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Maroc-Russie : Moscou dévoile ses ambitions à «Le Matin»

Alors que le troisième Sommet Russie-Afrique se déroule ces 28 et 29 octobre à Moscou, deux hauts responsables russes livrent à «Le Matin» de nouvelles précisions sur les ambitions économiques de leur pays au Maroc. L’ambassadeur de Russie à Rabat, Igor Belyaev, et le représentant commercial russe, Alexeï Andreïev, détaillent les avancées du partenariat bilatéral, de la fabrication locale de médicaments anticancéreux aux négociations d’un nouvel accord sur les investissements, en passant par l’énergie, l’industrie et les technologies de pointe. Ces déclarations interviennent quelques jours après l’entretien entre Nasser Bourita et Sergueï Lavrov, alors que les deux capitales cherchent à transformer leur dialogue politique en projets économiques durables. Entre réalisations industrielles, accords en préparation et obstacles persistants, Moscou précise ses intentions.

28 Octobre 2026 À 16:31

Un accord d’investissement en chantier, des médicaments anticancéreux issus d’un partenariat russo-marocain fabriqués à Bouskoura, des entreprises qui prospectent dans l’énergie, la cybersécurité et l’intelligence artificielle. Alors que Moscou accueille, ces 28 et 29 octobre, le troisième Sommet Russie-Afrique, la relation entre le Maroc et la Russie prend un tour résolument économique. Interrogés par «Le Matin», l’ambassadeur russe à Rabat, Igor Belyaev, et le représentant commercial de la Fédération de Russie au Maroc, Alexeï Andreïev, lèvent le voile sur les priorités de Moscou, les avancées déjà enregistrées et les dossiers qui restent sur la table.



Leurs réponses prolongent l’entretien téléphonique du 23 octobre entre Nasser Bourita et Sergueï Lavrov. Selon le ministère russe des Affaires étrangères, les deux ministres ont évoqué les perspectives du partenariat bilatéral, la préparation du sommet et plusieurs questions régionales, dans le cadre d’une coordination diplomatique qui se poursuit notamment aux Nations unies. Le communiqué ne faisait état d’aucun contrat nouveau. Les précisions recueillies par «Le Matin» permettent de regarder au-delà de la séquence diplomatique : derrière la volonté politique affichée depuis dix ans, où en sont les projets et que manque-t-il encore pour les concrétiser ?

Un accord d’investissement sur la table, dix ans après le premier

La principale annonce concerne le cadre des investissements. «Nous considérons la conclusion d’un accord sur les investissements comme particulièrement importante. Le projet d’accord est actuellement en cours d’élaboration», révèle Alexeï Andreïev au «Matin». Cette précision renvoie à un dossier plus ancien qu’il n’y paraît. Le Maroc et la Russie ont signé le 15 mars 2016, lors de la visite officielle de S.M. le Roi Mohammed VI à Moscou, un accord de protection réciproque des investissements. Or, selon la base de données de la CNUCED, ce traité reste classé parmi les textes «signés, non entrés en vigueur». Reste à établir si l’instrument aujourd’hui préparé est destiné à remplacer cet accord, à le compléter ou à lui donner une nouvelle portée.

L’intérêt de Moscou dépasse, en tout cas, la seule sécurisation juridique. «Nous encourageons les entreprises russes à aller au-delà de la simple fourniture de produits et à envisager une présence à long terme, la création d’unités de production communes et le développement de partenariats technologiques», explique le représentant commercial. Le Maroc, fait-il valoir, cherche à renforcer sa fabrication locale, à réduire certaines dépendances aux importations et à développer ses exportations. Ces objectifs peuvent offrir des points de rencontre avec les industriels russes. «Chaque jour, notre représentation commerciale reçoit des demandes d’entreprises issues de secteurs très divers, des fabricants d’équipements industriels aux développeurs de logiciels», indique-t-il.

Pharmacie : une usine, 200 millions de dirhams et de nouvelles discussions

L’industrie pharmaceutique montre ce que cette coopération peut déjà produire. «Nous avons déjà obtenu des résultats concrets dans le secteur pharmaceutique : la production de médicaments anticancéreux russes a été mise en place au Maroc et les livraisons d’insuline se poursuivent», affirme Alexeï Andreïev. Le précédent est documenté. En 2016, le laboratoire marocain Sothema et l’entreprise russe Biocad ont engagé un partenariat dans les traitements anticancéreux. En janvier 2019, une unité dédiée à ces médicaments issus des biotechnologies était inaugurée à Bouskoura, pour un investissement annoncé de 200 millions de dirhams. L’exemple illustre la possibilité de dépasser l’importation de produits finis en développant des capacités locales de fabrication. Moscou souhaite désormais aller plus loin. Le représentant commercial indique que les deux parties étudient de nouvelles possibilités de localisation de la production pharmaceutique et de transfert de technologies.

Énergie, numérique, minerais : la Russie élargit son champ de prospection

Le portefeuille des secteurs convoités s’étoffe. Côté énergie, Alexeï Andreïev cite «les fournitures de gaz naturel liquéfié, le développement des énergies renouvelables et les équipements énergétiques». Il mentionne également la recherche géologique et l’exploration minière. Le numérique occupe une place de choix dans ces intentions, avec la cybersécurité, la protection des infrastructures critiques, l’intelligence artificielle et la digitalisation. Ces activités intéressent des sociétés russes attirées, selon le représentant commercial, par l’infrastructure numérique marocaine et la demande en technologies avancées. Interrogé sur les opérations proches d’une signature, Alexeï Andreïev préfère laisser la primeur des annonces «aux entreprises concernées». Les échanges entre professionnels, eux, se multiplient. Plus de 20 entreprises russes ont participé en avril 2026 au GITEX Africa de Marrakech avec l’appui du Centre russe des exportations, selon la représentation commerciale. Une délégation de la région de Riazan est attendue en novembre au Salon international du bâtiment à El Jadida.

Le nerf de la guerre : payer, transporter, dédouaner

Les échanges commerciaux entre la Russie et le Maroc se situent, selon une estimation citée par Alexeï Andreïev, entre 1,5 et 2 milliards de dollars. Les flux restent dominés, côté russe, par les céréales, l’énergie et divers produits industriels et, côté marocain, par des produits agricoles et de la mer. L’essor d’activités nouvelles se heurte à des contraintes moins visibles que les rencontres ministérielles. Paiements internationaux, acheminement des marchandises et procédures commerciales pèsent sur les opérateurs, dans un environnement compliqué par les sanctions visant la Russie. Alexeï Andreïev insiste sur la Commission mixte intergouvernementale, coprésidée par Nasser Bourita et le vice-Premier ministre Dmitri Patrouchev, qui permet de rechercher des solutions «aux problèmes systémiques les plus complexes, notamment ceux liés à la logistique et aux paiements».

Certains chantiers techniques ont déjà avancé. Deux protocoles douaniers ont été signés en octobre 2025, concernant les échanges de documents commerciaux et la vérification des certificats d’origine. En septembre 2026, un groupe de travail réuni à Rabat a adopté un plan d’action en vue de la reconnaissance mutuelle des programmes d’opérateurs économiques agréés. L’objectif est de faciliter, à terme, les procédures pour les entreprises éligibles. L’accord de reconnaissance mutuelle n’est toutefois pas encore conclu : les négociations doivent se poursuivre jusqu’à fin 2027.

Sur un autre front, la circulation des personnes s’intensifie. D’après les données de l’Association des tour-opérateurs de Russie citées par Andreïev, les demandes de voyages vers le Maroc ont presque quadruplé de janvier à septembre 2026 par rapport à la même période de 2025. Il s’agit de demandes commerciales, pas d’arrivées touristiques constatées. Le programme aérien hivernal prévoit, selon le responsable, 14 vols hebdomadaires entre Casablanca et Moscou et cinq entre Casablanca et Saint-Pétersbourg.

«Donner un contenu concret» à dix ans de partenariat

Pour l’ambassadeur Igor Belyaev, le sommet s’inscrit dans une relation institutionnelle consolidée depuis la déclaration de partenariat stratégique approfondi signée en 2016. «Notre principal objectif est de donner un contenu tangible et concret au partenariat stratégique russo-marocain», souligne-t-il à «Le Matin». Le diplomate place l’agriculture, l’énergie, l’industrie, les transports et les technologies avancées parmi les priorités. Il souhaite aussi développer les partenariats universitaires, les échanges académiques et les projets de recherche communs. «Nous voyons un potentiel considérable de coopération dans l’agriculture, l’énergie, l’industrie, les transports et la logistique, ainsi que dans les technologies avancées», insiste-t-il. La première réunion, le 15 septembre à Moscou, du Comité de travail sur le partenariat stratégique entre les deux ministères des Affaires étrangères a, selon lui, permis de préciser plusieurs pistes de coopération. La relance de la Commission mixte en octobre 2025 avait déjà marqué un retour à des échanges institutionnels plus réguliers.

Au sommet de Moscou, la Russie attend des délégations de 48 pays africains, dont 22 représentés par leurs Chefs d’État, selon les chiffres communiqués le 26 octobre par le conseiller du Kremlin Iouri Ouchakov. Les participants doivent travailler sur le commerce, l’énergie, les investissements et les technologies, avec à l’ordre du jour une déclaration politique, un plan d’action 2027-2029 et un texte sur les applications civiles de l’intelligence artificielle. «Pour le Maroc, la participation au sommet offre des occasions supplémentaires de renforcer les contacts bilatéraux, de nouer de nouveaux partenariats avec des entreprises et des organismes russes, et de discuter de projets prometteurs d’investissement et de technologie», fait valoir Igor Belyaev.

À Moscou, les ambitions russes rencontrent ainsi les priorités industrielles du Royaume, dont les infrastructures, le savoir-faire et l’ouverture sur les marchés africains suscitent un intérêt croissant. Reste à transformer cet intérêt en investissements durables, à la mesure de la place que le Maroc entend occuper dans les nouvelles dynamiques économiques internationales.

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