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Marche Verte : Ce que révèlent les documents déclassifiés de Kissinger

Cinquante ans après, des archives américaines déclassifiées permettent de reconstituer, au plus près, la tension diplomatique qui entouraient la Marche Verte. Selon un policy paper du Policy Center for the New South (PCNS), Henry Kissinger redoutait une confrontation régionale, relayait les mises en garde venues d’Espagne et d’Algérie et multipliait les messages pressants à Rabat. Entre soupçons d’option militaire, avertissements espagnols et crainte d’un embrasement impliquant Alger, les documents montrent surtout une constante : Washington cherchait à éviter l’escalade sans compromettre sa relation avec le Maroc, perçu comme un partenaire stratégique qu’il n’était pas question d’isoler.

Ph : AFP

23 Février 2026 À 15:18

Moment de bascule dans l’histoire contemporaine du Royaume, la Marche Verte constitue, écrit Abdallah Saaf dans son dernier policy paper du Policy Center for the New South (PCNS) publié ce mois de février 2026, un «moment fondateur». Sa portée n’est pas immédiatement mesurée par tous, mais «il y eut un emballement» : l’initiative devient «une dynamique structurante dans la vie politique du pays». Les images de «350.000 personnes» avançant «dans la ferveur» vers des «frontières arbitrairement tracées» s’imposent comme matrice du récit national. Le policy brief se déplace toutefois vers les coulisses. Il met en lumière l’irruption du secrétaire d’État américain, Henry Kissinger, dans un conflit «alors en cours d’émergence» et révèle la manière dont Washington tente de désamorcer une crise perçue comme potentiellement explosive.

Espagne, Algérie : la crainte d’un embrasement

Dans les notes citées, la Marche Verte est d’abord lue à Washington sous un angle sécuritaire. Les services américains évoquent une possible action «sur trois fronts», Espagne, Algérie et le polisario. Les demandes marocaines d’armement, jugées «de plus en plus pressantes», «chars M6», «avions F5», «missiles», «canons 155»... renforcent cette lecture. Face à ces soupçons, Feu S.M. le Roi Hassan II assure que «ce qu’il préparait n’avait rien de militaire». Mais les avertissements se multiplient. Kissinger transmet au Souverain des propos attribués à Houari Boumédiène : «Le Maroc n’a aucun intérêt à entrer en conflit (...) mais les Algériens n’ont pas peur... Nous sommes des révolutionnaires (...) Je n’ai pas de Trône à perdre.» Le message est clair : Alger se dit prête à l’épreuve de force.
Du côté espagnol, la tension est tout aussi explicite. Un message attribué au ministre Pedro Cortina Mauri avertit : «Nos forces armées ont reçu l’ordre de repousser toute tentative d’invasion (...) Je vous demande de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour éviter les conséquences tragiques.» L’Espagne, en pleine incertitude politique liée à la fin du franquisme, redoute une confrontation directe. Le document le plus sensible cité par Saaf est daté du 3 octobre 1975 et attribué à William Colby, alors directeur de la CIA. On y lit : «Le Roi Hassan II (...) a décidé d’aller vers le Sahara au cours des trois prochaines semaines.» La note estime que le Souverain «sous-estime sérieusement la capacité de riposte des Espagnols» et évoque, en cas d’intervention algérienne, «les quelque 200 avions de combat algériens» face aux «40 appareils marocains». Ces extraits illustrent la perception américaine : une région inflammable, un risque d’engrenage militaire et la possibilité d’un affrontement interétatique.

Washington : prévenir la guerre, préserver le partenaire marocain

Malgré ces craintes, le policy paper souligne une nuance centrale. Kissinger multiplie les messages et adresse un conseil «très ferme» de «reculer et de renoncer à la Marche Verte». Pourtant, écrit Saaf, «à aucun moment il ne tint compte» de cette recommandation. Le refus marocain apparaît, à la lecture des archives, «déterminé». Mais surtout, Washington ne va pas au-delà de ces mises en garde. «La puissance américaine ne semble pas s’être sérieusement opposée à la Marche Verte», note Saaf ; elle se montre avant tout «soucieuse de prévenir une confrontation militaire». Une phrase attribuée à Kissinger résume cette ligne : empêcher la Marche aurait «détruit» la relation avec le Maroc, «comme un embargo». La logique américaine apparaît ainsi double : éviter l’embrasement régional, tout en préservant un lien stratégique avec Rabat. Le Maroc n’est pas traité comme un acteur marginal, mais comme un partenaire dont la relation doit être maintenue, même en période de forte tension.

Une initiative «pragmatique de portée stratégique»

Au-delà de la séquence diplomatique, M. Saaf discute la nature politique de la Marche Verte. Il critique certains mémos de la CIA jugés «expéditifs et sommaires», qui présentent l’initiative comme un moyen de renforcer la position interne du Souverain et de détourner l’attention des difficultés économiques. L’un d’eux prévient : «Mais s’il échoue (...) et si une guerre éclate (...) l’issue en est imprévisible.» En contrepoint, le brief affirme : «La Marche Verte se donne pour l’essentiel comme un mouvement pragmatique de portée stratégique.» Il rappelle aussi deux principes évoqués par Feu le Roi Hassan II : «la confidentialité», «le nombre de personnes au courant était des plus réduit» et «l’élément de surprise».
Dans ses conclusions, Abdallah Saaf insiste sur l’impact durable de l’événement. La Marche Verte devient «une matière centrale du récit national», un «thème structurant» qui participe à une «reconfiguration du champ et des acteurs politiques». Elle aurait contribué à consolider le lien entre la monarchie et la population, transformant une initiative politique en moment d’unité collective. Le texte n’élude pas la complexité : cette dynamique s’inscrit dans un «long terme» marqué par une guerre de 1976 au cessez-le-feu de 1991, avec une baisse de virulence en 1986 lors de la construction du «Mur». Il note aussi qu’une guerre a été menée de front vis-à-vis de quatre pays (Cuba, Libye, Algérie, Espagne)». Enfin, M. Saaf rapporte une leçon stratégique attribuée à Feu Hassan II : les alliances occidentales, parfois «peu sûres», peuvent apparaître «aléatoires». En définitive, la relecture proposée met en lumière un double mouvement : une crise que Washington redoute comme explosive, et une initiative marocaine assumée comme stratégique, inscrite dans la durée, au point de continuer, un demi-siècle plus tard, à structurer le récit politique du pays.
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