Souad Badri
28 Juin 2026
À 17:19
Alors que
l'intelligence artificielle s'impose progressivement dans tous les secteurs d'activité, l'école apparaît comme l'un des terrains où son utilisation suscite le plus de débats. Entre promesse d'une éducation plus personnalisée et crainte d'une dépendance excessive aux outils numériques, les interrogations se multiplient. Invité de l'émission «L'Info en Face» sur Matin TV,
Abdelmounaïm Faouzi, président fondateur de
Yool Education, est revenu sur les enjeux de cette transformation, deux ans après une première émission consacrée à l'impact de l'IA sur la productivité des entreprises. Selon lui, la question ne se résume plus à savoir si l'intelligence artificielle doit entrer dans l'école, mais comment l'utiliser pour répondre aux difficultés auxquelles le système éducatif marocain est confronté. «L'IA est à la fois une menace et une opportunité. Tout dépend du sujet abordé et de la manière dont on l'utilise», résume-t-il.
Construire un modèle marocain plutôt que copier les expériences étrangères
Dans plusieurs pays, l'usage de l'intelligence artificielle et des écrans à l'école fait aujourd'hui l'objet de restrictions ou de réglementations. La Norvège souhaite limiter fortement l'exposition des plus jeunes aux écrans, tandis que certains États américains réfléchissent également à réduire leur usage. Pour M. Faouzi, ces exemples méritent d'être observés mais ne doivent pas être reproduits mécaniquement. «La solution pour le Maroc est une construction locale», affirme-t-il. Selon lui, chaque pays fait face à des réalités sociales différentes. Les priorités marocaines sont ailleurs : décrochage scolaire, disparités territoriales, accès inégal aux apprentissages ou encore accompagnement des élèves en difficulté. Il estime ainsi que la réflexion ne doit pas commencer par un cadre juridique, mais par la recherche de solutions concrètes. «Il faut travailler d'abord sur les fonctionnalités et les solutions. Le cadre viendra ensuite», explique l'invité, tout en saluant la récente recommandation du Conseil supérieur de l'éducation appelant à définir un cadre d'intégration de l'intelligence artificielle dans le système éducatif. Pour lui, cette évolution ne pourra toutefois réussir qu'à travers une coopération entre l'État et les acteurs privés de l'innovation éducative.
L'IA comme outil de personnalisation des apprentissages
Au cœur de son intervention, Abdelmounaïm Faouzi a présenté la philosophie de Yool Education, plateforme marocaine de soutien scolaire qui associe enseignement à distance, ressources numériques et intelligence artificielle. L'objectif n'est pas de remplacer l'école, insiste-t-il, mais de compléter les apprentissages. La plateforme repose sur trois modes complémentaires : les cours en direct avec des enseignants, des contenus pédagogiques accessibles à tout moment et des espaces d'apprentissage collaboratif entre élèves. Cette combinaison permet de recueillir des données sur la manière dont chaque élève apprend. «Ce que l'IA apporte aujourd'hui, c'est la personnalisation des parcours», explique-t-il. Grâce aux évaluations, aux quiz et à l'analyse des interactions, la plateforme identifie les lacunes propres à chaque élève, y compris celles accumulées depuis plusieurs années, afin de proposer un accompagnement individualisé.
Pour le président fondateur de Yool Education, cette approche prend tout son sens face à l'ampleur des besoins. Chaque année, rappelle-t-il, près de 300.000 élèves quittent prématurément le système scolaire marocain. «Lorsqu'on veut traiter un problème qui concerne 300.000 élèves, seules des solutions innovantes de ce type peuvent répondre à une problématique de masse», estime-t-il. L'intelligence artificielle constitue ainsi un moyen d'apporter un accompagnement différencié à grande échelle, là où un suivi entièrement humain devient difficile.
Au-delà des matières scolaires, la plateforme intègre également des contenus consacrés aux langues, aux compétences comportementales, à l'orientation et à la découverte des métiers. Pour M. Faouzi, ces modules répondent à une autre forme d'inégalité. «Lorsqu'on grandit dans un environnement où certaines professions ne sont pas visibles, il est difficile de rêver à certains métiers», explique-t-il.
L'enseignant reste l'élément clé du système éducatif
Si l'intelligence artificielle offre de nouvelles possibilités, Abdelmounaïm Faouzi refuse toute vision qui opposerait technologie et école traditionnelle. «Il est important de continuer à construire des écoles, recruter des enseignants, les former et améliorer leur statut», affirme-t-il. Selon lui, l'IA doit être pensée comme un outil de remédiation et non comme un substitut au professeur. Il rappelle dans ce sens que les classes sont aujourd'hui marquées par une forte hétérogénéité des niveaux. Un même enseignant doit accompagner simultanément des élèves très avancés et d'autres accumulant plusieurs années de retard scolaire. Dans ce contexte, les outils numériques peuvent évidemment permettre d'assurer un accompagnement individualisé que l'enseignant, faute de temps, ne peut pas toujours offrir.
Interrogé sur la qualité de l'école publique, l'homme du terrain refuse également les discours alarmistes. Pour lui, les contenus enseignés au Maroc restent solides. «Déclarer une mort clinique de notre école est une erreur», affirme-t-il sans détour. Et d'expliquer que, selon lui, la principale difficulté ne réside pas dans les programmes, mais dans les apprentissages eux-mêmes, qui sont influencés par de nombreux facteurs sociaux, territoriaux et pédagogiques. Enfin, évoquant l'utilisation de l'IA pour lutter contre la fraude au baccalauréat, il reconnaît l'intérêt de ces outils tout en estimant que le véritable problème est ailleurs. «La triche est avant tout un problème de société», juge-t-il. Il appelle par ailleurs à réduire la pression excessive exercée sur les élèves et leurs familles autour des notes et des diplômes. «On peut réussir avec 10 de moyenne, on peut réussir sans bac. Il faut arrêter de mettre autant de pression sur les jeunes», conclut-il.
En fin observateur et acteur du secteur, l'invité de «L'Info en Face» considère que l'intelligence artificielle ne constitue ni une solution miracle ni une menace inéluctable. Utilisée comme un outil au service des enseignants et des élèves, elle pourrait contribuer à rendre les apprentissages plus personnalisés, plus accessibles et plus adaptés aux défis auxquels l'école marocaine est aujourd'hui confrontée.