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AMO : les promesses du transfert CNOPS-CNSS confrontées à la réalité du terrain

Préserver les droits acquis, garantir la continuité des remboursements, contenir le reste à charge et assurer l’équilibre financier du régime : le transfert de l’AMO du secteur public concentre des enjeux qui dépassent largement la réorganisation de sa gestion. Entre les assurances de la CNSS, les réserves des mutualistes, l’analyse du médecin et chercheur Tayeb Hamdi, les préoccupations des assurés et le point de vue de l’ANCP (Association nationale des cliniques privées), les attentes sont nombreuses. Tous ramènent à une même exigence : faire en sorte que cette réforme se traduise par une meilleure protection des bénéficiaires et un accès aux soins réellement préservé. Reste à savoir si les garanties avancées résisteront à l’épreuve du terrain et répondront réellement aux attentes des assurés.

04 Novembre 2026 À 18:03

Le compte à rebours est engagé. À partir du 1er février 2027, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) doit prendre le relais de la Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale (CNOPS) pour la gestion de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) du secteur public, concernant les fonctionnaires, les retraités et leurs ayants droit. Une échéance qui suscite autant d’attentes que d’appréhensions parmi les assurés. Si certains espèrent bénéficier d’une gestion plus fluide et de remboursements plus rapides, d’autres redoutent de voir leurs acquis remis en question ou leur niveau de couverture évoluer défavorablement.

Ces inquiétudes interviennent dans un contexte où la réforme de la couverture médicale reste confrontée à plusieurs défis structurels. Dans son analyse publiée au printemps dernier, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) avait notamment alerté sur les enjeux de soutenabilité financière, de convergence progressive des régimes et d’effectivité de la couverture. Le Conseil soulignait déjà que l’unification de la gestion ne pouvait, à elle seule, garantir l’équité et la pérennité du système. À quelques mois du transfert, ces questions demeurent centrales.

Un transfert préparé, mais une phase opérationnelle décisive

Du côté de la CNSS, la préparation est présentée comme bien avancée. «Le diagnostic du dispositif existant et le plan de transfert ont été finalisés», indique Mbarek El Hajoui, chef de division des relations publiques à la CNSS. Les travaux préparatoires portent notamment sur l’adaptation des procédures de gestion, la migration des systèmes d’information, la reprise sécurisée des données et des dossiers des assurés, ainsi que les modalités de transfert des ressources et des engagements.



La coordination avec les mutuelles et les différents partenaires concernés fait également partie du chantier. Les prochaines étapes portent principalement sur «la sécurisation des dispositifs techniques et organisationnels et la préparation des opérations de basculement», précise la Caisse, qui assure que les travaux sont menés en concertation avec la CNOPS, les mutuelles et les départements ministériels concernés.

Cette réponse apporte une première indication sur l’état d’avancement du chantier : le diagnostic et le plan de transfert sont achevés, mais la sécurisation des dispositifs techniques et organisationnels reste déterminante. La CNSS ne détaille toutefois ni le calendrier des opérations de migration, ni les tests prévus avant le basculement, ni les modalités de gestion des éventuels incidents. Autant de points qui pèseront sur l’expérience concrète des bénéficiaires.

Le document d’information consacré au transfert annonce, pour sa part, une migration automatique et électronique des dossiers et des données de la CNOPS vers la CNSS, sans démarche particulière à effectuer pour les fonctionnaires et les retraités. Il indique également que les dossiers déposés auprès de la CNOPS avant le 1er février 2027 continueront d’être traités pendant la période transitoire, sans interruption du processus de remboursement.

Ces annonces sont importantes pour les assurés, notamment ceux dont les dossiers seront encore en cours à la veille de l’échéance. Elles constituent toutefois des modalités opérationnelles annoncées pour accompagner la transition. Leur effectivité dépendra de la bonne coordination entre les deux caisses et de la capacité à assurer la continuité des traitements au moment du basculement.

Droits acquis : ce que garantit la loi et ce qui relève des mutuelles

Sur le plan juridique, le principe est posé : le changement d’organisme gestionnaire ne doit pas remettre en cause les droits à la couverture maladie dont bénéficient les assurés et leurs ayants droit. La CNSS rappelle que «le cadre légal encadrant le transfert prévoit le maintien des droits des assurés et de leurs ayants droit». La loi 54.23 modifie et complète la loi 65.00 portant Code de la couverture médicale de base, mais le transfert de gestion ne signifie pas, en lui-même, une remise à plat de l’ensemble des prestations.

C’est l’une des précisions apportées par Fouad Moutaoukil, directeur général de la Mutuelle générale du personnel des administrations publiques (MGPAP). Selon lui, la loi 54.23 ne modifie ni le panier de soins fixé par la loi 65.00 ni les taux de couverture de la CNOPS déterminés par les textes réglementaires. Il insiste ainsi sur la distinction entre le changement de gestionnaire et les règles qui encadrent les remboursements.

Au-delà du panier de soins de base, la question des droits acquis revêt une dimension particulière pour certains affiliés. Le directeur général de la MGPAP cite notamment des prestations complémentaires dont bénéficient certains adhérents : la prise en charge de médicaments liés à 28 affections de longue durée à hauteur de 100%, certains médicaments coûteux délivrés dans les centres d’oncologie, l’équivalence de certains actes hors nomenclature ou encore les frais de transport aérien dans le cadre de transferts médicaux à l’étranger. Il précise que ces avantages ne concernent pas nécessairement tous les assurés.

Ces prestations ne relèvent pas toutes du panier de soins de base et dépendent notamment des dispositifs complémentaires propres à certaines mutuelles. Leur maintien constitue donc un enjeu distinct de la garantie générale de continuité des droits à l’AMO. La MGPAP affirme, pour sa part, que les acquis de ses adhérents doivent être préservés et souligne que la CNSS se montre attentive à cette question.

Le document de présentation du transfert indique également que les mutuelles historiques ne disparaîtront pas et qu’elles continueront à gérer la couverture santé complémentaire. Il annonce la conclusion de nouvelles conventions avec la CNSS afin de coordonner les services et la gestion des dossiers. La MGPAP précise que les assurés devraient continuer à adresser à leur mutuelle leurs dossiers de soins ambulatoires, tandis que les dossiers relevant du tiers payant devront être transmis à la CNSS, selon les modalités prévues.

La continuité institutionnelle des mutuelles est ainsi annoncée, mais les modalités pratiques de cette coopération restent un sujet d’attention. Il s’agit notamment de garantir la bonne circulation des informations, la transmission des dossiers de tiers payant, le traitement des réclamations et la coordination des remboursements entre les différents intervenants.

Pour le Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, vice-président de la Fédération nationale de la santé, la loi prévoit la substitution de la CNSS à la CNOPS dans les conventions conclues avec les mutuelles. Mais «les modalités opérationnelles de cette transition doivent être suffisamment claires pour éviter les ruptures de prise en charge». Il appelle à des garanties concrètes sur la continuité des prestations complémentaires, en particulier dans le cadre du tiers payant.

Fouad Moutaoukil défend, de son côté, le maintien du rôle des mutuelles, qu’il considère comme des acteurs de solidarité et de couverture complémentaire. Il plaide pour une meilleure coordination entre les régimes de base et les couvertures complémentaires, ainsi que pour la réactivation du Haut Conseil de la mutualité afin d’accompagner les évolutions du secteur.

Les assurés attendent surtout des remboursements plus rapides

Dans les témoignages recueillis auprès de bénéficiaires de la CNOPS, les attentes sont très concrètes. Plusieurs personnes interrogées se disent favorables au transfert, à condition que leurs droits acquis soient préservés. Leur appréciation repose notamment sur leur expérience actuelle ou passée avec la CNSS, qu’elles jugent plus efficace dans le traitement des dossiers.

Youssef estime ainsi que les remboursements de la CNSS interviennent dans un délai d’environ quinze jours, contre parfois trois mois à la CNOPS. Il met également en avant l’existence de points de dépôt et d’intermédiaires qui faciliteraient les démarches dans différentes villes. Mohamed partage cette appréciation : selon lui, les dossiers rejetés sont retournés plus rapidement et le suivi en ligne est plus pratique. Nora exprime également une préférence pour la CNSS, tout en posant une condition : le maintien des droits et des retenues dont elle bénéficie actuellement à travers la CNOPS.

Ces témoignages, qui ne constituent pas un échantillon représentatif de l’ensemble des affiliés, traduisent néanmoins une attente forte d’amélioration du service. Ils montrent que, pour ces assurés, la réforme sera d’abord jugée à l’aune de changements très pratiques : déposer un dossier, suivre son traitement, comprendre un rejet et recevoir son remboursement dans un délai raisonnable.

Le Dr Tayeb Hamdi estime que ces attentes sont légitimes. La centralisation de la gestion et la digitalisation peuvent, selon lui, favoriser une meilleure organisation, un suivi plus efficace des dossiers et une réduction des délais. Mais il met en garde contre toute confusion entre amélioration administrative et amélioration de la couverture. «Il ne faut pas confondre unification de la gestion et amélioration automatique de la couverture», souligne-t-il.

TNR : le principal enjeu pour le reste à charge

Au-delà des procédures, la question du niveau réel de remboursement reste l’une des principales préoccupations. Elle renvoie directement à la Tarification nationale de référence (TNR), qui sert de base au calcul de la prise en charge de nombreuses prestations médicales.

Dans la question adressée à la CNSS, la TNR était présentée comme inchangée depuis 2006. De son côté, la MGPAP situe le blocage du processus de révision à partir de 2012, après une tentative qui n’aurait pas abouti en janvier 2020. Ces repères ne renvoient pas nécessairement au même moment du processus, mais ils traduisent un constat partagé : l’actualisation de la tarification tarde à se concrétiser.

Le mécanisme est pourtant déterminant pour le niveau réel de remboursement. Les taux de couverture sont appliqués au tarif de référence et non nécessairement au prix effectivement facturé par le professionnel de santé. Lorsque l’écart entre les deux augmente, le reste à charge du patient peut devenir important, même lorsque le taux de remboursement affiché semble élevé.

Le Dr Tayeb Hamdi donne l’exemple d’une consultation spécialisée facturée 300 dirhams, alors que la TNR est de 150 dirhams. À titre illustratif, en retenant les taux de base qu’il mentionne pour les prestations ambulatoires courantes, soit 70% de la TNR à la CNSS et 80% à la CNOPS, le remboursement serait respectivement de 105 et 120 dirhams. Le patient devrait alors supporter 195 dirhams dans le premier cas et 180 dirhams dans le second.

Cette comparaison ne signifie pas que le transfert entraînera automatiquement une modification des taux applicables aux assurés du secteur public. Comme le rappelle la MGPAP, la loi 54.23 ne modifie pas, en elle-même, les taux de couverture de la CNOPS fixés par les textes réglementaires. L’exemple permet surtout de comprendre le poids de la TNR dans le calcul du remboursement et l’écart qui peut exister entre la couverture théorique et la dépense réellement engagée.

«Un taux de remboursement de 70% ou de 80% ne signifie absolument pas que l’assurance prend en charge 70% ou 80% de la dépense réellement engagée», insiste le Dr Hamdi. Le problème dépasse les seules consultations médicales. Les médicaments, les examens complémentaires, l’imagerie, les dispositifs médicaux et les soins spécialisés peuvent également occasionner des dépenses importantes pour les ménages.

Les Comptes nationaux de la santé 2022, cités par le médecin, font état de paiements directs des ménages d’environ 31 milliards de dirhams, soit 38% de la dépense totale de santé, contre 45,6% en 2018. Les médicaments et les biens médicaux représenteraient à eux seuls 44,1% de ces dépenses directes. Le Dr Hamdi mentionne également des estimations récentes situant le reste à charge en soins ambulatoires à 50,2% pour les affiliés à la CNSS et à 41,1% pour ceux de la CNOPS. Ces chiffres concernent le reste à charge ambulatoire et ne doivent pas être confondus avec la part des paiements directs dans l’ensemble des dépenses nationales de santé.

Pour le médecin, cette situation peut conduire certains patients à reporter une consultation, interrompre un traitement ou renoncer à un examen. Il évoque des estimations relayées en 2026 faisant état d’un renoncement aux soins pour raisons économiques de 41,5% dans la population et de 36% parmi les personnes disposant d’une couverture maladie. Des données qui, selon lui, illustrent une difficulté fondamentale : être assuré ne signifie pas nécessairement avoir les moyens financiers de se soigner.

La CNSS reconnaît la nécessité de réviser la TNR, mais tient à préciser que ce chantier est distinct du transfert de gestion du régime public. «La révision de la TNR ne relève pas d’une décision unilatérale de la CNSS», indique Mbarek El Hajoui. Elle doit s’inscrire dans un processus de régulation et de concertation associant les autorités publiques, les organismes gestionnaires et les représentants des professionnels et établissements de santé.

Dans la nouvelle architecture institutionnelle, la Haute Autorité de la santé (HAS) est appelée à jouer un rôle central dans l’encadrement technique et la régulation de l’AMO, notamment en matière de conventionnement et de référentiels tarifaires. La CNSS affirme contribuer à ce chantier par la transmission de données techniques, statistiques et financières et par l’évaluation de l’impact des différents scénarios tarifaires sur les dépenses et les équilibres des régimes.

Mais elle ne fournit pas de calendrier d’actualisation ni de date à laquelle de nouveaux tarifs pourraient entrer en vigueur. À l’approche du transfert, les assurés disposent donc d’une garantie de maintien de leurs droits, mais n’ont pas encore de visibilité sur une éventuelle évolution de la base tarifaire qui détermine une partie de leur reste à charge.

La MGPAP appelle, pour sa part, à une révision de la TNR fondée sur une évaluation des coûts réels et une concertation avec les professionnels de santé. Fouad Moutaoukil plaide également pour une meilleure maîtrise des dépenses, la promotion des médicaments génériques, la lutte contre les actes injustifiés et une place renforcée du secteur public dans l’offre de soins. Il estime que la révision tarifaire ne peut être dissociée d’une réflexion sur les conventions, les dépassements et le financement des prestations complémentaires.

Soutenabilité financière : une étude en cours, mais des arbitrages encore attendus

Derrière la question des remboursements se trouve celle de la capacité des régimes à financer durablement les prestations. Les chiffres cités par le Dr Hamdi, issus du rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes, donnent la mesure du défi : entre 2022 et 2024, les dépenses des régimes de l’AMO auraient progressé de plus de 83%, tandis que leurs ressources n’auraient augmenté que de 36%. La majorité des régimes connaîtraient des déséquilibres financiers, à l’exception de celui des salariés du secteur privé.

Le médecin relève également le poids du secteur privé dans les dépenses de prestations de l’AMO : près de 91% en 2024, contre 9% pour le secteur public, selon les données qu’il reprend de la Cour des comptes. Cette répartition renvoie à un enjeu plus large : la réforme de l’assurance maladie ne peut être durable sans une amélioration de l’accès aux soins dans les structures publiques.

Sur ce point, la CNSS indique qu’une étude actuarielle portant sur l’ensemble des régimes de l’AMO est actuellement menée par la Direction du Budget, relevant du ministère de l’Économie et des Finances, en collaboration avec les différentes parties prenantes. Elle doit prendre en compte l’évolution démographique des populations couvertes, les ressources contributives, la dynamique des dépenses et les perspectives financières à moyen et long terme. La CNSS précise apporter son expertise technique et actuarielle ainsi que les données relevant de son périmètre.

Une précision mérite d’être soulignée : l’unification de la gestion ne signifie pas la fusion financière des régimes. «Les régimes de l’Assurance maladie obligatoire sont financièrement étanches», rappelle la CNSS. Chacun dispose de ressources et de charges propres, suivies séparément. Le transfert de la gestion à la CNSS ne signifie donc ni fusion des ressources ni mutualisation automatique des déficits.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la portée de la réforme. La CNSS ne prendra pas automatiquement en charge les éventuels déficits du régime public au moyen des ressources des autres régimes qu’elle gère. Les décisions relatives aux mécanismes de financement relèvent des autorités publiques compétentes, sur la base des conclusions de l’étude actuarielle et des arbitrages nécessaires.

Interrogée sur les solutions envisagées en cas de déséquilibre, la Caisse évoque l’amélioration de l’efficience de gestion, le renforcement de la régulation des dépenses de santé et, le cas échéant, des dispositifs d’accompagnement décidés par les autorités compétentes. Elle ne précise toutefois ni les montants des besoins de financement ni les mécanismes qui pourraient être retenus. Sur ce volet, l’étude actuarielle doit encore éclairer les choix publics.

Pour le Dr Hamdi, la réponse ne peut pas consister à transférer les déséquilibres vers les assurés en réduisant les remboursements. Il plaide pour un suivi transparent des recettes et des dépenses régime par régime, l’amélioration du recouvrement des cotisations, notamment auprès des travailleurs non salariés, et un financement public prévisible pour les populations dont les cotisations sont prises en charge par l’État. Il appelle également à renforcer la régulation médicalisée des dépenses, à lutter contre les prescriptions ou les actes inutiles et à développer les médicaments génériques de qualité.

Fouad Moutaoukil met lui aussi en garde contre les solutions qui reposeraient principalement sur une hausse des cotisations, susceptible, selon lui, de peser sur le pouvoir d’achat et le climat social. Il privilégie des leviers portant sur le prix des médicaments et des intrants, la prévention, la maîtrise des dépenses et une meilleure orientation des patients vers les structures publiques. La MGPAP propose notamment de renforcer les centres de santé mutualistes et les dispositifs de proximité dans les zones éloignées.

L’hôpital public, autre condition de réussite

La question de la place du secteur public dans l’offre de soins revient ainsi au cœur des propositions formulées par les interlocuteurs. Pour le Dr Hamdi, la concentration d’une part aussi importante des dépenses de l’AMO dans le secteur privé révèle les limites de l’offre publique en matière de disponibilité, de qualité et de délais. La mise à niveau des hôpitaux doit, selon lui, concerner les ressources humaines, les équipements, la disponibilité des médicaments, les rendez-vous, les examens diagnostiques et la continuité des parcours de soins.

Il insiste également sur le renforcement des soins de santé primaires et du rôle du médecin traitant, afin d’améliorer la prévention, d’orienter les patients et de limiter les recours évitables aux soins spécialisés. «Un hôpital public accessible et performant est à la fois un impératif d’équité et un levier de maîtrise des coûts», estime-t-il.

La MGPAP partage cette préoccupation et plaide pour une réorientation d’une partie des dépenses vers le secteur public et mutualiste. Fouad Moutaoukil évoque notamment un objectif de renforcement de la part du secteur public dans les dépenses de l’AMO, tout en appelant à une meilleure coordination entre les différents acteurs. Il s’agit, selon lui, de ne pas faire reposer l’équilibre du système uniquement sur les contributions des assurés, mais aussi d’agir sur l’organisation et le coût de l’offre de soins.

Au-delà du 1er février, le véritable test sera celui de l’accès aux soins

À mesure que l’échéance approche, plusieurs niveaux de réponse se dessinent. Le maintien des droits des assurés et de leurs ayants droit relève du cadre juridique de la réforme. La continuité du traitement des dossiers, la sécurisation des données et la coordination avec les mutuelles constituent des engagements opérationnels affichés par la CNSS. En revanche, la révision de la TNR, les modalités précises de financement des éventuels déséquilibres et le calendrier des arbitrages financiers restent des chantiers ouverts.

Le transfert garantit un changement d’organisme gestionnaire, mais ne signifie pas, à lui seul, une hausse des taux de remboursement, une révision immédiate des tarifs de référence ou la disparition du reste à charge. De même, l’unification de la gestion ne signifie pas que les régimes seront financièrement fusionnés.

Pour les assurés, la réussite de l’opération se jouera d’abord dans les démarches quotidiennes : un dossier qui ne se perd pas, un remboursement traité dans un délai raisonnable, une prise en charge qui ne s’interrompt pas et des prestations complémentaires qui continuent à fonctionner. Mais le test sera aussi plus profond : la couverture permettra-t-elle réellement de se soigner sans supporter une dépense excessive ?

Comme le souligne le Dr Tayeb Hamdi, la réforme ne doit pas être évaluée au seul nombre de caisses réunies, mais à la capacité des citoyens à accéder aux soins et à ne pas y renoncer pour des raisons financières. Entre l’objectif institutionnel d’une gestion unifiée et les attentes des bénéficiaires, le 1er février 2027 marquera donc moins un aboutissement qu’un premier rendez-vous avec la réalité du terrain.

Entretien avec Dr Hassan Afilal, président de l'Association nationale des cliniques privées (ANCP) : «Le premier à subir les conséquences du retard d’actualisation de la TNR est le patient»



Le Matin : Quel regard portez-vous sur le transfert de la gestion de l’AMO du secteur public de la CNOPS (Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale) vers la CNSS, et quelles conséquences concrètes anticipez-vous pour les cliniques privées ?

Dr Hassan Afilal :
Nous accueillons cette perspective avec confiance. Nous connaissons la compétence de Hassan Boubrik, directeur général de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), son ouverture au dialogue et sa volonté de construire des solutions avec les partenaires sociaux et les organisations professionnelles. Son approche participative constitue, à nos yeux, un atout pour accompagner une réforme de cette importance.

Nous sommes convaincus qu’il aura à cœur de préserver les intérêts des assurés et les équilibres du système, tout en tenant compte des réalités des établissements de soins. Pour les cliniques privées, nous espérons des procédures plus simples, une meilleure lisibilité des prises en charge et davantage de fluidité dans le traitement des dossiers et les règlements. La réussite de cette transition se mesurera avant tout à ses effets concrets pour le patient : la continuité de ses droits, la qualité de son accueil et son accès effectif aux soins.

Quelles conséquences le retard d’actualisation de la Tarification nationale de référence a-t-il sur les relations entre les cliniques, les organismes d’assurance maladie et les patients ?

Le premier à subir les conséquences de ce décalage est le patient. On ne lui a pas suffisamment expliqué qu’un taux de remboursement s’applique à un tarif de référence, et pas nécessairement au montant réel de ses soins. Lorsque cette référence est très éloignée des coûts actuels, la différence à payer peut devenir considérable. Certains tarifs se situent même en dessous du coût de réalisation des prestations.

Le patient découvre alors une dépense qu’il n’avait pas anticipée et qu’il ne comprend pas toujours. Cette situation nourrit des tensions avec la clinique et une incompréhension à l’égard de son assurance maladie, alors qu’il faut aussi examiner l’insuffisance de la base de remboursement.

La réanimation en est une illustration particulièrement douloureuse. Il s’agit de soins vitaux, souvent imprévisibles, face auxquels les familles n’ont ni le temps de se préparer ni toujours les ressources nécessaires. À l’angoisse de perdre un proche s’ajoute celle de ne pas pouvoir financer sa prise en charge. Mais la réanimation n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Les autorités avec lesquelles nous échangeons sont conscientes de ces difficultés. Nous attendons désormais une traduction concrète et rapide de cette prise de conscience, car derrière les discussions tarifaires, il y a des patients et des familles en situation de désarroi.

Comment concilier la viabilité économique des cliniques privées, la maîtrise des dépenses de santé et la protection financière des assurés ?

Ces trois objectifs doivent être poursuivis ensemble. Une clinique doit pouvoir rémunérer ses équipes, entretenir ses équipements et garantir la sécurité des soins. L’assurance maladie doit préserver ses équilibres. Et le patient doit pouvoir se soigner sans mettre en péril les ressources de sa famille.

De nombreux patients s’adressent au secteur privé parce qu’ils font confiance aux compétences médicales, à la disponibilité des équipes et à la qualité des équipements. Cette confiance nous oblige. Nous comprenons leur vulnérabilité lorsque la couverture ne leur permet pas de faire face aux dépenses.

Il faut donc construire, avec les organismes gestionnaires, des accords fondés sur des coûts documentés, des tarifs justes et des engagements réciproques : qualité des soins, pertinence des actes, transparence de la facturation et respect des délais de règlement. La maîtrise des dépenses passe aussi par la prévention, une meilleure coordination des soins et la réduction des actes inutiles.

Les dépenses de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) doivent avant tout être appréciées au regard du service rendu aux assurés. Notre responsabilité commune est de faire en sorte que chaque dépense contribue à des soins utiles, sûrs et accessibles.

Quelles réformes prioritaires sont nécessaires pour garantir la pérennité de l’AMO sans compromettre l’accès aux soins ?

L’actualisation de la Tarification nationale de référence (TNR) et la révision des conventions doivent avancer ensemble. Une révision utile doit tenir compte des coûts réels, corriger les prestations insuffisamment valorisées et prévoir un mécanisme d’actualisation régulier. Elle doit surtout se traduire par une diminution effective du reste à charge pour le patient.

Il faut également simplifier les accords de prise en charge, développer le tiers payant et adapter les financements aux soins lourds ou prolongés. Ces évolutions doivent reposer sur une évaluation rigoureuse de leur impact financier et sur une concertation permanente entre les pouvoirs publics, les organismes gestionnaires et les professionnels de santé.

Nous avons alerté à plusieurs reprises sur les conséquences des obstacles financiers : certains patients retardent leurs soins et arrivent dans un état plus avancé, avec des traitements plus complexes et potentiellement plus coûteux. En cancérologie, notamment, faciliter l’accès précoce au diagnostic et au traitement doit être une priorité.

Notre démarche vise à garantir les moyens nécessaires à la qualité, au confort et à la sécurité du patient. La pérennité des établissements de soins participe à cet objectif, tout comme celle de l’assurance maladie.

La généralisation de l’AMO représente une avancée sociale majeure. Nous avons la responsabilité collective de lui donner toute sa portée. Sa réussite se mesurera au moment où un patient, confronté à la maladie, pourra accéder aux soins dont il a besoin sans être accablé par leur coût. C’est autour de cette exigence que nous souhaitons réunir tous les partenaires : protéger durablement l’AMO pour qu’elle protège réellement les citoyens.
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