de santé arrivent en tête avec 3.247 plaintes (43,9% du total), suivies par la maltraitance (1.278), les conditions de détention (711), les plaintes contre un autre détenu (423), la communication avec le monde extérieur (379), la récupération de sommes ou d’objets personnels (294), le transfert abusif (251). Les plaintes liées aux mesures disciplinaires et à la situation pénale comptabilisent respectivement 84 et 44 dépôts.
Les données consacrées à la mortalité rapportent 266 décès en détention pour l’année 2025, dont 255 hommes et 11 femmes. Aucun décès de mineur n’est signalé. D’autres élément du rapport documentent 1.547 grèves de la faim entamées au cours de l’année, dont 1.007 inférieures à une semaine, 437 entre une semaine et un mois, et 103 supérieures à un mois. Les motifs invoqués sont éclairants : 77,2% relèvent de motifs externes à l’établissement, 18,4% sont liés à la détention elle-même, 4,4% à des raisons de santé.
Des indicateurs sécuritaires qui résistent à la décongestion
Les chiffres du rapport consacrés aux «indicateurs clés en matière de sécurité et de sûreté» croisent les données de 2024 et 2025. Plusieurs valeurs progressent malgré la baisse globale du nombre de détenus. Les agressions entre détenus passent de 6.256 à 6.346. Les agressions contre le personnel grimpent de 92 à 107. Les saisies de drogues augmentent de 1.044 à 1.188 ; celles de téléphones portables de 86 à 114. Seules l’automutilation (1.271 à 1.202), les saisies de sommes d’argent (29 à 27) et les évasions (5 à 2 en 2025, dont aucune sous la responsabilité du personnel pénitentiaire) reculent. Le rapport admet que ces chiffres «font apparaître une légère évolution de certains indicateurs sécuritaires».
Les tableaux du rapport qui recensent les infractions signalées au parquet en 2025 totalisent 13.848 cas. Les agressions et actes de violence en représentent 7.655, les menaces et insultes 1.309, le non-respect du règlement intérieur et les mouvements collectifs 1.277, la possession de drogues 1.188, les objets interdits et dangereux 952, les dégâts matériels 634. Cinq tentatives d’évasion ont été dénombrées.
Une couverture psychologique sous tension
Le volet santé mentale du rapport documente, en creux, l’ampleur du déficit. Le rapport fixe le ratio à un psychologue permanent pour 1.743,3 détenus. La DGAPR ne compte que 66 psychologues au total : neuf affectés au service central, 57 dans les établissements, couvrant 49 prisons sur 74. Le nombre moyen de séances de psychologie par détenu s’établit à 0,5 par an. Le rapport indique que «tous les psychologues disposent actuellement d’outils standardisés» depuis mars 2025, grâce à la finalisation d’un guide pratique et d’un livret psychologique dans le cadre du projet «formulation de cas».
S’agissant des addictions, le rapport reconnaît un épisode critique. «En mars 2025, une rupture nationale d’approvisionnement en méthadone, d’une durée d’environ trois semaines, a entraîné une perturbation de la distribution de cette substance dans les centres d’addictologie» du ministère de la Santé et de la protection sociale (MSPS). Les unités d’addictologie pénitentiaires ont dû mettre en place les mêmes protocoles d’urgence que ceux du MSPS. Le programme de substitution par méthadone bénéficie en 2025 à 229 détenus, dont trois femmes, depuis le début du dispositif en 2015, soit 1.308 cas cumulés sur dix ans à l’échelle du Royaume. L’encadrement médical, plus largement, demeure contraint. Le rapport recense 149 médecins permanents, 55 contractuels, 59 psychologues, 335 techniciens en infirmerie, 213 aides-infirmiers, soit 811 cadres médicaux et paramédicaux pour 99.366 détenus. Le ratio d’un médecin pour 835 détenus, et d’un dentiste pour 1.142 détenus, signale l’écart à combler.
Un dispositif de contrôle externe actif, mais en retrait dans le récit
Le rapport documente l’intensité du contrôle externe exercé sur les établissements. Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) a effectué 210 visites en 2025, et le Mécanisme national de prévention de la torture (MNPT) en a mené 6, portant «sur l’application des normes de prévention de la torture et sur les conditions de soins, d’hygiène et de sécurité». Les autorités judiciaires ont effectué 4.018 visites, les commissions provinciales 94, les instances nationales 4.132, les institutions non gouvernementales 20.016, les départements gouvernementaux 5.522. Soit 34.111 visites au total. Le rapport indique que la DGAPR «adopte une politique interactive vis-à-vis de ces visites et rapports, en étudiant les observations et recommandations qui y figurent». Il ne livre toutefois pas le contenu de ces recommandations.
Un récit à compléter
Mohamed Salah Tamek le formule dans son «Mot» liminaire : «Si les acquis enregistrés sont significatifs, ils ne sauraient occulter l’ampleur des défis qui subsistent». Le rapport 2025 confirme l’effort considérable engagé sur les infrastructures, les peines alternatives, le statut du personnel et la santé pénitentiaire. Il rend simultanément visibles, par ses propres tableaux, les fractures qui justifient la poursuite résolue de ces chantiers. La cohérence du récit institutionnel sera désormais appréciée à l’aune de sa capacité à faire reculer ces lignes de tension et non plus seulement à les documenter.