Ayda Benyahia
14 Avril 2026
À 17:20
«La question dépasse le cadre d’une simple évolution réglementaire». En posant ainsi les termes du débat,
Mohamed Lahbabi donne d’emblée toute la mesure de l’enjeu. Pour le président de la
Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc,
l’ouverture du capital doit interroger le modèle officinal lui-même et, plus largement, les équilibres de la chaîne du médicament.
Une ligne de fracture qui dépasse la question du capital
C’est pourquoi le refus opposé par les
professionnels à ce projet s’apparente à une position de principe. Il est en tous cas l’expression d’une inquiétude plus profonde, celle d’un glissement du
modèle officinal. «Notre refus est catégorique de l’ouverture du capital sous toutes ses formes», tranche Mohamed Lahbabi, allant jusqu’à exclure même l’ouverture du capital «entre pharmaciens». Au fond, c’est moins la mesure elle-même qui cristallise les tensions que ce qu’elle présage. «La pharmacie n’appartiendra plus au pharmacien, elle appartiendra à l’investisseur», prévient-il. De ce fait, c’est une autre organisation qui se dessine, où le pharmacien verrait sa place évoluer, au profit d’une logique plus financière.
«Le vrai problème, c’est le modèle économique de la pharmacie d’officine». Un modèle fragilisé, marqué par des équilibres de plus en plus précaires : près de 80% des officines sous le seuil du million de dirhams de chiffre d’affaires, pour un revenu moyen qui tourne autour de 6.000 dirhams. C’est pourquoi les pharmaciens estiment que la question de l’ouverture du capital n’est pas la bonne réponse à la vraie question. «La solution, ce n’est pas l’ouverture du capital», insiste Mohamed Lahbabi. Autrement dit, la question n’est pas tant celle des investisseurs que celle de la viabilité même du modèle.
Une recomposition qui dépasse l’officine
Le débat, en réalité, ne s’arrête pas à l’échelle de la pharmacie. Il s’étend à toute la chaîne du médicament, là où se jouent les équilibres les plus décisifs, alerte l’invité : «Le risque est de voir un opérateur accaparer toute la chaîne de valeur», d’où la question selon lui : qui, demain, maîtrisera l’ensemble du circuit, de la production à la dispensation ?
Dans ce jeu d’acteurs, les positions ne sont pas homogènes. Les grossistes répartiteurs, explique-t-il, ne s’inscrivent pas dans cette dynamique et se disent prêts à converger avec les pharmaciens. À l’inverse, certaines voix au sein de l’industrie pharmaceutique y voient un levier d’optimisation, notamment sur le plan logistique. Le débat traverse ainsi l’ensemble de l’écosystème, révélant des intérêts parfois divergents. Mohamed Lahbabi va plus loin dans son analyse en critiquant l’approche du Conseil de la concurrence. «Son rapport est totalement biaisé», dit-il, n’hésitant pas à mettre en cause l’origine de certaines données, qu’il estime issues d’acteurs directement concernés. Dès lors, la réforme proposée serait selon lui l’aboutissement d’une orientation déjà à l’œuvre.
Un système fragilisé dans ses fondements
Pour Mohamed Lahbabi, la réforme doit s’attaquer aux vrais problèmes. La question du capital viendra après. Des dysfonctionnements obèrent le secteur et entravent son développement. «Tout le monde vend illégalement le médicament sauf le pharmacien», lance-t-il à cet égard. Vente hors circuit, distribution en dehors des canaux réglementés, circulation de certains produits en marge des officines : autant de pratiques qui, selon lui, échappent au cadre et fragilisent la profession.
La question des prix s’inscrit dans la même logique. Certaines baisses ont concerné des médicaments déjà accessibles, au point, selon lui, d’en provoquer la raréfaction. À l’inverse, les produits les plus coûteux restent soumis à des mécanismes différenciés, entre prix affiché et prix négocié. Résultat : un système qui tend à introduire des écarts dans l’accès au médicament.
Un arbitrage du Chef de l’Exécutif
Dans ce contexte, la relation avec le ministère de la Santé apparaît plutôt tendue. «Depuis 2013, on ne reçoit que des promesses», affirme Mohamed Lahbabi. Une lassitude s’est installée au fil des années et a fini par se transformer en une forme de rupture. «Le dossier doit être pris en charge par la primature», estime-t-il. Autrement dit, la question sort du cadre sectoriel pour relever d’un arbitrage politique. La demande est ainsi clairement posée : «On veut un engagement écrit du Chef du gouvernement».
Sur le terrain, l’unité n’est pas totale. Certaines structures, reconnaît-il, ne s’inscrivent pas dans la même ligne. Des divergences existent, parfois liées à des intérêts distincts, parfois à des stratégies différentes. Mais dans le même temps, la profession reste globalement unie. «La grande majorité des pharmaciens se sont mobilisés», affirme Mohamed Lahbabi. Un engagement qui, selon lui, dépasse les cadres habituels et s’exprime directement au sein de la profession. À ce stade, la question de l’ouverture du capital ne relève plus seulement d’une réforme sectorielle. Elle s’inscrit dans un rapport de force plus large, où se croisent intérêts économiques, arbitrages publics et équilibres politiques.