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Nabil Benabdallah : L’organisation de la CAN ne peut remplacer une politique de développement

Actualité oblige, l’annonce du retrait de Aziz Akhannouch et l’organisation de la CAN avec tout ce qu’elle a charrié comme émotions et emballement médiatique ont été au cœur de l’intervention de Mohamed Nabil Benabdallah dans «L’Info en Face». Le secrétaire général du PPS, tout en se gardant de commenter le choix de Aziz Akhannouch de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête du RNI, insiste toutefois sur la nécessité de lire cette décision dans le contexte du bilan gouvernemental. S’agissant de la CAN, M. Benabdallah estime qu’il faut savoir raison garder et dresser un bilan lucide de cet événement, de ses forces et de ses faiblesses. Et d’insister : «Ni la CAN ni la Coupe du monde ne peuvent se substituer à une politique de développement globale».

30 Janvier 2026 À 18:35

Invité de L’Info en Face le 28 janvier, le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme estime que l’annonce du retrait de Aziz Akhannouch doit être inscrit dans une réflexion plus large sur la gouvernance partisane. Tout en se gardant de commenter les décisions relevant de la vie interne des autres formations politiques, il affirme que le choix du Chef du gouvernement de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête de son parti relève, selon lui, «exclusivement du RNI, de ses instances et de ses équilibres propres, et ne saurait appeler de commentaire extérieur sur le fond».



Pour autant, précise-t-il aussitôt, une telle décision ne peut être appréhendée comme politiquement neutre. Chef du gouvernement et président du RNI depuis 2016, Aziz Akhannouch occupait une position centrale dans l’architecture de la majorité. Son retrait ouvre, «par la force des choses», une phase de recomposition du champ politique, indépendamment du profil de la personnalité appelée à lui succéder lors du congrès annoncé. Il s’agit là, insiste-t-il, d’un effet mécanique, inhérent au poids institutionnel et politique de la fonction exercée.

Enfin, sans qualifier cette évolution de «bonne» ou de «mauvaise nouvelle», M. Benabdallah préfère élargir le champ d’analyse pour englober la question de la crédibilité du jeu politique. À ses yeux, la démocratie partisane ne peut se consolider que si les partis prennent leurs décisions «de manière autonome, transparente et crédible». C’est cette crédibilité interne, affirme-t-il, qui conditionne, en retour, la capacité à restaurer la confiance de l’opinion publique dans l’ensemble du système politique et dans les institutions qui l’animent.

L’épreuve du bilan à l’approche de 2026

Pour Mohamed Nabil Benabdallah, le retrait de Aziz Akhannouch intervient dans un contexte où l’Exécutif se trouve désormais «interpellé sur ses résultats», après plusieurs années d’exercice du pouvoir marquées par «des attentes très fortes», sans que celles-ci «aient trouvé de traduction suffisante dans le vécu quotidien des citoyens». Dans cette lecture, insiste-t-il, l’enjeu dépasse largement la question des personnes. «Il ne s’agit pas d’un problème d’individus, mais d’un problème de politiques publiques», affirme-t-il, récusant toute tentation de personnalisation. Ce qui est en cause, selon lui, c’est la capacité de l’Exécutif à tenir ses engagements, à produire des effets concrets et à offrir une lisibilité d’ensemble à son action, au-delà des annonces.

À partir de là, Mohamed Nabil Benabdallah dresse un diagnostic sévère qu’il juge «difficilement contestable». Il pointe la montée du chômage, l’aggravation du déficit commercial, un endettement préoccupant, ainsi que la persistance de déséquilibres sociaux et territoriaux profonds. À cela s’ajoutent, précise-t-il, «le malaise profond de l’entreprise nationale», la fragilisation continue des classes moyennes et les insuffisances persistantes dans des secteurs structurants, «en particulier l’éducation publique et la santé». Pour le SG du PPS, les chiffres avancés par des membres du gouvernement, évoquant par exemple «dix années de développement gagnées» ou la création massive d’emplois à la faveur de la CAN, doivent, selon lui, être «vérifiés par les faits et par les chiffres». À défaut, prévient-il, ces estimations relèvent davantage de la communication que d’une évaluation rigoureuse des politiques publiques.

Dans le même ordre d’idées, Mohamed Nabil Benabdallah affirme que l’évaluation de l’action gouvernementale ne peut être fragmentaire : elle engage aussi des choix politiques structurants, révélateurs de la cohérence – ou des limites – de l’Exécutif dans le champ démocratique. À cet égard, il cite opportunément le dossier du Conseil national de la presse, rappelant que le Parti du progrès et du socialisme s’est opposé à l’orientation retenue par le gouvernement, non par hostilité à l’institution en tant que telle, mais parce qu’il y voyait une réduction préoccupante du champ médiatique. La décision de la Cour constitutionnelle, invalidant le dispositif adopté, est, selon lui, venue confirmer a posteriori le bien-fondé de cette opposition. Un épisode qui, affirme-t-il, illustre les carences de l’Exécutif en matière de gouvernance démocratique et de respect des équilibres institutionnels.

Il évoque, dans le même esprit, le dossier de la Moudawana, reçu par le gouvernement mais maintenu en suspens. Pour lui, le choix de différer ce chantier au motif de considérations politiques ou électorales traduit une difficulté à assumer des réformes de fond. «La démocratie ne peut être mise entre parenthèses», rappelle-t-il, estimant qu’un gouvernement reste, par nature, un gouvernement politique, appelé à décider et à assumer ses choix, y compris sur des sujets sensibles comme l’égalité et les droits des femmes.

Ces deux exemples, souligne Mohamed Nabil Benabdallah, ne relèvent pas de dossiers annexes. Ils constituent au contraire des indicateurs révélateurs de la capacité – ou de l’incapacité – de l’Exécutif à porter une vision démocratique cohérente. Dès lors, poursuit le chef du PPS, la fin annoncée du leadership de Aziz Akhannouch au sein de son parti ne peut être dissociée d’une interrogation plus globale sur le bilan de l’action gouvernementale. Elle renvoie, selon ses propres termes, à la difficulté de l’Exécutif à dégager «un horizon politique lisible et mobilisateur» à l’approche de l’échéance de 2026, dans un contexte où les attentes sociales demeurent élevées et où «les réponses apportées restent en décalage avec l’ampleur des problèmes posés».

La CAN, entre fierté collective et exigence de lucidité

Évoquant la Coupe d’Afrique des nations que le Maroc vient d’abriter, événement ayant occupé le devant de la scène pendant près d’un mois, M. Benabdallah tient à souligner la réussite organisationnelle de la compétition. Les infrastructures mobilisées, la qualité de l’accueil, l’ampleur du dispositif logistique et l’atmosphère générale ayant entouré l’événement constituent, selon lui, des motifs de fierté légitime. À travers cette organisation, le Maroc a confirmé sa capacité à accueillir des manifestations sportives d’envergure continentale, inscrivant cette expérience dans la continuité de la préparation à la co-organisation de la Coupe du monde 2030.

Pour autant, ajoute-t-il aussitôt, cette réussite ne saurait appeler ni autosatisfaction ni emballement. «Il faut savoir raison garder», insiste-t-il, indiquant que toute manifestation de cette ampleur comporte nécessairement des insuffisances, des lacunes et des erreurs. Les reconnaître ne retire rien au succès de l’événement ; les passer sous silence, en revanche, expose au risque de l’aveuglement et affaiblit l’effort accompli. À ce titre, M. Benabdallah alerte sur ce qu’il perçoit comme une dérive du discours accompagnant l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations. À ses yeux, la tentation de proclamer soi-même que la CAN organisée au Maroc serait «la meilleure jamais organisée» constitue moins un motif de satisfaction qu’un facteur de fragilisation. Une telle autosatisfaction, prévient-il, expose le pays à des effets qu’il serait imprudent de sous-estimer.

D’une part, explique-t-il, ce type de discours risque d’aveugler sur les imperfections bien réelles qu’il conviendrait précisément d’identifier et de corriger. En chantant ses propres louanges, on finit, selon lui, par perdre de vue les insuffisances pourtant inhérentes à toute organisation de cette ampleur. D’autre part, ajoute-t-il, cette posture peut susciter des réactions de rejet, nourrir des formes de jalousie, «saines ou malsaines» et provoquer des crispations dans un environnement africain et international traversé par la concurrence et les rivalités d’influence.

Pour le chef du PPS, le Maroc qui occupe désormais une place singulière sur le continent africain, tant par ses choix diplomatiques que par sa présence au sein des instances sportives continentales, doit faire montre d’humilité, de retenue et d’anticipation. «Il faut laisser les autres le dire», insiste-t-il, estimant que la reconnaissance la plus solide est celle qui émane des publics, des équipes participantes et des observateurs, non celle que l’on s'attribue soi-même.

Le sport, un fait éminemment politique

Car pour M. Benabdallah, les grands événements sportifs revêtent une dimension profondément politique. Une Coupe d’Afrique des nations, une Coupe du monde ou encore des Jeux olympiques, rappelle-t-il, mobilisent des centaines de millions – parfois des milliards – de téléspectateurs, concentrent les passions nationales et captent durablement l’attention médiatique à l’échelle mondiale. Dans ces conditions, soutient-il, penser que de tels événements seraient dépourvus de portée politique relève de la naïveté. Pour lui, ces compétitions deviennent inévitablement des espaces de projection symbolique, mais aussi des lieux de confrontation narrative. S’y expriment alors rapports de force, rivalités d’influence, préjugés et parfois hostilités ouvertes, relayés et amplifiés par des campagnes médiatiques, dont certaines peuvent se révéler injustifiées ou carrément malveillantes.

Pour étayer son propos, l’invité de «L’Info en face» convoque l’exemple du Qatar lors de la Coupe du monde 2022. Avant même le coup d’envoi, rappelle-t-il, l’Émirat avait été la cible de critiques virulentes dans plusieurs médias internationaux. Or, à mesure que la compétition avançait, force était de constater que la réalité de l’organisation s’imposait d’elle-même, réduisant progressivement ces attaques au silence. Une illustration, selon lui, du fait que, face à de tels événements, «les faits finissent toujours par parler», à condition de ne pas céder à l’excès ni à la provocation.

Le refus de l’amalgame

En dépit de ces enjeux majeurs, M. Benabdallah appelle à ne pas confondre l’organisation de grands événements sportifs avec une politique de développement. Faire un tel amalgame serait, selon lui, non seulement contestable, mais potentiellement trompeur. Sur ce point, il est catégorique : ni la CAN ni la Coupe du monde ne peuvent se substituer à une politique de développement. Certes, concède-t-il, de tels événements peuvent jouer un rôle d’accélérateur. Ils sont susceptibles de stimuler la fierté collective, de libérer des énergies, d’améliorer certains équipements et de créer des dynamiques ponctuelles. Mais cette impulsion, insiste-t-il, ne saurait se substituer à une stratégie globale et cohérente, fondée sur la démocratisation effective, le respect des droits humains, l’égalité, la justice sociale et territoriale, ainsi que sur un développement économique réellement inclusif.

En insistant sur l’impératif de faire preuve de discernement, M. Benabdallah cherche à réfuter certaines affirmations avancées par des membres du gouvernement, évoquant notamment l’idée selon laquelle la CAN aurait permis de «gagner dix années de développement». De telles assertions, souligne-t-il, ne peuvent être reçues sans examen. Elles appellent à être «vérifiées par les chiffres et par les faits», analysées avec méthode et rigueur, faute de quoi elles risquent de relever davantage d’un registre communicationnel que d’une véritable évaluation des politiques publiques.

Le temps du bilan et la responsabilité des institutions

Le secrétaire général du PPS va encore plus loin dans sa lecture. Parce qu’il est question de fonds publics et d’image nationale, il considère qu’un bilan global de l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations s’impose. Pour lui, une telle démarche ne relève ni de la polémique ni de la mise en cause personnelle, mais d’un exercice normal de responsabilité publique. Ce bilan, précise-t-il, doit embrasser l’ensemble des dimensions de l’événement : financières, institutionnelles, organisationnelles, mais aussi symboliques. Mais M. Benabdallah met en garde contre toute tentation de personnalisation ou de désignation hâtive de responsables. L’enjeu, souligne-t-il, n’est pas de pointer des individus, mais d’évaluer des choix, des dispositifs et des méthodes, afin d’en tirer des enseignements utiles pour l’avenir.

Dès lors, il juge pleinement concevable que le Parlement se saisisse de cette question dans le cadre de ses prérogatives de contrôle. Un tel débat permettrait, selon lui, de discuter sereinement des chiffres, des réalisations et des perspectives, mais aussi de dégager les leçons nécessaires à l’approche des grandes échéances à venir, au premier rang desquelles figure la Coupe du monde 2030.
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